Seine-et-Marne (77)

Après plus de deux siècles d’histoire, la maison centrale de Melun devrait fermer en 2027

Publié le 19/05/2022 - mis à jour le 19/05/2022 à 10H28
Prison
Azaliya (Elya Vatel)/AdobeStock

Située au 10 quai de la Courtille, la maison centrale de Melun fut l’une des premières de France. Elle a connu cinq campagnes de construction entre 1812 et 1884. Pouvant accueillir 308 détenus, elle compte parmi les plus célèbres Léon Rodriguez, de la bande à Bonnot. Aujourd’hui se pose la question de son déménagement, et de l’évolution des bâtiments qui la compose.

La création de maisons centrales en France était prévue par décret impérial du 16 juin 1808, mettant en œuvre la peine de privation de liberté développée par le Code pénal de 1791. Les maisons centrales dépendent alors de l’administration centrale du ministère de l’Intérieur et sont financées par l’État. Placées au centre d’une circonscription, elles ont pour ambition de couvrir tout le territoire national.

De l’Hôtel-Dieu à la maison centrale

Celle de Melun est installée dans l’ancien hôtel-Dieu Saint-Nicolas, un établissement hospitalier érigé au XIe siècle et étendu au XVIIe siècle sous la gestion des sœurs Annonciades. « Le 1er thermidor de l’an Xl, soit le 20 juillet 1803, l’Hôtel-Dieu Saint-Nicolas était transformé en maison de répression pour les femmes condamnées à la réclusion, écrit l’aumônier des prisons Raymond-Noël Brehamet dans son livre intitulé : La maison centrale de Melun. Par décret du 21 août 1811, l’Empereur Napoléon 1er en faisait une maison centrale de détention pour hommes, à servir pour les détenus des départements de Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, Aisne, Oise et Loiret ». Il précise plus loin : « Elle devait recevoir 500 détenus des deux sexes. Il fallut donc l’agrandir et les plans prévoyèrent des ateliers pour différents genres de travaux, selon les âges et les sexes et des locaux distincts et séparés pour les repris de justice, les vagabonds, les gens sans aveux et les malfaiteurs »…

Les bâtiments qui occupaient la partie sud-est de l’île Saint-Etienne sont détruits lors de la construction de la prison. De 1812 à 1832, trois nouvelles constructions abritent les dortoirs au sud, les ateliers au nord, la chapelle et le réfectoire à l’est. À la pointe de l’île se trouvent l’infirmerie et la pharmacie.

Plusieurs architectes dirigent les travaux : Guy de Gisors, remplacé par l’ingénieur des Ponts-et-Chaussées Dherbelot, puis Nicolas Nicaise Solente et Basile Frédéric Dupont. « La maison centrale devait être une des plus importantes et des mieux aménagées de France », écrit l’aumonier Brehamet.

D’autres aménagements suivirent comme l’installation d’un quartier de punition en 1834, avec adoption d’une division cellulaire, et la modification du réfectoire en 1842 avec la création d’une buanderie. Entre 1858 et 1867, la superficie de la prison est doublée sous la direction d’Ernest Mangeon. Les ateliers où travaillent les prisonniers sont alors concentrés à l’est de l’établissement et un nouveau portail est ouvert sur le quai de la Courtille, au nord.

Une chapelle est par la suite construite (1866-1868), puis un quartier d’isolement (1864-1867). De 1884 à 1887, les anciens dortoirs sont remplacés par le grand bâtiment en T, toujours en usage aujourd’hui, qui combine plan panoptique et organisation cellulaire, sous la direction de Prosper Bulot architectes. Raymond-Noël Brehamet note cependant : « Il faut croire que tout ne devait pas être bien fait puisqu’un directeur écrit dans son rapport annuel au ministère, en 1885 : « Si, dès le principe, les plans avaient été bien conçus, on aurait pu construire quelque chose de mieux, il aurait fallu avoir des fondements solides puisqu’on bâtissait sur une île, et que l’on s’en est aperçu au moment de la construction du quartier cellulaire en 1865 (le centre d’observation actuel). En effet, lorsque la Seine monte, elle s’infiltre dans les caves » !

Durant le XXe siècle, quelques bâtiments anciens comme l’infirmerie et la chapelle sont détruits mais les plans de la prison ne sont plus modifiés.

« De la prison semi-privée à la prison vraiment publique »

Jusqu’en 1895, le système de l’entreprise générale est instauré dans les maisons centrales, dont Melun : l’entrepreneur qui remportait le marché public devait de fournir du travail à tous les détenus valides, faute de quoi il était tenu de leur verser une indemnité de chômage.

Dans l’article « Le déclin de l’entreprise générale de la centrale de Poissy (1870-1914) », l’historienne Claire Depambour rappelle les missions de l’entreprise générale : «Entretenir les détenus et offrir à chaque condamné un travail régulier, afin que celui-ci puisse retrouver, pendant le temps de son incarcération, des habitudes de tempérance, gage de sa réinsertion dans la société des hommes libres ». Mais, analyse-t-elle, si « l’intention était louable », sa mise en œuvre fut « problématique » : « Affamés, sous-payés, les détenus furent les premières victimes de ce système qui consacrait la toute-puissance d’un seul homme, libre de s’opposer à loisir à l’action de l’administration pénitentiaire. Libre aussi de sacrifier les belles idées des pères de la prison pénale dans le seul but d’obtenir un profit immédiat. L’erreur fut de croire que l’on pouvait transformer les maisons centrales en manufactures et imposer un mode de gestion copié sur celui de l’industrie libre ».

Le travail fut en effet perçu comme le moyen de permettre à l’homme coupable de reprendre sa place dans la société. Mais, précise l’historienne, « la recherche du profit allait se substituer à l’œuvre de moralisation rêvée par les pères de la prison pénale ».

Monique Seyler, sociologue et spécialiste du champ pénitentiaire publie en 1989 un article intitulé : « De la prison semi-privée à la prison vraiment publique : la fin du système de l’entreprise générale sous la IIIRépublique ». Elle pointe l’idée que ce système est né de « l’impuissance administrative à gérer matériellement la nouvelle prison créée par l’Assemblée Constituante en 1791. Sans expérience, sans moyens financiers et en personnels, l’État va au plus simple et au plus rapide : il s’en remet à des personnes privées du soin de faire vivre ses prisons. En fait, il prolonge une pratique déjà en vigueur dans les renfermeries d’Ancien Régime.». Ainsi, en échange d’un prix de journée financé par l’État, l’entrepreneur prenait en charge la quotidienneté carcérale : « Nourriture, coucher, vestiaire, blanchissage des prisonniers ; chauffage et éclairage de la prison ; équipement des ateliers ; entretien des objets mobiliers, tels que le mobilier des bureaux de l’administration, les objets du culte, les armes des gardiens. Il payait les médicaments des malades et jusqu’à la sépulture des détenus qui mouraient au cours de leur peine ».

À Melun, les activités plus techniques sont favorisées. On compte un atelier d’autographie, un atelier d’emboutissage (fabrication de parapluies, cannes et pipes), un atelier de quincaillerie, un de brosserie, d’ébénisterie et un atelier de tailleurs et de la cordonnerie. « Une véritable usine complète », constate Raymond-Noël Bréhamet.

La sociologue Monique Seyler conclut dans son article : « L’entreprise générale, qui avait pallié la faiblesse et l’impuissance administrative durant plus d’un siècle, était condamnée à disparaître dès lors que l’administration disposerait de forces nécessaires pour gérer elle-même la quotidienneté de la prison ». L’administration pénitentiaire fut par la suite placée sous l’autorité du garde des Sceaux, dès 1911.

Un futur déménagement, vraiment ?

Deux siècles après son « inauguration », la maison centrale de Melun devrait fermer ses portes en 2027. L’annonce a été faite par le Premier ministre, Jean Castex, en avril 2021. La prison devrait déménager, mais où ? Durant plus de dix ans la question est restée sans réponse. En 2010, la garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie (UMP), décidait sa destruction et sa reconstruction ailleurs dans l’agglomération. Alors qu’en 2011, son successeur Michel Mercier confirmait ce projet, Christiane Taubira annule le processus en 2013.

Le déménagement est finalement remis à l’ordre du jour sans pour autant réussir à convaincre les habitants et habitantes du département. Comme pour Melun-Rubelles, Vaux-le-Péniel et la communauté d’agglomération Melun Val-de-Seine, la dernière commune choisie, Crisenoy, résiste à l’implantation d’un nouveau centre pénitentiaire sur son territoire. Cette nouvelle prison s’inscrit dans le programme national de création de 15 000 places sur 10 ans et prévoit la création de 1 000 places dans le hameau Les Bordes, situé le long de l’autoroute A5.

Un premier rassemblement a eu lieu le 13 mars 2021 dans l’école du village et a été suivi d’une manifestation devant la préfecture de Seine-et-Marne à Melun le 29 mai 2021. Le 3 février 2022, une réunion publique organisée dans le cadre de la concertation préalable réunissait une foule d’opposants.

« C’est Morgane, habitante de Crisenoy, qui a ouvert les hostilités, rapporte la rédaction du site Actu.fr. Membre de l’association locale pour la préservation des terres agricoles, de l’environnement et du cadre de vie, elle a fait part à l’Agence publique pour l’immobilier de la justice (Apij) de son « incompréhension » concernant « le choix de Crisenoy à l’issue des études réalisées sur les cinq sites potentiels identifiés », dont Rubelles et Vaux-le-Pénil. Une question à laquelle l’Apij a promis d’apporter des éléments de réponse dans un dossier de synthèse qui sera rendu public ultérieurement »…

La question environnementale occupe une partie des préoccupations. L’association Renard s’inquiète, par exemple, du « non-respect des mesures élémentaires du Code de l’environnement » tandis que d’autres redoutent des nuisances sonores liées à l’aménagement routier prévu près du hameau. Le 27 mars 2022, c’est l’Association pour la préservation des terres agricoles, de l’environnement et du cadre de vie (APTAECV) qui organisait ses portes ouvertes pour sensibiliser les habitants du territoire. « Notre démarche s’appuie sur la concertation et la communication des éléments probants dans le but de mettre à disposition le maximum d’informations aux citoyens, explique Manuel Sirera, président de l’association à Actu.fr. Nous souhaitons mobiliser les habitants du territoire, mais aussi les élus et discuter avec l’Apij. Il faut ramener du collectif et de la solidarité pour combattre ce projet qui n’est pas viable pour notre territoire ».

Du côté des syndicats, leur positionnement ne change pas depuis 2017. « Tous les surveillants sont contre la fermeture du centre de détention, indique un des représentants. Nous voulons conserver nos conditions de travail qui sont très bonnes. En cas de départ, nous perdrions notre spécialité puisqu’il y aurait forcément un centre de détention et une maison d’arrêt (pour les prévenus dans l’attente d’un jugement, ou les courtes peines, NDLR) ».

À Melun, 80 % des détenus sont des auteurs d’infractions à caractère sexuel (AICS). « Nous avons un savoir-faire en matière de suivi, explique un surveillant. Vu les effectifs, on peut mettre en place un travail dans la durée pour préparer à la réinsertion ». Autres arguments avancés : leur proximité avec les transports et la facilité d’accès aux détenus en permission de sortie et à leurs familles, en plus du fait de « faire vivre les commerces locaux ».

L’administration pénitentiaire assure qu’une fermeture ne serait pas corrélée à l’ouverture de la prison de Crisenoy. Dans l’alternative, les surveillants suggèrent la création d’un « établissement sas de préparation à la sortie » : « Avec des locaux en centre-ville, ça correspond tout à fait aux critères de l’administration pénitentiaire… »

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