Redécouvrir les deux concertos de piano de Brahms

Publié le 16/11/2021

ECM New Series

András Schiff propose une approche renouvelée des deux concertos de piano de Brahms. Il les joue sur un piano d’époque tout en dirigeant l’orchestre, une formation d’instruments anciens, procurant une sonorité étonnamment transparente, en parfaite symbiose stylistique avec celle d’une rare clarté du clavier. « Actuellement nous nous sommes habitués à interpréter Brahms avec des pianos trop puissants et robustes et des orchestres de format plus large », souligne-t-il. Et d’ajouter : « la musique de Brahms n’est pas lourde, épaisse et forte », mais « tout à l’opposé, transparente, sensible, différentiée et nuancée dans sa dynamique ». Le choix d’un piano Blüthner, célèbre facteur de Leipzig au XIXe siècle, est à cet égard édifiant. Car l’instrument se caractérise par un médium clair, des aigus cristallins et des graves naturels. Ce qui, mis en regard d’une formation orchestrale elle-même extrêmement flexible, instaure souvent un climat chambriste.

Le Concerto pour piano N° 1 op. 15, Schiff le voit « monumental et symphonique » dans son premier mouvement, « tendre et intime » à l’Adagio, « comme dansé et fier » au rondo final. Dès l’entrée du piano, la clarté du Blüthner saute aux oreilles comme l’adéquation avec la patine orchestrale de la formation londonienne. Le développement laisse le sentiment d’une libre improvisation et la coda est presque allègre. À l’Adagio, pur moment de rêverie, l’indication pianissimo domine tant à l’orchestre qu’à la fine guirlande pianistique. Rien de pesant dans le développement d’où surnage un piano presque fantomatique dans ses aigus comme filés et ses trilles translucides. Le contraste n’en est que plus marqué avec le Rondo allegro non troppo. Empreint d’une certaine rusticité, mais non robuste pour faire fort comme souvent. Au contraire, le jeu délié de Schiff signale une volonté de recherche de couleurs. Les grandes phrases au clavier et les crescendos symphoniques sont ménagés sans chercher quelque effet virtuose, comme il en est de la cadence qui ne vise pas l’étalage de puissance.

Il en va de même du Concerto pour piano N° 2 op. 83. Moins sévère que son prédécesseur, ce « petit concerto de piano avec un joli petit scherzo », selon les mots de son auteur, est devenu un des piliers du répertoire romantique. András Schiff rappelle ses multiples challenges « interprétatif, musical, pianistique, technique, physique et même psychologique ». Et voit « les deux premiers mouvements symphoniques et les autres de nature chambriste ». De fait, là encore toute virtuosité, au sens premier du terme, est vite transcendée au profit d’une lecture d’une étonnante spontanéité. L’entrée du soliste à l’Allegro non troppo initial sur une cadence expressive prélude à une exécution d’un jeu perlé auquel la sonorité du Blüthner contribue largement, d’une expressivité souveraine et d’une merveilleuse symbiose avec l’orchestre dans une forme de naturel retrouvé. Le fameux « joli petit scherzo » Allegro appassionato est un morceau tumultueux et fantasque. L’Andante retrouve ici sa vraie nature de Lied. L’introduction de violoncelle solo bien allante, et non ralentie comme chez certains chefs – non plus qu’exagérément mise en exergue côté prise de son –, prélude à une magique entrée du piano. Traité dans la même veine chambriste, le finale voit son thème refrain rythmé sans rigueur, dégageant une impression de légèreté. De quiétude retrouvée aussi. Non que la force soit absente. Elle est seulement domptée, en cohérence avec le reste de cette lecture revisitée. Là encore, la vision d’un sage du clavier.

On ajoutera combien est essentielle et déterminante la contribution de l’Orchestra of the Age of Enlightenment. Son effectif d’une cinquantaine de musiciens ne produit jamais le sentiment d’effet de masse, même dans les tutti les plus exposés. La patine et la souplesse des instruments d’époque ajoutent à l’aura de ces lectures, singulièrement aux cordes. La magistrale prise de son aux Studios Abbey Road de Londres ajoute au prestige de ces exécutions.

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