Les mémoires d’un bibliophile (XXVII)

Publié le 21/09/2016

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) est qualifié, dans les dictionnaires, de bibliographe français. En 1846, il fut nommé bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. Une charge qui était justifiée. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile (Paris, E. Dentu, 1861, in-12). Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile (la comtesse de Ranc… [Le Masson de Rancé]), et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des lettres. Nous poursuivons la publication de la Lettre VII consacrée à « Malherbe commenté par André Chénier ».BGF

« Les amateurs de livres, je n’entends pas le nier, ont bien aussi parfois leur petit grain de charlatanisme. Je le pourrais avec d’autant plus de raison que cette suite de notes, quoique jetées peut-être un peu au hasard sur les pages d’un livre d’étude, n’en présentent pas moins, à quelques égards, une sorte d’unité ; qu’elles ne semblent pas toujours avoir été là placées comme de simples jalons destinés à éclairer les travaux personnels de l’annotateur, et, enfin, que, loin de se renfermer dans les étroites limites de la critique verbale, elles s’élèvent parfois aux plus hautes considérations de l’art. Mais je ne prendrai pourtant point sur moi, Madame, de donner de ma propre autorité le titre peut-être un peu ambitieux de commentaire à ce très remarquable travail d’André Chénier. (…) Je veux être seulement, comme d’usage, votre rapporteur littéraire : vous et le public vous jugerez.

Je vais même entrer, sans autre préambule, dans l’examen de cette suite d’observations. (…) Depuis les deux notes où, dans son immortel ouvrage, dans le livre du XIXe siècle, M. de Chateaubriand, presque le premier, annonça au monde littéraire un grand poète de plus, on n’a rien laissé à dire sur cet infortuné jeune homme que les lettres pleureront éternellement. Que serait ma faible voix après toutes les autres ? Je restreindrai donc mes propres remarques sur l’écrivain, comme sur l’homme, à ce qui me sera suggéré par la direction de l’espèce d’analyse que j’entreprends.

La première pensée qui frappe l’esprit, Madame, après avoir lu ce commentaire, c’est qu’il n’est pas l’œuvre d’un commentateur de profession (…). L’on sent, dès l’abord, que c’est un poète, et un poète d’un ordre supérieur, qui, cherchant dans un de ses pairs les beautés dont il porte en lui le germe, témoigne tout son enthousiasme lorsque la pensée poétique est rendue avec bonheur, exprime son désappointement quand l’auteur lui semble avoir failli, produit enfin son opinion personnelle sur les points qui peuvent être douteux. Mais ce qui étonne le plus, Madame, c’est la science, l’esprit d’analyse, la maturité de ce commentateur de dix-neuf ans ; car, bien que plusieurs de ces notes paraissent avoir été faites à des époques différentes, il en est une qui porte la date de 1781. Certes, il est plus ordinaire, tout le monde le sait, d’enfanter à cet âge un chef-d’œuvre que d’écrire quelques pages empreintes d’une saine et froide raison ; ce dernier avantage, il faut savoir le laisser aux écrivains d’un âge plus mûr (…) ».

Nous arrêtons là ce feuilleton bibliophile de l’été, que nous reprendrons plus tard en compagnie d’André Chénier, « homme supérieur et critique de grand sens ».

(À suivre l’été prochain)

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Référence : LPA 21 Sep. 2016, n° 119f8, p.23

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