Velickovic, le grand style et le tragique

Publié le 03/02/2020 - mis à jour le 05/02/2020 à 10H40

Fonds pour la culture Hélène & Édouard Leclerc

Des hommes nus sans tête, qui courent, s’échappent. Des corbeaux, des rats et des chiens menaçants… des crochets, des potences. Peintures en noir et blanc. Des harmonies de noir et de rouge évoquant des crépuscules sanglants. Des corps blessés, démembrés. L’œuvre de Vladimir Velickovic nous bouscule, nous heurte. Elle est forte, violente, d’une radicale actualité. Elle est âpre, sans concession. Elle est profondément sombre mais habité. Elle ne peut que nous toucher par sa force et sa violence. Nous sommes là convoqués à l’expérience du tragique, à remonter vers la pulsion originelle qui nous habite, mais convoqués à dissoudre cette force répréhensible de mort. Car est-ce l’âme qui entraîne à détruire la vie ?

Vladimir Velickovic, était un peintre du tragique, du paroxysme, mais c’était un être d’une grande affabilité, d’une grande gentillesse, attentif aux autres. Il était tout en force et en maîtrise comme un joueur de tennis.

L’exposition de Landerneau s’articule autour de ses grands thèmes : l’intégration du temps, l’harmonie et le rythme. Ces thèmes nous conduisent, au centre du parcours, à un moment qui est consacré à la relation essentielle du peintre avec Grünewald qui porta jusqu’à l’intolérable la représentation de la Passion. Ces quatre volets, la première est consacrée à ses œuvres de jeunesse, et la sixième, avec ses œuvres plus récentes, font apparaître une constante : l’absence de la nature. En effet, dans ses tableaux bouleversants, il n’y a ni arbre, ni fleur, ni herbe, et pas de ciel. C’est un fait ! Non qu’il eût perdu le sens de la nature, mais il pensait certainement, en peignant ses thèmes, que l’espèce humaine, au fond d’elle-même, avait perdu toute relation avec la nature. Avec les désastres et horreurs des guerres : les terres dévastées, les barbelés qui déchiquettent, il n’y a plus de nature. Cependant ses peintures montrent une grande énergie vitale, et sa façon d’évoquer le mystère de la condition humaine ne pouvait qu’être sombre. La beauté n’avait plus sa place, elle était devenue sans apparence. L’œuvre de Velickovic dans son fondement même est proche de celle de Goya, de Paul Rebeyrolle et de Francis Bacon. Le visiteur est plongé dans la boue où surgit parfois un lévrier ou un rat. Ici, un chien court dans un mouvement décomposé, là des corps torturés, crucifiés, nous rappellent certaines peintures médiévales.

Vladimir Velickovic naquit à Belgrade en 1935. Il avait donc dix ans à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il en a été à jamais marqué. Pour comprendre l’extrême âpreté de son œuvre, il faut se remémorer cette période tragique, les images terribles qu’elle nous a laissées. Velickovic a enseigné à l’École nationale supérieure des beaux-arts, de 1983 à 2000, et il a occupé le fauteuil de Bernard Buffet à l’Académie des beaux-arts, en 2005.

Pour cette exposition, Velickovic s’était totalement investi, mais il nous a quittés en septembre dernier, laissant le commissaire de cette rétrospective et historien de l’art, Jean-Luc Chalumeau, la tâche de mener à bien ce projet.

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Référence : LPA 03 Fév. 2020, n° 151d2, p.22

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