Hauts-de-Seine (92)

Emmanuelle Duthu : « Je voulais amener l’orchestre en prison »

Publié le 10/06/2022 - mis à jour le 10/06/2022 à 10H26

Le 15 juin prochain, le Grand Palais accueillera sur scène des personnes sans-abris et des détenus de la prison de Nanterre (92). Accompagnés par les musiciens en formation de l’orchestre Ostinato, ils proposeront une version revisitée de la Neuvième symphonie de Beethoven, intégrant slam, percussions et danse. Derrière ce projet nommé : « En musique pour plus d’humanité », Emmanuelle Duthu, la directrice générale de l’orchestre Ostinato. Rencontre.

Actu-Juridique : Vous dirigez l’orchestre Ostinato. Qu’est-ce qui vous a amenée à cela ?

Emmanuelle Duthu : Je suis musicienne. J’ai fait des études de musicologie et je suis diplômée du Conservatoire de Paris en histoire de la musique. J’ai fait un début de carrière dans l’univers musical. Pendant 8 ans, j’ai travaillé pour les concerts du musée d’Orsay, puis j’ai été chargée des programmations de musiques électriques au palais de Tokyo. J’ai ensuite quitté un temps le monde musical et travaillé pour la maison d’édition Bayard, j’ai vécu plusieurs années à Dubaï. De retour de cette période d’expatriation, j’ai travaillé pendant 6 ans dans le domaine humanitaire avec la société Saint-Vincent-de-Paul. J’avais alors pour mission d’aller vers les personnes seules et isolées. Ce fut une expérience riche, mais j’ai gardé la volonté de revenir dans le domaine culturel. Il y a trois ans, j’ai eu la possibilité de rejoindre l’orchestre Ostinato, un orchestre de jeunes que l’on forme au métier de musiciens d’orchestre. Ils sont tous au conservatoire et sont d’excellents techniciens de leur instrument. Nous leur apprenons les spécificités de l’orchestre. C’est un centre de formation, et à ce titre il m’a semblé indispensable qu’ils aient une approche sociale de leur métier.

Actu-Juridique : Comment acquièrent-ils cette dimension sociale ?

Emmanuelle Duthu : J’ai choisi comme axe la lutte contre la solitude et l’isolement. Par ce biais-là, nous avons commencé à aller vers les personnes identifiées comme particulièrement seules ou isolées : d’abord les personnes âgées vivant en EPHAD, puis les détenus en prison. Peu à peu, l’univers carcéral a pris de plus en plus de place. Nous sommes intervenus dans les prisons de la Santé, de Réau, de Fleury-Mérogis, de Nanterre, de Melun. Dans tous ces établissements, nous avons organisé des ateliers de chant, de percussions ou de slam. À chaque fois, un instrumentiste de l’orchestre venait également pour présenter son instrument. À la fin, il y a des ateliers, il y a toujours une restitution avec l’orchestre, soit dans la prison, soit hors les murs.

Actu-Juridique : À quoi va ressembler le concert organisé au Grand Palais ?

Emmanuelle Duthu : Ce sera une œuvre collective, qui va revisiter la Neuvième symphonie de Beethoven. Il y aura 200 personnes sur scène. Le format classique et obligatoire de la Neuvième symphonie veut qu’il y ait 60 musiciens d’orchestre, 86 chanteurs, 4 chanteurs solistes. Vont s’y ajouter trois groupes avec lesquels nous avons travaillé ces derniers mois, qui vont représenter chacun une discipline. Les personnes sans-abris vont faire des percussions, tandis qu’un autre groupe de personnes accueillies par le Secours populaires livrera une chorégraphie, travaillée avec Maxime Thomas, danseur de l’Opéra de Paris. Les détenus de la Maison d’arrêt de Nanterre vont déclamer des textes de slam qu’ils ont écrit lors d’ateliers en prison, essentiellement sur le troisième mouvement.

Actu-Juridique : D’où est venue cette idée de Neuvième symphonie slamée ?

Emmanuelle Duthu : Initialement, le thème de ce concert était « de l’enfermement vers l’ouverture ». Le concept global était de mixer slam, danse et percussions. L’idée a germé en regardant des percussionnistes pratiquer. Je voyais qu’en jouant, ils s’évadaient vraiment, se mettaient à parler. L’envie de créer un atelier de slam est venue en voyant à l’œuvre cette libération de la parole. La danse s’est ajoutée après que j’ai assisté en début d’année aux Indes galantes à l’Opéra Bastille. Cet opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau, créé en 1735, était mis en scène avec du crump et de la danse hip-hop. Cela m’a donné envie de mettre en scène une œuvre d’art classique en y intégrant des arts de rue. Je ne verrai le résultat que le jour même. Nous n’avons pas encore pu répéter avec tous les intervenants ensemble car les détenus ne sortiront qu’en début d’après-midi, le spectacle ayant lieu à 20 heures.

Actu-Juridique : Comment se sont passés les ateliers en prison ?

Emmanuelle Duthu : Les ateliers étaient animé par Tariq, un jeune homme de 22 ans, finaliste de The Voice en 2021. Il a fait cela avec beaucoup d’humanité et de simplicité. J’étais parfois également présente. Je sais que les détenus ont dit à leurs conseillers d’insertion et de probation que c’était le meilleur atelier qu’ils aient jamais eu ! Les détenus écoutent du rap toute la journée, et le slam est très proche de ce qu’ils aiment. Je pense qu’entendre, lors du concert, ce slam sur la Neuvième symphonie de Beethoven va être un choc. Pendant les répétitions, ils auront entendu la symphonie, mais sur un transistor de mauvaise qualité. L’entendre jouée par l’orchestre va être quelque chose. J’imaginais initialement qu’ils allaient écrire des textes métaphoriques et poétiques. Il est ressorti des ateliers qu’ils avaient plutôt besoin de parler de ce qu’ils vivent de manière très terre à terre. Nous les avons encouragés à aller vers d’autres choses, mais ils nous ont dit que la prison prenait toute la place dans leur vie et qu’ils voulaient exprimer cela. Au Grand Palais, c’est la première fois que l’on fera sortir les détenus. Juste avant le concert, le juge d’application des peines les aura ou non autorisés à sortir pour le concert. L’un d’eux aura purgé sa peine et sera libéré mais a tout de même choisi de nous rejoindre pour le concert.

Actu-Juridique : Quel public est attendu ?

Emmanuelle Duthu : La salle peut accueillir entre 1 500 et 2 000 personnes, et le spectacle est déjà presque complet. C’est un concert gratuit. Les artistes professionnels sont tous bénévoles. Le premier volet du projet était de permettre à des populations isolées de participer à un projet hors du commun. Nous avions également envie d’ouvrir ces activités à des gens qui n’y ont pas accès normalement. Les associations ont communiqué pour aller chercher un public qui n’a pas pour habitude d’aller à un concert de musique classique. L’assise se fera au sol pour que le décorum soit moins impressionnant qu’une salle en velours rouge. Et bien sûr, les détenus pourront faire venir leurs familles.

Actu-Juridique : À quand remonte votre rencontre avec le milieu carcéral ?

Emmanuelle Duthu : Mon premier souvenir, très ancien, remonte à une époque où mon frère, compositeur, était intervenu en prison. Ma vraie rencontre avec le milieu carcéral remonte aux années que j’ai passées à Dubaï. J’ai rendu visite à des femmes incarcérées. Je me suis rendu compte de leur degré d’isolement, de leur sentiment d’être inutile. J’ai vu qu’elles se sentaient devenues incapables de faire certains gestes du quotidien, comme ouvrir soi-même une porte… J’ai vu, aussi, à quel point c’était important pour elles d’avoir quelqu’un qui s’intéressait à elles et les écoutait. De manière assez égoïste, cela m’a fait du bien de voir que je pouvais leur apporter ce bonheur. En France, j’ai contacté tous les services pénitentiaires d’insertion et de probation pour dire ma volonté d’intervenir de faire entrer un orchestre en prison.

Actu-Juridique : Pourquoi cela vous tenait-il tant à cœur ?

Emmanuelle Duthu : Je voulais donner cette dimension solidaire à la formation de l’orchestre Ostinato. Je ne voulais pas que certains jeunes puissent se contenter de faire de la musique, et s’imaginent que c’était le seul but d’une vie. Pour l’avoir vécu, je savais qu’aller en prison ne les laisserait pas indemnes. Que cela les ferait sortir de leur zone de confort. L’univers carcéral, avec ses bruits, ses grilles qui s’ouvrent et se ferment sur votre passage, est impressionnant. Face aux détenus, les préjugés tombent. Nous ne sommes pas là pour juger, nous n’avons pas besoin de savoir ce qu’ils ont fait même si certains nous le disent d’eux-mêmes au bout de quelques ateliers. Nous sommes là pour leur faire du bien. Cela se fait sur la base du volontariat, mais dès qu’un tel atelier leur est proposé, les jeunes sont partants. La plupart des musiciens de l’orchestre seront allés plusieurs fois en prison au cours de leur formation.

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