Ich bin Charlotte

Publié le 06/11/2018

Encore un succès du Festival d’Avignon, encore un one-man-show avec une pièce du scénariste, librettiste et auteur de théâtre Doug Wright : I Am My Own Wife, qui obtint le prix Pulitzer du texte dramatique après avoir été longuement jouée à Broadway et dans une dizaine de pays. Elle est pour la première fois traduite et jouée en français sous le titre : Ich bin Charlotte.

Il s’agit d’une enquête menée par deux amis américains sur un personnage étrange et subversif, celui de Charlotte von Mahlsdorf, de son vrai nom Lothar Berfelde, née à Berlin en 1928, que son père, militaire du parti nazi, tentera en vain d’inscrire aux Jeunesses hitlériennes.

Dès son adolescence, Lothar se travestit en femme et devient Lottchen. Elle survit au nazisme. Restée à Berlin-Est sous le régime communiste, elle devient Charlotte et, en toute liberté, une icône de la pop culture berlinoise.

Sa passion pour les objets anciens en fait une collectionneuse ; sa maison devient alors un musée, qui existe toujours aujourd’hui. Elle accueillera un public disparate d’artistes et d’homosexuels avant d’ouvrir ses portes à un plus large public.

Elle publie son autobiographie, qui sera portée à l’écran en 1992, où elle incarne son propre rôle. Puis viendra la disgrâce, lorsqu’on la soupçonnera d’avoir dû sa liberté, dans un régime persécutant les travestis et les homosexuels, à ses accointances avec la Stasi, qui aurait aussi favorisé l’acquisition, pour son musée, d’objets appartenant à des réprouvés pourchassés par le régime en place. Elle s’exilera en Suède, où elle ouvrira un autre musée. Elle meurt à Berlin, à l’occasion d’une courte visite, en 2002.

L’adaptation de Marianne Groves et la mise en scène de Steve Suissa sont d’une d’une grande efficacité : situation de tension, rapidité des déplacements, étrangeté de l’atmosphère, distorsions mais unité de l’ensemble. Au-delà de l’effet de mode sur le transgenre, la pièce se présente comme un manifeste en faveur de la résistance à l’égard du conformisme.

La liberté qui a permis à Charlotte – en dépit de ses provocations – de survivre au nazisme et au communisme était-elle acquise par des compromis et de la soumission ? Les jeunes enquêteurs américains ne parviendront pas à percer le mystère.

Il faut un comédien exceptionnel pour incarner les 37 personnages qui se croisent dans la pièce. Thierry Lopez y parvient.

Durant une heure et demie, sans d’autres compagnons que quelques meubles et des projecteurs, il réussit à faire revivre la galerie des personnages qui ont croisé la route de Charlotte et, avec une grande sensibilité, de la représenter en sa personnalité singulière, contraste entre la pudeur et le besoin d’exhibitionisme, violence et douceur, perversité et innocence.

Étonnant virtuose.

DR

LPA 06 Nov. 2018, n° 139u2, p.15

Référence : LPA 06 Nov. 2018, n° 139u2, p.15

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