Prison : « Ai-je le droit d’avoir des droits ? »

Publié le 25/09/2020

En prison aussi, une personne a des droits. Mais il est souvent difficile de les faire valoir. « Ai-je le droit d’avoir des droits ? » est un documentaire réalisé par Catherine Rechard sur les droits des détenus et les avocats qui les défendent. Il est programmé au Saint-André des Arts à Paris du 30 septembre au 12 octobre à 13 heures. Chaque séance se déroule en présence d’une personnalité en lien avec le documentaire. Actu-Juridique a rencontré la réalisatrice.

Actu-Juridique : D’où est venue l’idée de réaliser ce travail sur les droits en prison ?

Catherine Rechard : L’inspiration est née lors de la réalisation d’un précédent film sorti en 2011 intitulé Le déménagement. C’était un travail sur l’architecture carcérale réalisé à l’occasion du déménagement des détenus de l’établissement ancien Jacques Cartier à la prison moderne de Rennes-Vezin-le-Coquet. Nous avions travaillé avec les détenus durant des mois, je les avait filmés avec leur autorisation, ils souhaitaient s’exprimer dans le documentaire à visage découvert. Et puis au moment de le diffuser à la télévision, l’administration pénitentiaire a exigé  que l’on floute les visages. Nous lui avons expliqué que ce n’était pas possible, ni d’un point de vue cinématographique car le film perdait tout son sens, ni pour les détenus qui avaient choisi de se montrer. L’avocat pénaliste Etienne Noël a décidé d’exercer un recours devant le tribunal administratif ; c’est à cette occasion que j’ai découvert la part d’humanité qu’il y a dans le droit pénitentiaire et chez les avocats qui l’exercent. Le bras de fer a duré 18 mois. Quand je racontais la situation à l’époque autour de moi, on me répondait souvent : ils sont en prison, ils n’ont plus de droits. En fait, si, ils en ont.

Actu-Juridique : Cette question du visage prend une dimension singulière alors que la crise sanitaire impose précisément de se masquer. Quel était l’enjeu pour les détenus ?

CR. : Ce qui était en jeu, c’était leur droit à décider pour eux-mêmes, il leur fallait se défendre contre une certaine infantilisation. Leur interdire de montrer leur visage, c’était aussi porter atteinte à leur droit fondamental à s’exprimer. L’administration nous opposait plusieurs arguments. D’abord, le risque qu’une victime les voit à la télévision, mais la victime peut aussi les croiser un jour dans la rue, si l’on veut éradiquer ce risque il faut revenir à la peine capitale. On nous disait aussi qu’un détenu est en situation de vulnérabilité et qu’il fallait donc le protéger. Ensuite ,on invoquait leur vulnérabilité qui pouvait les conduire à prendre des décisions sans en mesurer les conséquences. Enfin, se posait aussi la question de leur réinsertion. L’article 41 de la loi pénitentiaire de 2009 prévoit que les détenus peuvent s’exprimer sous réserve de donner leur accord écrit. L’administration quant à elle peut s’y opposer précisément pour protéger l’ordre public, les victimes ou encore les détenus. Le tribunal administratif en l’espèce a estimé que le refus de l’administration de les laisser s’exprimer à visage découvert n’était pas fondé.

Actu-Juridique : Comment avez-vous abordé le thème des droits en prison ?

CR. : En suivant essentiellement trois personnes. Karine Laprevotte, avocate au barreau de Nancy, m’a permis d’évoquer la question des aménagements de peine, j’ai pu assister aussi à une commission de discipline, ainsi qu’à quelques rendez-vous parloir avocat. J’ai accompagné également Etienne Noël, mais nous avons eu plus de mal à obtenir des autorisations. Enfin je montre le parcours atypique d’Eric, un ancien détenu qui lors de sa détention s’est plongé dans l’étude du code de procédure pénale, d’abord pour lui-même puis pour aider ses codétenus. Aujourd’hui, il est sorti de prison, mais il continue à apporter son aide à qui lui en fait la demande. Le message que portent ces détenus  est le suivant : ils acceptent d’être condamnés pour non respect de la loimais alors il estiment qu’on doit respecter leurs droits. Comme je souhaitais que l’on entende aussi leur voix, et pas seulement au travers du discours de leurs avocats, le film est rythmé par leurs paroles, illustrées par des dessins. C’est d’ailleurs d’une lettre à l’OIP écrite par un détenu qu’est tiré le titre « A-je le droit d’avoir des droits ? ».

Actu-Juridique : Il y a une grande recherche formelle dans votre film avec une attention particulière à la photographie…

CR. : A la différence d’un reportage qui est souvent réalisé sur un mode objectif, un documentaire est un travail plus personnel où la forme occupe une place importante. C’est une façon pour celui qui le réalise d’y mettre une part de lui-même, sachant que c’est un travail qui s’étale sur plusieurs années. La photo c’est important, elle permet de restituer la sensibilité des gens que je filme et de partager avec le spectateur l’attachement que je ressens à leur égard. C’est une façon de donner accès à l’humanité des personnages.

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