Franck Monnier : « Le droit et la science politique sont des disciplines refuges en période de crise »

Publié le 07/05/2024

Depuis le 30 juin 2022, Franck Monnier occupe la fonction de doyen de la faculté de droit et de science politique de l’université Versailles Saint-Quentin (UVSQ). Un établissement qui accueille un total de 2 800 étudiants pour l’année 2023-2024. Dès sa prise de fonction, le responsable de cette faculté yvelinoise a fait du recrutement au sein de son administration en sous-effectif sa priorité. Le nouveau doyen s’est également saisi du dossier de l’intégration de sa faculté au sein de l’université Paris-Saclay. Le droit et la science politique sont des disciplines dont le succès est reconnu à l’UVSQ avec une employabilité importante des étudiants diplômés. Des domaines attractifs qui sont marqueurs de sens dans une société en crise. Rencontre avec ce doyen plein d’énergie et de projets pour cet établissement.

Actu-Juridique : Quel bilan dressez-vous depuis votre prise de fonction comme doyen de la faculté de droit et de science politique à l’université Versailles Saint-Quentin ?

Franck Monnier : Dès ma prise de fonction, j’ai dû répondre avec la communauté universitaire à un enjeu important sur le recrutement. L’administration, en général, souffre d’un manque d’attractivité, et nous rencontrons des difficultés. Avec mon équipe, nous avons donc lancé une vague de recrutements pour combler les postes vacants. La première année a été difficile en raison du sous-effectif et du sous-encadrement administratif. En revanche, avec l’arrivée des nouveaux collaborateurs, nous avons commencé la deuxième année de mon décanat dans de bien meilleures conditions. Les personnels administratifs sont investis avec un vrai sens du service public. Cela laisse augurer de belles perspectives pour les années à venir.

AJ : Quelles ont été les conséquences de cette problématique au niveau des effectifs notamment sur la première année de votre décanat ?

Franck Monnier : Le phénomène de sous-effectif a d’abord eu des conséquences importantes pour les étudiants. Durant cette année universitaire, ils n’avaient pas nécessairement un gestionnaire de scolarité référent. La charge de travail des postes vacants a été répartie entre les personnels en fonction. Dans ces conditions, les difficultés étaient inévitables. Les temps de réponse étaient plus longs. Pour nous, le lien avec les étudiants était plus complexe car l’administration a un rôle central dans la coordination entre les équipes pédagogiques et le public étudiant. Les enseignants ont été contraints d’assurer le suivi de certains dossiers administratifs. Heureusement, nous avons procédé à un très bon recrutement pour pallier ces difficultés. Cette année, nous constatons une nette amélioration.

AJ : Combien de personnes avez-vous recrutées pour débuter l’année scolaire 2023-2024 ?

Franck Monnier : Pour l’année scolaire 2023-2024, nous avions toute la scolarité de licence à compléter. À la fin de l’année scolaire précédente, il ne restait qu’une seule personne pour gérer tout ce service et encadrer la totalité de nos étudiants de licence dans tous les parcours. À ce moment-là, les gestionnaires en charge des masters sont venus prêter main-forte à la scolarité de licence. Nous avons ensuite recruté quatre nouveaux agents pour le service en charge de la licence. Nous avons également remplacé la gestionnaire de l’Institut d’études juridiques et du bureau des stages qui a en charge en moyenne 900 conventions par an. Nous avons également remplacé la gestionnaire des plannings : c’est un poste stratégique au regard de la complexité des emplois du temps. Enfin, nous avons créé un poste pour améliorer l’encadrement des étudiants et gérer les projets transversaux aux trois années de licence.

AJ : La problématique du recrutement résolue, quels sont les projets sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Franck Monnier : Nous pouvons maintenant nous projeter plus facilement sur des projets d’avenir structurants. Nous avons notamment un travail sur la filière de science politique en lien avec la sociologie et l’École normale supérieure (ENS). Il y a des formations communes à mettre en place. Nous avons la volonté de créer une vraie double licence droit-science politique ouverte sur Parcoursup. Nous avons besoin de temps pour bâtir ces deux projets en tenant compte du rythme de l’année universitaire et de la discussion collégiale. Nous souhaitons aussi développer les formations vers l’international avec l’université de Laponie ou en Afrique. Par exemple, une thèse a été soutenue cette année en lien avec une université au Cameroun. Une initiative qui participe au rayonnement de l’UVSQ.

AJ : Un autre dossier va aussi vous occuper c’est l’intégration de l’UVSQ au sein de l’université Paris-Saclay. Quelle est la place actuelle de la faculté de droit et de science politique de l’UVSQ au sein de cet ensemble ?

Franck Monnier : Notre faculté de droit et de science politique est en train d’asseoir sa position au sein de la future école universitaire de premier cycle qui regroupera nos licences. Nous sommes en train de discuter de la part commune entre toutes les licences de droit dans le périmètre Paris-Saclay et la part d’indépendance qui reste au sein des différentes entités associées. Ensuite, concernant l’école graduée de droit en charge des formations de second cycle et de la recherche des laboratoires, la faculté de droit de l’UVSQ tiendra sa place. Il va y avoir une recomposition de la direction de l’école graduée de droit dans laquelle notre faculté sera représentée à travers deux fonctions de directeur adjoint.

AJ : Il y a des synergies mais la faculté de droit et de science politique de l’UVSQ gardera son identité propre ?

Franck Monnier : La trajectoire dessinée par les présidents des universités en concertation avec la communauté universitaire, est de ne pas fusionner dans l’immédiat. Nous sommes en train de discuter avec la présidence de l’université de Paris-Saclay et les autres directeurs des composantes sur les conditions de la sortie de l’expérimentation. Nous appartenions à un établissement expérimental. Il va y avoir une évaluation du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres). Les statuts restent à construire pour asseoir notre place au sein de cet ensemble dans une démarche d’association.

AJ : Comment évolue la faculté de droit et de sciences politiques de l’UVSQ sur ces dernières années ?

Franck Monnier : Nous pouvons compter avec des effectifs constants sur ces dernières années. Nous n’avons pas la possibilité d’accueillir plus d’étudiants mais nous n’en accueillons jamais moins. Si les inscriptions en droit stagnent, il y a de plus en plus de demandes en science politique. Un constat notifié sur la plateforme Parcoursup. Nous avons des filières sélectives et non-sélectives. Pour les formations où il n’y a pas de sélection, les étudiants s’inscrivent et ils sont appelés dans la limite des places disponibles. On a environ 2 000 demandes en droit pour l’entrée en première année de licence et entre 300 et 350 places ouvertes. En science politique, il y a 90 places ouvertes pour 2 000 à 2 300 demandes. Nous constatons donc une forte tension. Globalement, nos formations en droit comme en science politique ne connaissent pas de crise. L’employabilité de nos étudiants en fin de master est excellente. Une large majorité trouve une voie en poursuivant en doctorat ou en s’insérant facilement sur le marché du travail. Au sortir du Master 2, le temps médian d’accès à l’emploi oscille entre trois et neuf mois.

AJ : Quelles sont les filières attractives au sein de votre faculté ?

Franck Monnier : La plupart de nos étudiants s’orientent vers une activité juridique privée. En revanche, le droit public est aussi attractif. En second cycle, nous avons deux masters « carrières administratives » et « carrières judiciaires » qui obtiennent de bons résultats dans les concours de la fonction publique. Mes consœurs Anne-Valérie Le Fur, Clara Bernard Xemar et mon confrère Raphaël Matta-Duvignau ont construit une filière d’excellence. Ils ont été labellisés « Prépa Talent » par le ministère de l’Enseignement supérieur. Ils ont adossé à leur formation une prépa numérique en lien avec l’Institut d’études politiques (IEP) de Saint-Germain-en-Laye.

AJ : Sur la réussite de vos étudiants en licence de droit, l’UVSQ est la sixième meilleure université de France avec plus d’un étudiant sur deux qui obtient sa licence en trois ou quatre ans. Comment expliquez-vous ces résultats ?

Franck Monnier : D’abord, nous nous félicitons de ces résultats. Il faut saluer le travail de mes collègues. Nous avons subi — et les étudiants en première ligne — la crise sanitaire. Nous avons dû réagir en proposant des enseignements à distance. En première année de licence, nous avons enregistré de très forts échecs au moment de cette crise. Mes collègues se sont fortement investis par la suite. Ils ont proposé aux étudiants un encadrement pour leur permettre d’évoluer et de rattraper les prérequis qu’ils n’ont pas pu acquérir dans des conditions normales, durant la crise sanitaire. Nous avons retravaillé les maquettes, les modalités de compensation entre les matières. Ainsi, les étudiants peuvent avoir une chance de se projeter dans leurs études, d’apprendre et de progresser. Nous avons une méthode d’adaptation constante de nos modalités d’évaluation et de nos maquettes. Chaque année, nous réunissons un groupe de travail « licences » avec les enseignants et les personnels administratifs pour répondre aux besoins des étudiants et aux évolutions de la société.

AJ : Dans la filière du droit, quels sont les points sur lesquels les magistrats et les avocats insistent actuellement auprès des étudiants ?

Franck Monnier : Concernant la magistrature, les magistrats souffrent comme nous d’un sous-encadrement. Pour les années à venir, plus de postes vont être créés. Ils se tournent naturellement vers nous pour former de futurs magistrats. La magistrature se tourne aussi vers nous pour maintenir un niveau d’exigence sur les fondamentaux et la culture juridique. C’est le socle nécessaire pour former des magistrats de qualité. À propos du barreau, nous avons des liens constants avec les écoles d’avocat. Ainsi, nous pouvons nous adapter à la récente réforme de l’examen du centre régional de formation professionnelle des avocats (CRFPA). Nous avons adapté le format de nos épreuves et de notre préparation en lien avec les professionnels.

AJ : Quels sont les facteurs de motivation des étudiants pour étudier dans les filières du droit ou en science politique ?

Franck Monnier : D’abord, ces filières sont pourvoyeuses d’emplois dans des métiers de vocation. Beaucoup de nos étudiants rejoignent la faculté de droit et de science politique de l’UVSQ avec des vocations pour la magistrature, le barreau ou un domaine particulier du droit. Certains rêvent de prendre fait et cause du droit de l’environnement, d’autres se voient briller en droit des affaires ou ont une appétence pour le service public ou la politique. Nos filières de droit et de science politique ne négligent aucun de ces débouchés. Elles ont aussi la particularité d’ouvrir de nombreuses perspectives pour les étudiants qui n’ont pas encore de vocation précise. Ils trouveront un emploi intéressant et plutôt bien rémunéré. C’est aussi un élément d’attractivité pour rejoindre notre faculté.

AJ : Comment les étudiants perçoivent le droit et la science politique dans notre société touchée par plusieurs crises ?

Franck Monnier : Le droit et la science politique sont des disciplines refuges en cette période de crise. Un diplômé dans ces domaines trouvera un débouché professionnel. Par-delà, le droit et la science politique sont porteurs de sens. En science politique, nos collègues apportent aux étudiants une approche et une compréhension intime de nos sociétés, des grands mouvements politiques et des relations internationales. En droit, il y a cette volonté de défendre les libertés publiques. Elles peuvent être menacées notamment aux portes de l’Europe. Il y a là tous les éléments pour donner du sens à ces études et à des engagements personnels.

AJ : Ces dernières années, nous avons entendu plusieurs fois en France « le problème de la police c’est la justice ». Parfois, la justice se fait aussi dans les médias. Comment les étudiants ressentent-ils ces phénomènes ?

Franck Monnier : Les étudiants suivent le flot de ces informations notamment dans une pratique des réseaux sociaux qui est incontournable aujourd’hui. Notre mission d’enseignement du droit et de la science politique, nous conduit à transmettre une culture et une méthode de réflexion nécessaires pour prendre un recul salutaire par rapport aux grands mouvements d’opinion et aux publications sur les réseaux sociaux. Notre rôle est d’éveiller les consciences face à ces menaces.

AJ : Les libertés publiques sont aussi parfois menacées par la violence des discours. Comment appréhendez-vous cela ?

Franck Monnier : Par rapport à la violence dans les discours et les propos publics et médiatiques, notre communauté universitaire est assez préservée. Mes collègues emploient pleinement la liberté de parole nécessaire à l’enseignement supérieur et à la recherche. Ils font des cours de doctrine avec des avis construits et nourris. Nos étudiants sont ainsi éveillés au débat public et à la tradition universitaire de la disputation. Nous avons la possibilité de confronter des raisonnements divergents et de débattre. De leur côté, les étudiants sont désireux d’acquérir les méthodes de la réflexion fondamentale qui leur permettra de défendre des thèses à partir de concepts ; en utilisant la raison et non la seule émotion. Au total, nous sommes préservés de cette violence. Nous restons dans les limites du débat académique en science politique et en droit. Récemment, nous avons accueilli un confrère d’Amérique du Nord. Il a partagé avec nous son sentiment d’apaisement et son bien-être de venir en France. Ce n’est pas forcément le cas de l’autre côté de l’Atlantique. Il nous expliquait qu’il était parfois obligé de se réunir avec des collègues pour choisir ses sujets ou les expressions à partager en cours pour éviter que ces propos ne soient instrumentalisés par certaines communautés, dans le dessein de créer des polémiques stériles, tournant le plus souvent à l’invective.

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