À la faculté de droit de Créteil, le prix Jacques Vergès permet aux étudiants de faire leurs humanités

Publié le 19/02/2026
À la faculté de droit de Créteil, le prix Jacques Vergès permet aux étudiants de faire leurs humanités
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Former des juristes ne consiste pas seulement à enseigner des règles de droit, mais à apprendre à penser la justice dans sa complexité humaine et démocratique. À la faculté de droit de Créteil, le prix Jacques Vergès s’est imposé comme un espace singulier de formation intellectuelle et civique, où le procès pénal devient un outil d’apprentissage des humanités judiciaires.

Son intitulé, volontairement provocateur, a longtemps suscité la méfiance. Associer le nom de Jacques Vergès, avocat aussi talentueux que sulfureux, à un concours de plaidoirie pénale organisé, de surcroît, au sein d’une université publique, pouvait rebuter. Le soupçon était double : celui d’une fascination ambiguë pour une figure controversée du barreau, et celui d’une théâtralisation excessive de la justice pénale, réduite à une joute spectaculaire détachée de ses exigences réelles.

Cinq ans plus tard, le constat est pourtant tout autre. Le prix Jacques Vergès s’est imposé comme une institution pédagogique à part entière, presque d’utilité publique. La recette fonctionne précisément parce qu’elle refuse les facilités. Le concours attire chaque année de nombreux étudiants, mais également des professionnels du droit de premier plan – magistrats du siège et du parquet, avocats, professeurs, chefs de juridiction, magistrats du parquet national financier ou encore bâtonniers – venus siéger dans les jurys, transmettre leur expérience et confronter les candidats aux exigences concrètes du raisonnement judiciaire.

Le concours repose sur quatre tours successifs de procès fictifs. Un représentant du ministère public et un avocat de la défense s’y affrontent autour d’un dossier pénal dense, mêlant faits, éléments de personnalité, expertises, et enjeux humains parfois tragiques. Derrière la théâtralité assumée de l’exercice se déploie toutefois une ambition pédagogique claire : former des juristes capables de penser la justice dans sa complexité, loin des caricatures, des slogans et des postures idéologiques.

Cette ambition apparaît d’autant plus nécessaire dans un contexte où l’institution judiciaire est l’objet de critiques récurrentes. Médiatisation d’affaires pénales sensibles, suspicion de laxisme ou, à l’inverse, dénonciation d’une justice trop répressive : le procès pénal est devenu un espace de projections sociales contradictoires. Le prix Jacques Vergès prend acte de cette tension, non pour l’exacerber, mais pour apprendre aux étudiants à y répondre par le droit.

Fondé par deux passionnés d’art oratoire mais surtout par des défenseurs exigeants des libertés fondamentales, Sofiane Ouzane, alors étudiant en master, et Ilan Strasbach, doctorant, le concours assume pleinement sa vocation formatrice. Il privilégie la qualité du raisonnement juridique, la maîtrise des textes et de la jurisprudence, ainsi que la capacité à articuler droit et faits, plutôt qu’une théâtralité parfois caricaturale qui, dans la réalité judiciaire, dessert souvent la qualité même de la décision rendue.

L’école des humanités judiciaires

Il arrive que des peines d’emprisonnement manifestement excessives soient requises, le doigt dressé comme un verdict avant l’heure, par des procureurs fictifs particulièrement sévères, clichés sur le parquet obligent. La scène est familière, notamment dans les dossiers de violences conjugales. Animés par une volonté sincère et légitime de lutter contre les violences sexistes et sexuelles, certains étudiants requièrent parfois, avec émotion, la peine maximale d’emprisonnement, assortie d’amendes excédant les plafonds légaux. Le public sourit, parfois s’indigne.

Le prix Jacques Vergès joue alors pleinement son rôle pédagogique. Il rappelle, avec constance, un principe cardinal de la justice pénale : l’exigence d’un équilibre entre la préservation de l’ordre public et la protection des libertés individuelles. Lors des formations préparatoires comme des débriefings menés par les jurys, les étudiants sont invités à interroger le sens de la peine, sa fonction et sa proportionnalité.

Ils apprennent qu’une sanction ne peut être pensée abstraitement, hors-sol, mais qu’elle doit tenir compte de la nature et de la gravité de l’infraction, de la personnalité de son auteur, de son parcours, ainsi que de sa situation matérielle, familiale et sociale. Juger ne consiste ni à punir mécaniquement, ni à absoudre par principe, mais à individualiser, contextualiser et comprendre.

Loin de l’image d’une justice prétendument laxiste ou, à l’inverse, aveuglément répressive, le concours enseigne la nuance. À une époque marquée par la polarisation du débat public et la tentation de réponses pénales simplistes, cette pédagogie de la complexité contribue à redonner sens et légitimité à l’acte de juger.

Surtout, le prix Jacques Vergès déconstruit une vision manichéenne du procès pénal. Si la forme emprunte volontiers à la joute oratoire, les jurys le rappellent inlassablement : la justice est d’abord une œuvre collective. Le parquet et la défense ne sont pas des ennemis, mais des acteurs aux intérêts divergents concourant ensemble à l’élaboration d’une décision juste. Une leçon précieuse, trop rarement assimilée, et pourtant essentielle à la formation des futurs praticiens du droit.

Un tremplin pour l’égalité des chances

Tout chargé de travaux dirigés exerçant dans une faculté de banlieue fait le même constat : nombre d’étudiants avancent sans projet professionnel clairement formulé. Non par manque de capacités ou de travail, mais par déficit de légitimité. Ils ne se projettent ni en master sélectif, ni dans les professions judiciaires, parce qu’ils ne s’y autorisent pas.

Le prix Jacques Vergès joue alors le rôle d’une courte échelle. Pour certains, il constitue une première véritable expérience judiciaire. Il révèle des talents discrets, brillants mais silencieux, qui manquent moins de compétences que de confiance. Il leur offre une scène, un cadre exigeant mais bienveillant, et surtout un regard extérieur composé de professionnels aguerris capables de reconnaître leur valeur.

Pour beaucoup, le concours constitue à la fois un premier réseau, une rencontre décisive et un véritable déclic. Il agit comme un rappel concret que les carrières judiciaires ne sont pas réservées à une élite sociale ou géographique, mais à celles et ceux capables de rigueur, de travail et de discernement.

Le prix Jacques Vergès n’est donc pas un simple concours de plaidoirie. Il est un outil concret de démocratisation de l’accès aux carrières juridiques. Dans une université de banlieue comme Créteil, trop souvent en manque de confiance en elle-même, il rappelle que l’excellence n’est ni sociale ni territoriale : elle se construit. Et que la justice, avant d’être rendue, s’apprend.

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