La maison centrale de Poissy restera-t-elle en centre-ville ?

Publié le 20/05/2022 - mis à jour le 20/05/2022 à 10H18

La maison centrale de Poissy, dans les Yvelines (78), est l’une des rares prisons françaises à être installée en centre-ville. Une situation qui ne plaît pas à tout le monde : le maire de la ville, Karl Olive, a d’ailleurs proposé plusieurs emplacements au garde des Sceaux, Éric Dupont-Moretti afin de la déplacer en périphérie. Une position soutenue par 82 % des habitants selon une enquête menée en 2018 à propos du déménagement de la prison. En attendant, cet ancien couvent devrait enfin être rénové… 

Mirador sud de la maison centrale de Poissy.

La maison centrale de Poissy était un ancien couvent de religieuses ursulines construit en 1646 près de l’abbaye royale. Cinq religieuses ursulines de Pontoise le mirent en fonctionnement en avril 1647. À la suite du décret de la Convention qui abolissait les vœux monastiques et les couvents, le couvent fut converti en dépôt de mendicité, sous décret de Napoléon 1er. « Ce bâtiment fut construit avec les matériaux et sur l’emplacement même du couvent des Ursulines, écrit Octave Noel dans Histoire de la ville de Poissy : depuis ses origines jusqu’à nos jours, publié en 1869. Pendant l’année 1811, le dépôt de mendicité ne fut pas occupé, et de 1813 à 1817, les bâtiments furent transformés pour recevoir les blessés de la Grande Armée. » Par ordonnance du 18 juin 1817, le dépôt est supprimé et l’ordonnance du 3 octobre 1821 lui donne une nouvelle fonction comme maison de détention.

La capacité était à cette époque de 400 détenus, pour 12 gardiens. En 1867, elle pouvait accueillir 1 200 détenus. « On établit alors une garnison chargée de la garde des prisonniers, et la caserne, placée vis-à-vis de la prison, a été édifiée sur la place occupée autrefois par l’hôtel de ville », poursuit l’ancien publiciste et professeur à l’École des hautes études commerciales, né à Poissy en 1846. Octave Noel évoque dans son ouvrage les nombreux ateliers qui y sont installés, « où différents genres d’industrie sont exploités : les prisonniers sont tenus au travail ; un salaire leur est alloué et est mis en dépôt pour leur être remis à la sortie ».

La maison est divisée en trois : le quartier des condamnés ordinaires, parmi lesquels on compte les récidivistes, le quartier de préservation et d’amendement, pour ceux qui « laissent espérer un retour vers le bien », et celui des « jeunes adultes », pour les moins de 20 ans. « Ces derniers ont été séparés du reste de la population dans le but d’empêcher le contact pernicieux des vieux prisonniers », détaille-t-il.

« Le déclin de l’entreprise générale de la centrale de Poissy (1870-1914) »

Dans son article : « Le déclin de l’entreprise générale de la centrale de Poissy (1870-1914) », l’historienne Claire Depambour revient sur une partie importante de l’histoire de la maison centrale de Poissy : « Le déclin de l’entreprise générale de la centrale de Poissy demeure un cas exemplaire. Au cœur de toutes les turbulences historiques (invasion du département de la Seine-et-Oise par l’armée prussienne en 1870) et économiques (récession de la fin du XIXe siècle), la centrale sombra dans une crise profonde dont les différents entrepreneurs furent aussi responsables. La marche forcée vers l’industrialisation (morcellement du travail, réduction drastique des activités proposées) combinée à l’incapacité de maîtriser les effectifs engendra une crise sans précédent dans l’histoire pénitentiaire ».

Comme elle l’explique dans son résumé, « le système de l’entreprise générale des prisons avait une double mission : entretenir les détenus et offrir à chaque condamné un travail régulier, afin que celui-ci puisse retrouver, pendant le temps de son incarcération, des habitudes de tempérance, gage de sa réinsertion dans la société des hommes libres ».

Claire Depambour analyse ce dispositif et démontre pourquoi « l’erreur fut de croire qu’on pouvait transformer une prison en usine et adopter les mêmes modes de fonctionnement et de gestion que dans l’industrie libre ». La fin du XIXe siècle connaît une importante crise économique, « mais à l’aube du XXe siècle, un autre problème surgit, conclut-elle. La baisse de la délinquance et de la criminalité eut des effets immédiats sur les effectifs carcéraux. À Poissy la décrue commença dès les années 1905. Au 31 décembre 1899 la centrale renfermait encore 1 012 ouvriers et apprentis contre 675 six ans plus tard. Le directeur et les concessionnaires allaient désormais se disputer une main-d’œuvre pénale devenue plus rare » !

La mairie de Poissy veut déplacer la centrale en périphérie

En 2010, un reportage du ministère de la Justice au sein de la maison centrale de Poissy donnait la parole à des détenus. L’un d’eux disait alors que la centrale était « calme et tranquille ». La même année, Olivier Maurel, son directeur, publie Le Taulier, un livre explorant son quotidien. Sur la chaîne Yvelines Première, il fait part du bon fonctionnement de son établissement, malgré les difficultés inhérentes aux moyens attribués et à la vétusté de certains équipements.

Pourtant, à la mairie de Poissy, l’envie ne manque pas de ne plus avoir de prison en centre-ville. « Cela soulève notamment des difficultés pour les habitants du voisinage. Sans compter les problèmes de sécurité en raison des véhicules qui stationnent devant le mur d’enceinte et envoient des objets à l’intérieur », exposait alors Karl Olive, maire de Poissy, dans Les Échos en 2018. Cette année-là, le bâtiment renfermait environ 220 prisonniers dont une douzaine de DPS (détenus particulièrement signalés) et une quarantaine de RCP (réclusion criminelle à perpétuité).

Karl Olive, pour justifier sa position, fait référence au fait que le 17 octobre 2014, la sous-commission départementale de sécurité plaçait la centrale sous avis défavorable. « Il faut reconnaître que la Maison Centrale de Poissy est une bâtisse qui a vécu et mériterait amplement de très larges travaux de rénovation ! », jugeait alors Wilfried Fonck, secrétaire national du syndicat Ufap-Unsa.

2019 : un mur d’enceinte s’écroule et relance les débats

Fin mars 2019, un mur d’enceinte en travaux s’écroule. Par chance, personne n’est blessé et aucune évasion n’est constatée. Le maire de Poissy réitère l’appel à fermer la centrale et à en construire une nouvelle. Des représentants locaux FO et CGT avaient eux aussi dénoncé la « vétusté » et le manque d’investissement dans les établissements pénitentiaires.

Depuis 1821, la maison centrale de Poissy avait été agrandie en 1975 avec de nouveaux bâtiments d’hébergement. En avril 2019, la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, annonçait qu’environ 60 millions d’euros devaient être investis dans sa rénovation. Lors d’un déplacement sur place, elle avait maintenu sa volonté de garder la prison à son emplacement actuel : « Il me semble vraiment nécessaire, si nous restons à Poissy au centre-ville, comme je le souhaite, que nous nous engagions pour la ville et pour les habitants de cette ville à rénover complètement ces lieux et à en faire vraiment une prison moderne avec des objectifs clairs de détention ».

Ambroise Koubi, délégué régional Île-de-France à la CGT Pénitentiaire, assurait dans la presse que « la réhabilitation des cellules, la mise en conformité des installations électriques, le respect du plan incendie, la mise en norme des monte-charges », avaient été entamés, même si aucun plan des travaux n’avait été communiqué.

Mais la pérennisation de la maison centrale en centre-ville continue de déplaire à Karl Olive tandis que la Chancellerie souhaite ajouter un sas de sortie de 60 places à l’infrastructure existante. « Installons ce sas en centre-ville mais déménageons le reste des détenus », persiste-t-il. Début 2022, le maire tentait une nouvelle fois de convaincre le ministère de la Justice après un incendie dans la prison, la nuit de Noël.

Le 24 décembre 2021, un détenu démarrait le feu depuis sa cellule, intoxiquant les surveillants. « Cet incendie est une nouvelle preuve que la prison n’a plus rien à faire au centre de notre commune. Depuis une vingtaine d’années, on assiste à une dégradation de l’établissement. Une partie du mur d’enceinte s’est effondré en mars 2019 et depuis aucune réparation n’a été réalisée », s’agaçait Karl Olive auprès des Échos. L’administration pénitentiaire affirmait de son côté que les travaux devraient s’étaler durant toute l’année 2022. La ville a finalement fait paraître le 16 mars dernier un arrêté en vue de l’installation de la base de vie des ouvriers de la société Spie Batignolles qui conduira les travaux de reconstruction du mur. Le chantier a débuter le 6 avril et devrait se terminer le 9 décembre 2022. Dans le cadre de son appel à maîtrise d’œuvre, publié en mai 2020, la direction inter-régionale des services pénitentiaires (DISP) de Paris espérait pourtant lancer le chantier, estimé à 1,6 million d’euros HT, en février 2021… Soit un an plus tôt.

Lors d’une rencontre avec le maire, qui en a profité pour proposer plusieurs sites en périphérie, le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti aurait évoqué la possibilité d’un déménagement à la condition que la ville trouve un espace foncier pour installer l’établissement. Département et région se disent même prêts à accompagner le financement de la construction d’une nouvelle maison centrale. « Des contacts réguliers ont été noués avec la commune, à tous les niveaux », confirmait Emmanuelle Masson, porte-parole du ministère de la Justice. En attendant la prison reste en centre-ville, mais jusqu’à quand…

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