Le Procès de Christiane Jatahy et Wagner Moura : l’épilogue d’Un ennemi du peuple ?

Publié le 29/07/2026

Christiane Jatahy et Wagner Moura ont revisité Un ennemi du peuple d’Ibsen, dans l’idée de lui donner une suite faussement judiciaire. Sur un schéma de pièce participative, des spectateurs de Salvador de Bahia, de Rio de Janeiro, d’Avignon et plus tard du Holland Festival et de celui d’Édimbourg décident du sort du docteur Stockmann, occasion de revenir sur les rapports de force entre minorité et majorité en démocratie.

Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

L’autrice et metteuse en scène Christiane Jatahy, désormais familière d’Avignon (après Le Présent qui déborde – O agora que demora, Notre Odyssée II en 2019 et Entre chien et loup en 2021), connue pour son approche théâtrale très cinématographique, est revenue au festival pour présenter sa dernière pièce créée à Salvador de Bahia, dans son pays d’origine, le Brésil, écrite avec le comédien Wagner Moura et le scénariste Lucas Paraizo. Elle a proposé de revisiter la pièce la plus connue d’Ibsen, Un ennemi du peuple1, qui est d’une modernité désarmante, et d’imaginer sa suite.

Il convient de rappeler que cette pièce du dramaturge norvégien a été créée en 1883 et qu’il était « un peu hésitant » sur la question de savoir s’il devait « l’appeler comédie ou drame ». La supposée comédie a suscité des mises en scène nombreuses, inventives ou tout du moins remarquées comme, ces dernières années, celles de Thomas Ostermeier à Avignon en 2012 ou Jean-François Sivadier à l’Odéon en 20192. La pièce est de fait indémodable, et son intérêt renouvelé ces dernières années par différentes crises sanitaires et préoccupations écologiques d’une part, et par la montée de régimes illibéraux, d’autre part. Elle part d’un scandale écologique et sanitaire qui vient mettre en jeu les rapports élémentaires entre le pouvoir politique et les intérêts économiques et questionner les notions d’intérêt général et de démocratie.

Pour rappel, le docteur Thomas Stockmann découvre que les eaux de la station thermale dans laquelle il officie sont empoisonnées. Convaincu que la découverte de ce danger pour la santé publique doit avoir pour conséquence la fermeture de l’établissement et la reconstruction du système hydraulique urbain afin d’éviter une catastrophe sanitaire, il décide d’en informer la population, conforté par le soutien initial de la presse locale. Incrédule, il se voit opposer le refus du préfet qui n’est autre que son austère frère Peter, lequel ne veut tolérer les conséquences économiques d’une telle décision pour la ville, et finit par considérer le docteur comme un « ennemi de la société ».

Mais alors que le docteur pense avoir le droit de son côté, en dépit de la clairvoyance de sa femme (« à quoi te sert le droit si tu n’as pas le pouvoir ? »), la menace qui pèse sur lui opère une bascule à l’acte IV qui révèle toutes les ambiguïtés du personnage, et le conduit à déclarer que « le pire ennemi de la vérité et de la liberté, c’est la majorité compacte », alors que le rédacteur du journal Le Messager du peuple lui rappelle que « la majorité a toujours le droit pour elle ». C’est ce passage polémique que la pièce de Christiane Jatahy entend approfondir : la confrontation de la vérité à l’énonciation de multiples versions des faits, la manipulation de la démocratie, les rapports ou les dépendances entre l’économie (et notamment du tourisme) et les questions sanitaires et écologiques. Autant de questions déterminantes dans le cadre de régimes démocratiques qui ont glissé dans l’illibéralisme, comme le Brésil des auteurs, pendant les années Bolsonaro, et dans le contexte des élections présidentielles à venir en octobre : le fils de l’ancien président, le sénateur Flavio Bolsonaro, étant candidat face à l’actuel président Lula, afin de remplacer son père déclaré inéligible en 2023 pour huit ans, sur le fondement de l’abus de pouvoir et désinformation par le Tribunal supérieur électoral.

Dans Un procès – après l’ennemi du peuple3, on retrouve les deux personnages principaux de la pièce d’origine, les frères devenus ennemis, Thomas et Peter Stockmann ; Katrine, l’épouse de Thomas est morte, et leur fille Petra devient le seul véritable personnage féminin4, passant d’un rôle secondaire à celui de la défenseuse de son père, alors que ses deux frères n’apparaissent qu’en vidéo et dans des rôles de traîtres ou d’enfants manipulés par le grand-père.

Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

L’ambition de donner une suite à la pièce d’Ibsen est peut-être trompeuse, tout comme le titre. Le terme de procès doit être pris dans son sens figuré ou péjoratif, plus que dans une exactitude juridique. Nulle procédure judiciaire n’est présente, non plus qu’un tribunal en tant que tel. Sur le mode du théâtre participatif, 11 spectateurs sont tirés au sort chaque soir et dans chaque ville où le spectacle est joué, encadrés non pas par un comédien jouant un rôle de magistrat, mais officiant comme un « coordinateur du jury ». Christiane Jatahy voit ce jury populaire, à la fois comme un « tribunal de justice », ce que l’on comprend comme un jury de type cour d’assises, et comme un « tribunal public », tel que les réseaux sociaux peuvent en prendre la forme. L’idée semble d’être autant dans la fiction que dans le réel, en soulevant de vraies questions, faisant néanmoins écho à la pièce d’origine qui certes fait agir des personnages fictifs, mais s’inspirant d’une histoire qui avait donné l’idée de la pièce à Ibsen. Les auteurs ont néanmoins tenu à employer un vocabulaire juridique (plaidoirie, fait générateur, témoins, preuves) souvent détourné de son sens réel, ou utilisé de manière approximative, voire totalement fantasque (les jurés peuvent poser des questions à l’accusé) jusqu’à la fin où dans l’avant-dernière scène, on apprend que « le procès a été demandé par la défense, laquelle réclame réparation pour la situation qui lui a été imposée d’être considérée par sa communauté comme un ennemi du peuple », alors qu’in fine c’est la question de la culpabilité qui est posée ou reposée au jury…

Si l’on met de côté ces errances qui ne sont pas que terminologiques, mais sémantiques juridiquement, l’on suppose que l’objectif principal des auteurs est toutefois ailleurs : se recentrer sur la question principale d’Ibsen, reflet de ses propres convictions5, celle du dilemme démocratique que l’on pourrait résumer au concept forgé par Tocqueville, contemporain d’Ibsen, dans De la démocratie en Amérique, de « tyrannie de la majorité ». Dans Un ennemi du peuple, le docteur Stockmann va jusqu’à qualifier la majorité d’« imbéciles » dont les vérités sont « comme des jambons rances et moisis » produisant un « scorbut moral », pour affirmer que « la minorité a toujours raison », donnant la priorité à la vérité sur un mode kantien, et préférant ainsi la « ruine » de sa ville natale « plutôt que de la voir prospérer sur un mensonge », jusqu’à la conclusion radicale et intolérablement haineuse, parfois coupée par des metteurs en scène, souhaitant inadéquatement gommer la complexité du héros : « Que l’on extermine ce peuple ! ». C’est par ce même peuple à l’unanimité moins une voix – celle de l’ivrogne – que Thomas est déclaré « ennemi du peuple ». Alors qu’Ibsen ne laisse entendre aucun regret (« l’homme le plus fort au monde, c’est l’homme le plus seul ») et qu’il avait envisagé sa pièce suivante Rosmersholm (créée en 1885) comme une suite possible, Christiane Jatahy entend dans son Procès – après l’ennemi du peuple refaire juger le peuple. Elle ne propose pour autant pas un débat véritablement novateur, ni un texte très bien écrit, mais essentiellement une interactivité plus grande avec le public que celle déjà permise par la réunion publique de l’acte IV du texte d’origine, et un couplet supplémentaire (à la scène 15), de Thomas sur le fait que la majorité n’a pas toujours raison ou que « la minorité doive toujours se plier aux intérêts de la majorité », prenant les exemples de Jésus, Galilée et Hitler, pour conclure que « les minorités ont souvent besoin d’être protégées de la majorité ».

Deux épilogues sont prévus dans l’édition papier selon que le jury de spectateurs se prononce pour « l’acquittement » (sic) ou la « condamnation » (sic bis), sachant qu’à Rio, ce fut le second scénario qui dut s’appliquer et que le détail du nombre de voix pour et contre est indiqué sur un tableau les affichant électroniquement. Lors d’une représentation à Avignon où une voix s’était exprimée en faveur de la condamnation, Wagner Moura, le comédien multiprimé (à Cannes et aux Golden Globes pour O AgenteSecreto de Kleber Mendonça Filho), dont l’excellence tout au long de la pièce justifie à elle seule le déplacement, a improvisé une réaction de surprise sur ce vote, avant une dernière scène très fade et faible littérairement qui s’achève sur « Preciso me encontrar » du chanteur et poète brésilien Cartola, entonné par l’ensemble de la distribution.

Notes de bas de pages

  • 1.
    H. Ibsen, Un ennemi du peuple, 2019, Arles, Actes Sud-Papiers, É. Recoing (trad.).
  • 2.
    E. Saulnier, « “Un ennemi du peuple” qui pense un temps “avoir le droit pour lui” », LPA 4 juin 2019, p. 15.
  • 3.
    C. Jatahy, W. Moura et L. Paraizo, Le procès après l’ennemi du peuple, 2026, Les Solitaires intempestifs, C. Petagna et T. Walgrave (trad. du portugais).
  • 4.
    Katrine apparaît en vidéo, pour une référence au temps passé ; ainsi qu’une experte scientifique.
  • 5.
    J. De Decker, Ibsen, 2006, Folio, p. 132.
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