Velickovic, la représentation du terrible

Publié le 02/02/2021 - mis à jour le 03/02/2021 à 10H02

« Mes ténèbres ne se sont jamais entièrement dissipées, elles se sont étoilées » (Marina Tsvetaïeva)

Descente, Fig. XLVII, 1991, huile sur toile, 210 x 150 cm.

Qu’est-ce que la beauté ?

Rainer Maria Rilke a écrit : « Le beau n’est que le premier degré du terrible ». Qu’entendait-il en écrivant cela ? Très longtemps, nous nous sommes interrogés sur cette affirmation du poète, lequel dit autre part : « Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge ».

Rilke voulait-il dire que le beau peut à peine être supportable, parfois, tant il s’impose à notre sensibilité, à notre admiration ? Ou la beauté peut-elle être supportable quand les horreurs d’une guerre nous sont révélées par des dessins ou des photographies ? Rilke voulait-il dire que si nous admirons ce qui est beau, c’est qu’impassible, il dédaigne de nous détruire. Car un ange peut être terrible !

Qu’est-ce donc que la beauté ? Pouvons-nous dire que la beauté, d’une certaine façon, est une attente de chacun d’entre nous, l’attente d’une harmonie, car la beauté est le fait d’une harmonie de couleurs et de formes, et de la faire sienne ?

Qui, en effet, devant un coucher de soleil, en se promenant dans une forêt ou face à l’océan, ne se dit pas : quelle beauté ! Ou : que c’est beau ! Nous exprimons avec l’un ou l’autre mot un vif ressenti, un saisissement sensoriel. Certains diraient que c’est notre âme qui est saisie.

Devant une peinture, le même saisissement s’opère, suivant notre sensibilité, notre spécificité psychologique. Qui en effet n’est pas interpelé devant une peinture de Giotto, de Leonard de Vinci ou de Raphaël… Qui n’est pas interpelé, d’une autre façon, devant une peinture de Schiele, de Gauguin ou de Bacon, non pour la beauté mais pour ce que leurs peintures évoquent.

La beauté n’était pas le propos de Vladimir Velickovic, et il n’aurait pas dit comme Novalis que « l’art du peintre est l’art de voir beau ».

Devant une peinture de Velickovic, nous sommes saisis par tout autre chose. Le peintre n’a pas souhaité représenter la beauté ni représenter d’une quelconque façon un visage ou un paysage. Il nous a transmis une terrible expérience. Il a témoigné. Il a exprimé le choc effroyable qui a été le sien, et qui ne l’a jamais quitté, devant les horreurs d’une guerre. Témoignage pour nous transmettre, et, pour lui-même, dire sa souffrance. S’exprimer avec un art, d’une certaine façon, nous aide à mieux nous connaître et à dépasser une souffrance.

L’œuvre de Vladimir Velickovic nous montre le contraire de la beauté, elle nous montre l’effroi, le terrible qui a meurtri son être à jamais. Elle nous montre que l’humain peut devenir un monstre pour les autres, quand il s’éloigne de l’humanisme, niant ainsi l’éthique, la morale et le respect de la vie. Nous avons donc des peintures montrant des corps meurtris. Des blessures, des tortures, des corps sans tête, quasiment sans peau. Aveugles, ils marchent et ils courent pourtant. Ils sont restés dans leur élan interne, avec une force qui peut encore agir.

Alors, qu’est-ce que la beauté ? Une invention de l’homme pour cacher les laideurs qu’il crée ou une idée qui lui permet de rêver à ce qu’il ne peut atteindre ? La beauté, désignant ce qui est harmonieux, est une perception sensorielle ou intellectuelle. Elle nous induit à ce qui doit devenir comme idéalisme ou nécessité.

Quant à la notion du beau de Platon, cette notion semble exprimer autre chose. Le beau, chez le philosophe grec, peut se comprendre comme l’expression de la qualité intérieure de l’être.

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Référence : LPA 02 Fév. 2021, n° 159g2, p.19

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