Histoire curieuse des terres cuites

Une authentique imitation

Publié le 19/09/2016

Les bronzes sont utilisés en sculpture et pour la décoration et connus depuis la plus haute Antiquité. Ces œuvres sorties des mains d’artistes les plus renommés sont particulièrement recherchées par les collectionneurs. De quoi attirer les faussaires. Il reste que les contrefaçons dans ce domaine sont nombreuses. Elles ont alimenté et continuent d’alimenter le marché de l’art, car elles ne cessent de circuler. Nous poursuivons la lecture de l’ouvrage de Paul Eudel (1837-1912) : Truc et truqueurs, au sous-titre évocateur : « Altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées », dont nous avons retrouvé la dernière édition, celle de 1907.BGF

« Ce sont ces mêmes moules prêtés à M. Balon qui lui servent aujourd’hui pour son travail honnête, fait à ciel ouvert, car ses médaillons sont vendus sur facture comme des reproductions modernes. Mais après, une fois sorties de ses mains, je ne réponds plus de rien. Pour arriver à la perfection, cet habile mouleur n’épargne pas sa peine. C’est une véritable justice à lui rendre que de raconter avec quels soins il procède. Nombre d’essais infructueux avaient été tentés avant lui. Le Louvre échoua. Limoges ne fut pas plus heureux dans ses imitations en biscuit. En effet, opérer sur les vieux moules ne suffisait pas, il fallait retrouver la finesse de la terre. On essaya aussi, mais sans succès, des moules en bois. L’épreuve manquait de netteté dans les détails.

M. Balon opéra d’après les recettes transmises dans le temps par Vernon, ancien potier de Chaumont, et Bourdon, ancien préparateur de Nini. Dans ses nombreux tâtonnements, il prit de la terre aux gisements où Nini puisait, dit-on, puis à d’autres endroits, la passa dans des tamis de soie de 120 fils au pouce, pour obtenir une poudre impalpable, puis l’humecta à l’eau pour former une sorte de crème, tritura la pâte et la laissa reposer deux ans afin que les molécules se rapprochassent. Il moula enfin avec le plus grand soin, à cause des détails, et mit au four à des degrés différents.

Le résultat fut identique pour toutes les terres, sauf des colorations différentes provenant des soins donnés pendant la cuisson. Garantie de la flamme et conservant son oxyde de fer, la terre cuite se revêtit de rouge ou de jaune. Au contraire, sous l’action directe de la flamme plus ou moins prolongée, la terre sortit du four blanche ou noire, à cause du commencement de vitrification.

Et voilà comment, récompensé de ses efforts persévérants, M. Balon obtient, ne coûtant pas le dixième de la cote des anciens médaillons, des Grande Catherine, des Mme de Nevenheim et surtout des Mme de la Reynerie, sa meilleure composition, puis des Louis XV et des Franklin à légende et à lunettes, qui sont admirables d’épreuves. Tous les détails y viennent avec une finesse parfaite : les reliefs des broderies minuscules, le chatoiement de la soie, les découpures des dentelles, le grain, les fleurettes et les plis des étoffes.

J’avoue que je n’oserai plus acheter un Nini soi-disant authentique. En faisant un retour en arrière, je soupçonne même maintenant un superbe exemplaire de Mme de Vaudreuil à fleur de coin, placé dans un écrin et mis sous un verre, qui me fut montré, jadis, par un amateur enthousiaste, de n’être qu’une de ces belles reproductions modernes, et je suis heureux d’adoucir l’amertume de tant de critiques sur la contrefaçon, en félicitant l’habile potier qui peut ainsi vulgariser, pour le plaisir des yeux, l’œuvre charmante de Nini.

Seulement, quand on vous montrera maintenant de très beaux Nini aux prix invraisemblables, songez au céramiste de Blois qui ne signe pas les siens, à moins que le musée de céramique de Sèvres ne lui demande, en lui commandant des reproductions, d’y graver son nom à la pointe ».

Nous arrêtons là ce feuilleton de l’été et le reprendrons plus tard avec « Les marbres et pierres ».

(À suivre l’été prochain)

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Référence : LPA 19 Sep. 2016, n° 119f7, p.14

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