Joseph Kessel, chroniqueur judiciaire, romancier de la justice

Publié le 28/07/2020 - mis à jour le 13/08/2020 à 16H09

L’écrivain et journaliste a fait son entrée officielle dans La Pléiade le 4 juin dernier. Deux volumes sont déjà publiés, ainsi que le traditionnel album relatant la vie de l’auteur. C’est l’occasion de rappeler que la justice tient une place singulière chez cet écrivain.

Après la Seconde Guerre mondiale, Joseph Kessel fut envoyé par France Soir suivre les procès Pétain, Nuremberg et Eichmann. Rassemblées sous le titre : « Jugements derniers », par Christian Bartillat, ces chroniques furent rééditées en 2007 dans la collection Texto de Taillandier par l’avocat et éditeur Jean-Claude Zylberstein. Finesse du regard, humanité profonde, plume inspirée autant de qualités qui rendent ces articles absolument incontournables. Les descriptions sont d’autant plus puissantes que les journalistes osaient à l’époque assumer le commentaire personnel sur la laideur d’un accusé, la veulerie d’un témoin, la dureté d’un juge ; une liberté de ton qui aujourd’hui n’a plus cours.

La chronique judiciaire s’est en quelque sorte aseptisée, ce qui ne la rend pas moins passionnante mais transforme l’exercice en quelque chose de plus lisse, dans le goût un peu timoré et surtout très paradoxal de notre époque qui s’accommode de la violence des réseaux sociaux mais hurle au moindre mot un peu vif susceptible de heurter on ne sait trop quelle sensibilité. L’objectivité journalistique y gagne ce que la force du récit y perd…

Pétain : un vieillard sur un vieux fauteuil

Du premier jour du procès Pétain, le 24 juillet 1945, dans la salle de la première chambre de la cour d’appel de Paris, Kessel qui vient de publier deux ans plus tôt L’Armée des ombres, dresse cette synthèse saisissante qui tient lieu de chute : « Une voix qui appartient aux disques de radio plus qu’à un homme… Un képi lauré sur une vieille petite table… Un vieillard sur un vieux fauteuil ». C’est simple et génial comme un dessin de Cocteau.

Dix jours plus tard, voici que l’on entend Pierre Laval à la barre. Kessel alors ne s’embarrasse pas de fioritures : « Sa laideur est presque fascinante, note le journaliste. Cette laideur qui, avec ses énormes oreilles, sa grosse lèvre fléchissante, ses yeux reptiliens, ses bras qui ne décollent jamais du corps et ses mains anormales, ses mains trop faibles et trop petites, fait songer à quelque animal sans noblesse. L’étrange créature ». Dans les lignes qui suivent, le chroniqueur s’étonne de l’absence de repentir mais surtout du « narcissisme évident, singulier, monstrueux », qu’il aperçoit chez lui. Puis il s’insurge que l’intéressé puisse se poser en victime.

Ce qui lui arrache ce commentaire « Devant tant d’aberration il arrive parfois que l’esprit hésite. On se demande si cet homme prend les autres pour des fous ou bien s’il est fou lui-même ». Et quand vient le dernier jour du procès, le 16 août 1945, personne ne décrit mieux que Kessel l’interminable attente du verdict, l’errance dans le palais vide, l’ennui mêlé d’angoisse. « C’est une sorte de songe pesant. L’attente s’étirait sans mesure, la meule du temps broyant les instants de cette nuit avec une lenteur infinie ».

Au procès Eichmann, un essaim de colombes

Rien n’échappe au regard aiguisé du baroudeur qui a rencontré tous les hommes, exploré tous les recoins du monde, côtoyé tous les démons, à commencer par les siens. La justice, c’est précisément cette pâte humaine dont Kessel est si familier. Sans doute la lumière crue sous laquelle l’humanité s’expose dans un prétoire, débarrassée de ses fards et de ses postures, lui rappelle-t-elle cette autre sincérité qu’il connaît bien, celle des bars au cœur de la nuit, quand l’alcool fait tomber les masques.

Mais la justice c’est aussi un théâtre auquel l’écrivain ne peut être insensible. Il en décèle les rouages les plus subtils. Par exemple, lors du procès de Nuremberg, le tribunal décide de projeter un documentaire sur les camps de concentration. Voici que les images transportent la cour et le public à Buchenwald, Dachau… Lorsque soudain, en plus de l’écran une deuxième source de lumière apparaît, dans la salle obscure ; c’est un faisceau de projecteur qui éclaire les travées où se trouvent les accusés. « Tel était donc l’objet véritable de l’expérience, note Kessel, il ne s’agissait pas de montrer aux membres du tribunal un document dont ils avaient à coup sûr une connaissance approfondie. Il s’agissait de mettre tout à coup les criminels face à face avec leur forfait immense. De jeter pour ainsi dire les assassins, les bouchers de l’Europe au milieu des charniers qu’ils avaient organisés et de surprendre les mouvements auxquels les forcerait ce spectacle, ce choc ». Le journaliste cesse de regarder l’écran pour surprendre les réactions des accusés confrontés à la crudité de leur crime. Et voici ce qu’il observe : « Alors Goering, vice-roi du IIIe Reich serra ses mâchoires livides à les rompre. Le commandant en chef Keitel, dont les armées avaient ramassé tant d’hommes promis aux charniers, se couvrit les yeux d’une main tremblante. Un rictus de peur abjecte déforma les traits de Streicher, bourreau des juifs ».

Au procès Eichmann, le journaliste surnomme l’accusé enfermé dans sa cage de verre, l’araignée. Il décrit un fonctionnaire méticuleux, aveugle et sourd à la monstruosité des faits dont on l’accuse, mais passionné par le détail administratif, la précision infernale du formulaire. Et plein, à l’égard de lui-même, d’une compassion qui ne l’a jamais effleurée quand il tamponnait l’arrêt de mort des autres. Rien n’échappe à l’observateur avisé qu’est Kessel. C’est ainsi par exemple qu’il décrit la stratégie de la défense : « Sous les manches noires de sa robe l’avocat escamotait la sanglante et inexpiable leçon du procès. Eichmann, lui, faisait sortir des pièces affreuses du dossier tout un essaim de colombes ».

Le procès des enfants perdus

Une autre affaire, de droit commun celle-ci, a donné lieu à un récit publié sous le titre : « Le procès des enfants perdus » (Julliard 1951). Ce sont les chroniques du procès aux assises de Melun du meurtre d’Alain Guyader, 18 ans, que couvre Kessel en 1950 pour Paris-Presse. Le lycéen a été assassiné d’une balle de revolver en forêt par son camarade de classe, Claude Panconi, le 9 décembre 1948. L’écrivain qui, lors des procès Pétain, Eichmann et Nuremberg ne pardonnait rien aux fonctionnaires coupables de ce qu’Anatole France qualifiait de « crimes de bureau », ni aux politiques et aux militaires emportés par la folie nazie, excuse tout en revanche à l’être humain en proie à ses démons. Peut-être parce que les mêmes forces s’affrontent chez lui, avec une violence telle qu’il peut comprendre tous les dérapages, toutes les faiblesses, tous les crimes. Dans le box des accusés : Claude Panconi, 20 ans, Bernard Petit, 19 ans, Nicole L. 17 ans. Leur histoire aurait pu se terminer par une simple dispute entre adolescents si la victime n’avait décidé de s’inventer un destin de grand voyou pour impressionner ses camarades. Il prétend se promener toujours armé, fait mystère de tout et fascine bien sûr Nicole L. cette jeune fille dont Panconi est amoureux. Il aurait un magot caché quelque part, serait près de s’enfuir avec la belle. En réalité, le lycéen est simplement un mystificateur qui s’invente une vie. Seulement voilà, ses amis, envoûtés par la fiction infernale dans laquelle il les projette vont transformer son rêve en réalité sanglante. Panconi et Petit ont en effet décidé d’assassiner leur camarade pour mettre la main sur son trésor et garder Nicole. Kessel le romancier est immédiatement fasciné par « ce drame de la fiction devenant acte meurtrier, de l’imagination dévorant le réel ». Kessel le baroudeur amoureux des hommes observe avec une immense tendresse ces trois gamins paumés.

Quand Kessel se peignait sous les traits d’un avocat

Mais c’est aussi l’occasion pour lui de décrire avec une lucidité saisissante les rouages de la justice. Il écrit par exemple à propos des jurés : « Au vrai ce ne sont pas les documents, les avocats généraux ni les défenseurs qui portent verdict, mais les nerfs, les cerveaux et les cœurs de 7 hommes. Et ils étaient triés comme à la loterie ». De l’accusé Panconi, il s’étonne « on aurait pu tout prévoir de ces traits torturés, de ce front pesant, de ces yeux de refus, de révolte et de songe, tout – crise d’hystérie, violence, silence – sauf cette simplicité, cette mesure, le choix exact et profond des mots, cette dignité et, je ne trouve pas d’autre expression, cette native noblesse ». Personne mieux que Kessel n’est capable de dresser en quelques lignes des portraits, comme celui du président de la cour à l’instant où il s’apprête à interroger le principal accusé : « Cet homme de qui, jusqu’alors, la voix avait atteint presque à la cruauté par le tranchant, la tension et la sécheresse impérieuse, cet homme de qui le visage émacié semblait impénétrable à tout sentiment hors de la règle la plus étroite et de la plus rigide convention judiciaire, ne fut, soudain, que sensibilité, sympathie, tendresse humaine ».

Joseph Kessel hésitait sans cesse entre reportage et roman. Ses articles une fois publiés, il en réutilisait la matière dans ses œuvres de fiction. Dans l’introduction à édition de son œuvre dans la Pléiade, Serge Linkès évoque longuement ce « travers » de l’auteur. C’est cette forme « d’impureté romanesque » qui expliquerait en partie le temps qu’il a fallu pour que lui soit enfin accordée la consécration de la Pléiade. C’est peut-être sa fréquentation des prétoires et des avocats – il a fondé la revue Détective avec Maurice Garçon – qui a fini par lui inspirer sa plus grande œuvre romanesque, qui est aussi la plus méconnue : Le Tour du malheur. Cette saga en quatre volumes que l’auteur a mis 10 ans à écrire raconte les aventures de Richard Dalleau engagé volontaire lors de la guerre de 14, puis célèbre avocat parisien dans le tourbillon des années folles. Cet homme qui vit trop vite, trop fort n’est pas sans rappeler Kessel lui-même. Le fait qu’il ait choisi de lui faire vivre une vie d’avocat n’est donc pas anodin…

Qu’il s’agisse des chroniques des procès de l’après-guerre, du récit tiré de l’affaire Guyader, ou encore du grand roman Le Tour du malheur, aucune de ces œuvres ne figure encore dans les publications de la Pléiade. Elles sont cependant faciles à trouver dans d’autres éditions, à l’exception du Procès des enfants perdus, à notre connaissance non réédité. C’est d’autant plus regrettable qu’il s’agit de l’un des textes les plus bouleversants de Kessel.

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Référence : LPA 28 Juil. 2020, n° 155m7, p.4

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