Du bulletin blanc à l’état d’exception : l’errance d’une « contre-démocratie » théâtralisée

Publié le 17/11/2016

Ceux qui errent ne se trompent pas n’est pas une simple adaptation théâtrale du roman La lucidité de José Saramago. La metteuse en scène Maëlle Poésy a créé une œuvre en soi, qui résonne étrangement en cette année 2016 ponctuée d’actions populaires spontanées et de résultats électoraux surprenants lors de scrutins référendaire et présidentiel qui interrogent les formes traditionnelles de la démocratie.

C’est dans le très actif et entreprenant théâtre Firmin Gémier / La Piscine à Châtenay-Malabry que la tournée de Ceux qui errent ne se trompent pas1, après sa création à l’Espace des arts de la Scène nationale de Chalon-sur-Saône et l’ouverture du Festival d’Avignon, a débuté. C’est un lieu familier pour la metteuse en scène Maëlle Poésy qui y a déjà connu le succès avec son Candide. Si c’est ça le meilleur des mondes, d’après Voltaire2, avant d’être invitée au Studio Théâtre de la Comédie-Française pour deux courtes pièces de Tchekov – Le Chant du Cygne et L’Ours – et de partir à Dijon pour sa première mise en scène d’opéra3.

Dans la continuité de son œuvre engagée qui place au premier plan les valeurs humanistes dans des situations où elles sont mises en jeu par la société, et surtout par le pouvoir, José Saramago4 a publié presque dix ans après L’Aveuglement, La lucidité, son livre le plus « politique » et le plus « subversif »5, qui lui a valu des critiques violentes et les accusations de vouloir détruire la démocratie. C’est cette mise en cause du modèle démocratique traditionnel qui a intéressé Maëlle Poésy et son co-auteur Kevin Keiss, souhaitant comme l’écrivain portugais réinterroger la question de la représentativité et de la légitimité des élus, le décalage entre représentants et représentés, les nouvelles formes de gouvernance, en poussant le plus loin possible les paradoxes et le renversement des rapports de force.

L’originalité de l’adaptation est d’avoir gardé la trame de La lucidité, en procédant à des coupes – un seul scrutin –, des abandons – le terme de « blanchard » –, des ajouts – les murs blancs, le rêve –, des amplifications – la pluie –, et une prosodie qui tranche avec la très particulière cadence de la langue de Saramago, tout en faisant basculer, comme dans le roman, une situation hyper réaliste – le bureau de vote et ses scrutateurs – dans un univers quasi fantastique d’après déluge, voire de science-fiction – jusqu’à la machine de vérité. Les six comédiens de la Compagnie Crossroad, engagés dans un rythme qui s’emballe progressivement, parviennent à faire souvent rire le spectateur aux éclats, qui ne raisonne pas moins pour autant au cours des différentes respirations – notamment chorégraphiques – habilement distillées au fil des deux heures de représentation.

Il est difficile, après les résultats surprenants de différents scrutins au cours de l’année écoulée, de ne pas se sentir interpellé par une hypothèse qui pourrait ne pas être totalement d’école. Après une tentation abstentionniste, le peuple d’une ville et d’un pays non nommés, décide de ne pas répondre positivement à l’un des choix proposés, tout en exprimant dans les urnes de manière manifeste, car massive, son opposition. « Abstention civique ou expression politique »6, les bulletins blancs ont rempli les urnes d’une capitale à 83 %… Les élus sortants, bien que confirmés à leurs postes, sont déstabilisés et se déchirent entre discours officiels paternalistes, menaces, doutes et colère en voix off où l’incrédulité le dispute à l’affolement. On n’aurait pas été étonné d’entendre l’un deux citer au premier degré le poème La solution de Brecht7, qui lui aussi s’est abondamment consacré à la question de la crise de la démocratie.

Il ne s’agit pas d’une incitation ou d’un plaidoyer pour le vote blanc, comme alternative à d’autres formes de contestation(s), bien que cette expression civique légitime n’ait, de manière abusive8, été distinguée du vote nul en France que depuis la loi n° 2014-172 du 21 février 2014 « visant à reconnaître le vote blanc aux élections » qui modifie le Code électoral en ce sens, sans pour autant comptabiliser lesdits bulletins – qui ne sont même pas fournis9 – dans les suffrages exprimés10, ni le rendre applicable à la prochaine élection présidentielle – à moins qu’une loi organique ne soit adoptée en ce sens d’ici là – en dépit ou à cause des 701 190 bulletins blancs au premier tour et 2 154 956 au second, déposés dans les urnes lors du scrutin de 2012…

Ceux qui errent ne se trompent pas

Jean-Louis Fernandez

Pas plus dans les – dites – démocraties actuelles, que dans les pays de Saramago et Maëlle Poésy les droits électoraux ne permettent d’invalider un scrutin en cas de vote blanc majoritaire, hypothèse rarement envisagée par les constitutionnalistes11, qui se désintéressent d’ailleurs assez largement de ce « refus du choix proposé »12 ou « désapprobation »13 qui devrait pourtant être considéré comme un acte de résistance, à l’image d’autres manifestations de « contre-démocratie » telles qu’étudiées par Pierre Rosanvallon qui ne la prend pas en considération14 à la différence des membres du gouvernement fictif du romancier et de la dramaturge.

C’est en effet la panique des élus qui répond à la contestation des citoyens. Après avoir envisagé de faire « revoter » le peuple, de lui expliquer qu’il s’est « trompé », que « le vote blanc ne veut rien dire », que la « validité » du résultat est contestable, d’organiser un « référendum » chimérique ou des « États généraux avec cahiers de doléances », le Gouvernement s’enferme lui-même dans un huis-clos terrifiant, fantasme une « radicalisation » des « rebelles », auteurs d’un « terrorisme nouveau » et finit par s’exiler, encercler la ville et déclencher l’état d’exception, puis paradoxalement l’état de siège face à l’absence d’aggravation de la situation pour punir les « criminels » qui se sont attaqués au « symbole le plus sacré » de l’État…

Le rapprochement de cette fiction à vocation universelle avec les récents déclenchement et prolongations de l’état d’urgence en France est troublant. Forts des analyses juridiques et philosophiques critiques et des rejets argumentés qu’ils ont suscités15 au regard notamment des principes de nécessité et de proportionnalité, faisant de l’état d’exception, la « forme légale de ce qui ne saurait avoir de forme légale », « une suspension de l’ordre juridique lui-même »16, il est urgent de (re)lire Saramago et d’aller applaudir Ceux qui errent ne se trompent pas.

Notes de bas de pages

  • 1.
    2016, Actes Sud-Papiers.
  • 2.
    Elle est reprogrammée – notamment – dans ce même théâtre de La Piscine le 22 février 2017.
  • 3.
    Orphée et Eurydice de Gluck : opéra de Dijon, 4, 6 et 8 janvier 2017.
  • 4.
    Seul écrivain portugais prix Nobel de littérature (1998), Saramago  J. (1922-2010) a toujours revendiqué son engagement au parti communiste – dont il a d’ailleurs été candidat aux élections européennes de 2004.
  • 5.
    Selon les termes employés par l’auteur lui-même dans plusieurs entretiens. L’Aveuglement a été publié en 1997 et La lucidité en 2006, dans leur traduction française au Seuil.
  • 6.
    Zulfikarpasic A., « Le vote blanc : abstention civique ou expression politiques ? », RF sc. pol., 2001/1, p. 328. L’expression d’« abstention civique » a été préalablement employée par Bréchon P. dans La France aux urnes, 2009, La Documentation Française, p. 59.
  • 7.
    « (…) Le peuple, y lisait-on, a par sa faute / Perdu la confiance du gouvernement / Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts / Qu’il peut la regagner. / Ne serait-il pas / Plus simple alors pour le gouvernement / De dissoudre le peuple / Et d’en élire un autre ? ».
  • 8.
    Gicquel J. et J.-E., Droit constitutionnel et institutions politiques, 29e éd., 2015, LGDJ, p. 189, note 37.
  • 9.
    À la différence du bureau de vote de Ceux qui errent ne se trompent pas, les bulletins blancs ne sont pas fournis en France, l’électeur devant, si telle est son intention, apporter son propre papier blanc ou laisser l’enveloppe vide.
  • 10.
    Le nouvel art. L. 65, al. 3, dispose : les bulletins blancs sont décomptés séparément et annexés au procès-verbal. Ils n’entrent pas en compte pour la détermination des suffrages exprimés, mais il en est fait spécialement mention dans les résultats des scrutins. Une enveloppe ne contenant aucun bulletin est assimilée à un bulletin blanc.
  • 11.
    V. néanmoins Maligner B. lors du colloque du CAS du 5 avr. 2007, Organiser l’expression citoyenne. Pratiques électorales, déroulement des scrutins, technologies du vote, 2007, La Documentation française, p. 60 et 107.
  • 12.
    Guinchard S., Debard T. (dir.), Lexique des termes juridiques, 2015, Dalloz, p. 145.
  • 13.
    Puigelier C., Dictionnaire juridique, 2015, Larcier, Paradigme, p. 1053.
  • 14.
    La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, 2006, Seuil.
  • 15.
    Cassia P., Contre l’état d’urgence, 2016, Dalloz ; Beaud O. et Bargues C., L’état d’urgence, 2016, LGDG, Systèmes.
  • 16.
    Agamben G., État d’exception. Homo Sacer, II, 1, 2003, Seuil, p. 10 et 15.

À lire également

Référence : LPA 17 Nov. 2016, n° 122b4, p.15

Plan
X