Tribunal de Paris : Mojito, le « piqueur fou » de TikTok, « regrette amèrement »

Publié le 05/09/2025 à 20h51

Vendredi 5 septembre, 15 mois de prison, dont cinq mois avec sursis probatoire, ont été requis contre l’ex-influenceur « Amine Mojito ». En juin dernier, il s’était filmé en train de mimer des piqûres de seringue sur des passants, vidéos qu’il diffusait sur TikTok. Un canular qu’il a regretté à la barre.

Tribunal de Paris : Mojito, le « piqueur fou » de TikTok, « regrette amèrement »
Capture d’écran TikTok

La vidéo est barrée d’un titre : « Mojito, le piqueur fou », suivi d’un émoji « mort de rire ». Un individu masqué, chapeau enrubanné à larges bords, s’approche à pas de loup derrière des flâneurs, passants, couples alanguis sur la pelouse d’un parc ;  une seringue dans sa main gantée, il fait mine de piquer le cou ou le bras nu de ces personnes. La seringue entre en contact avec la peau, la personne sursaute, se retourne face au piqueur masqué, panique : certains ripostent, d’autres s’enfuient. Un tranquillement homme assis avec des amies court comme un dératé en se retournant, percute un banc, s’étale au sol. En fond sonore, des rires enregistrés.

La seringue est encapuchonnée, les piqûres sont fictives. Ces vidéos sont des Pranks. En français : des canulars.

« Amine Mojito » était un influenceur de réseaux sociaux. Mais ce vendredi 5 septembre 2025, dans la salle d’audience du tribunal de Paris, il est Ilan M., 27 ans, prévenu de violences avec arme et de diffusion d’enregistrement d’images relatives à la commission de cette infraction. Queue de cheval, tempes rasées, muscles dorsaux visibles à travers sa chemise bleu ciel. Tête baissée.

En juin dernier, Mojito avait 60 000 abonnés sur TikTok grâce à ces trois vidéos où il se met en scène, filmé par un tiers, dans ces petites saynètes un peu ringardes. Le 5 septembre, il demande le huis clos. Rejeté. Ses mots seront donc consignés par deux rangées de journalistes cherchant à comprendre pourquoi cet homme a décidé de faire semblant de piquer des gens avec une seringue. « Je pensais que ça allait faire rire », explique-t-il.

Des pranks pour relancer sa carrière

Au « point mort » dans sa vie, Ilan avait décidé de relancer sa marque « Mojito », un éphémère influenceur en 2016, tendance provocations et vidéos choquantes pour « faire du buzz » comme on disait alors, et qui lui avait valu à l’époque un tombereau d’insultes, de menaces et d’agressions physiques ; ce qui l’avait tenu éloigné des réseaux sociaux pendant neuf ans. Jusqu’au moment où son apathie professionnelle l’a conduit à renouer avec Mojito, afin de « regagner ma communauté », explique-t-il au juge, et il a alors eu l’idée de ces piqûres. Un prank, se justifie-t-il, plagié sur les vidéos à succès d’un influenceur portugais, rien d’original et, pensait-il, rien de méchant. Version 2025, Mojito est donc « le piqueur fou ». Ses vidéos approchent dix millions de vues.

Seulement voilà, depuis mai 2022, les piqûres de seringue sont devenues une sorte de psychose nationale, et une sérieuse préoccupation pour la justice. En soirée, en boîte de nuit et dans les bars, des personnes disent avoir été piquées par des aiguilles et s’en plaignaient dans les médias. En trois ans, le parquet de Paris a enregistré pas moins de 135 plaintes.

Ilan M. l’ignorait, jure-t-il. Il voulait simplement faire des blagues pour gagner en notoriété, dans le but de vendre ses formations de fitness pour lesquelles il s’était récemment formé. « J’ai eu l’idée de faire des prank pour me refaire connaître et lancer ma carrière. » Il a fait ce qu’il savait faire, du buzz sans penser aux conséquences.

Le 21 juin, la deuxième vidéo de Mojito « le piqueur fou » est diffusée sur TikTok. Le soir, au cours de la fête de la musique, 145 personnes disent avoir été piquées. Le 23 juin, les vidéos de Mojito font l’objet d’un signalement à Pharos. Quelques jours plus tard, l’influenceur réalise une vidéo de sept minutes dans laquelle il s’explique et s’excuse. Il est néanmoins interpellé et déféré en comparution immédiate le 27 juin. Son procès est renvoyé, il est placé en détention provisoire.

« Est-ce que vous pensez avec le recul que c’est de la violence ? »

« Ma grosse erreur…

— C’est quoi ? questionne le président.

— D’avoir fait peur à ces gens.

— Les réactions sont variables.

— Moi, j’étais dans ma bulle, je pensais qu’à faire rigoler, j’ai pensé qu’à moi.

— Quand bien même il n’y a rien dans la seringue, la personne qui se retourne, qu’est-ce qu’elle doit penser ?

— Sur le moment, je ne l’ai pas ressenti. Avec le recul, j’imagine la peur qu’il y a pu avoir.

— Vous avez vu les réactions : certains sont prêts à vous tabasser. L’un a tellement peur qu’il se prend le banc. Est-ce que vous pensez avec le recul que de faire ça (il mime le geste sur son assesseure), c’est de la violence ?

— Oui, je le pense. »

Une seule personne s’est constituée partie civile. C’est la première victime de Mojito, un homme de 58 ans qui attend tranquillement sur le trottoir quand, ce 17 juin, l’influenceur surgit dans son dos. Paniqué, le quinquagénaire traverse le boulevard sans regarder, poursuivi par le facétieux Mojito. Il est terrorisé. Le 19 juin, il porte plainte. « Ce monsieur a une cardiomyopathie hypertrophiée, une course comme ça aurait pu le tuer », plaide son avocate, qui demande 3 500 euros pour le préjudice moral. L’homme s’est vu prescrire sept jours d’ITT. Ilan M. est dépité : « il a l’âge de mon père, qui a aussi des problèmes de santé.

À la prison de Fleury-Mérogis, Ilan M. est placé à l’isolement pour sa sécurité. « Ça donne le temps de réfléchir », 23 heures sur 24 sans voir personne. Il en sort après dix jours, profondément meurtri, disent ses deux avocats, qui n’ont trouvé que les mots d’un poème de Lord Byron pour décrire l’innommable trou qui lui a servi de cellule.

L’un des avocats d’Ilan demande :

« Qu’est devenu Amine Mojito ?

— Aujourd’hui, il n’y a plus d’Amine Mojito. »

« On ne peut pas tout accepter sur l’autel de la course au like »

 Le président a une dernière remarque : « Voilà ce que vous avez dit à la fin de la vidéo d’excuses. ‘J’ai fait des erreurs, mais c’est avec l’expérience qu’on apprend’. Vous pensez que le tribunal est là pour juger des erreurs ou des infractions ?

— Des infractions, bien sûr », bredouille Ilan.

« On ne peut pas tout accepter sur l’autel de la course au like. Il n’est pas acceptable que certaines personnes, sous couvert d’une blague, puissent terroriser des personnes qui passent », tempête le procureur. « Monsieur M. ne pouvait pas ignorer que ce phénomène (des piqûres) préexistait. Il est spécialisé dans les réseaux sociaux, ces informations ont circulé. En tant qu’influenceur, il a une responsabilité particulière », poursuit-il.

Contre Ilan M., déjà trois condamnations dans son dossier (violences volontaires, agression sexuelle, provocation à la haine), le procureur requiert une peine de 15 mois, dont 5 mois assortis d’un sursis probatoire (obligation de travail, de soins, d’indemniser la partie civile ; interdiction de paraître à Paris) ; les 10 mois ferme aménagés ab initio sous la forme d’une détention à domicile sous surveillance électronique. À cela, il ajoute une peine d’amende de 1 500 euros.

« Il ne doit pas payer pour ce qu’il n’a pas fait », rétorque la première avocate d’Ilan. Elle pointe la « carence de l’élément moral de l’infraction », puisque la seringue était inoffensive, et que l’intention du prévenu n’était pas de commettre des violences. À titre subsidiaire, elle demande la requalification en violences contraventionnelles (sans incapacité).

« Je regrette amèrement les faits, c’est inadmissible », conclut le prévenu.

La décision sera rendue le 3 octobre.

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