La cuisine futuriste

Publié le 14/08/2020 - mis à jour le 17/08/2020 à 9H52

Les Impressions Nouvelles

Quelle bonne idée que la réédition de La cuisine futuriste, parue aux Impressions Nouvelles, traduite et présentée par Nathalie Heinich, spécialiste et auteure déjà en 1982 de la première édition ! Pour la circonstance, elle rédige une nouvelle préface tout à fait passionnante qui resitue le mouvement futuriste et ses déclinaisons, dont le projet « politique », forcément, de cette nouvelle cuisine. Le terme « nouvelle cuisine » n’est pas ici innocent. Il est amusant de voir comment les idées de Marinetti et de Fillia étaient comme annonciatrices de la révolution culinaire dans les années 1970 et 1980, jusqu’à la cuisine expérimentale d’un Adrià Ferran qu’il fallait quand même essayer une fois dans sa vie.

La cuisine futuriste selon Marinetti et Fillia. La question de la cuisine a immédiatement interpellé les futuristes. On est dans les années 1910. C’est toutefois en 1930 qu’est annoncé par Marinetti, à l’occasion d’un repas proposé par le chef Bulgheroni, le lancement de la cuisine futuriste comme volonté de remettre en cause tout le système alimentaire italien. On imagine le défi et un peu la folie de l’entreprise… Le 28 décembre 1930 parait Le Manifeste de la cuisine futuriste dans le journal La Gazetta del Popolo de Turin. Le projet est esthétique et politique. On lit dans Le Manifeste que cette révolution, qui s’inscrit totalement dans le projet mussolinien, vise à empêcher que l’Italien devienne cubique, un « massif plombé de compacité opaque et aveugle ». Avec le recul du temps, on peut sourire et le livre peut se lire comme une sorte de canular. Sauf que ce projet était sérieux et marqué par l’esprit de système qui devait permettre de préparer les corps italiens à une agilité adaptée aux « trains d’aluminium extra légers qui remplaceront ceux d’aujourd’hui pesant de fer et d’acier » ! La cuisine futuriste c’est donc une nouvelle théorie politique du corps, et également une idéologie politique et économique. Ainsi, Le Manifeste en appelait à la chimie pour parvenir à l’élaboration d’une cuisine nouvelle permettant « une diminution réelle du coût de la vie et des salaires, avec réduction concomitante de la durée du travail ».

Basta la pastasciutta ! C’est évidemment le côté le plus spectaculaire du Manifeste culinaire futuriste. Quoi, des Italiens qui demandent l’abolition des pâtes ! Ma sono matti ! Dès le fâmeux repas composé par Bulgheroni, Marinetti annonce la couleur : l’abolition de la pasta, cause de tous les maux : nourriture alourdissante, abrutissante, au pouvoir nutritif illusoire, les pâtes rendent « sceptique, lent, pessimiste ». C’est toute une tradition, une culture alimentaire que la cuisine futuriste veut mettre à bas. Le cinéma italien, qui a toujours placé au centre de multiples scènes le partage de la pasta ne s’y est pas trompé, et a fait à sa manière de la résistance. Ce n’était pas difficile en vérité, il y a des choses contre lesquelles on ne peut pas lutter…

Inventivité et poésie. Quand on se balade dans les menus et les recettes futuristes, on est aux anges… On adorerait se retrouver pour un « repas aérosculptural en carlingue » ou pour un « repas astronomique ». Sous la plume du Manifeste futuriste, un repas de célibataire n’est jamais triste : ça demande certes du travail, des décors bien précis que peu de célibataires peuvent réaliser, mais c’est tellement comique et a priori mangeable, que l’on pourrait se prendre au jeu. Loin de l’inhumaine solitude, les futuristes proposaient le « repas nocturne d’amour » : vous saurez tout du menu idéal, jusqu’au choix des vins. À essayer à Capri, évidemment ! On peut ainsi tout savoir sur le « repas synthèse d’Italie ». En feuilletant ce livre comme un livre de recettes un peu folles, la cuisine futuriste nonobstant ses excès prouvait également que la cuisine est une extraordinaire mise en scène, un art absolu.

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Référence : LPA 14 Août. 2020, n° 153y9, p.21

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