Seine-Saint-Denis (93)

L’USAP 93 : une unité au secours des femmes victimes de violences

Publié le 16/03/2022 - mis à jour le 16/03/2022 à 11H10
Sororité, féminisme
Angelina Bambina/AdobeStock

En Seine-Saint-Denis, depuis 2016, l’Unité spécialisée d’accompagnement du psychotraumatisme (USAP 93) apporte, au sein de l’hôpital Robert Ballanger, soutien, écoute et suivi psychologique aux femmes victimes de violences conjugales. Psychologues, assistantes sociales ou encore juristes, ces professionnelles s’activent pour soutenir les démarches, très souvent douloureuses, que ces femmes doivent entreprendre pour assurer leur sécurité et celle de leurs proches.

À l’USAP 93, bâtiment en briques rouges situé dans l’enceinte de l’hôpital Robert Ballanger (Aulnay-sous-Bois), il s’agit d’un matin comme les autres. Comme d’habitude, autour de la machine à café, ce ne sont pas des dernières sorties du week-end ou de la météo de la semaine dont on parle. On parle de la vie de femmes dont l’existence est prise en étau par des violences domestiques. « Cette dame sait qu’elle va mourir », lâche ainsi une assistante sociale de la structure. La femme dont elle parle a pris peur lorsque son ex-conjoint est venu à l’école de ses enfants et chez ses parents. Auparavant, il lui avait mis un pistolet dans la bouche et l’avait menacée de mort. Malgré des journées à rallonge s’étendant parfois jusqu’à 22 heures, elle ne lâche rien. Sa détermination se mélange à une incompréhension devant le temps judiciaire nécessaire pour mettre en sécurité les victimes, parfois en inadéquation avec l’urgence de leurs situations. Face à elle, Magali Morales, juriste à SOS Victime 93 et présente à l’USAP 93 une fois par semaine, est au téléphone. « Le commissariat vous a-t-il appelée pour vous dire que votre mari passe au tribunal aujourd’hui ? Voulez-vous qu’un avocat vous appelle ? », demande t-elle dans le combiné, s’adressant à une femme battue.

Il est 10 heures à peine et ces quelques minutes plongent immédiatement dans un quotidien semé d’embûches.

Détecter et accompagner les femmes victimes de violences

Fatima le Griguer, psychologue et fondatrice de l’USAP 93, l’affirme ; après 10 ans passés aux urgences générales de l’hôpital Robert Ballanger, elle est convaincue que la situation des femmes battues est découverte, souvent, lors d’un passage fortuit dans ce service. Après la symptomatologie clinique (hospitalisation suite à des blessures, des hématomes…), elle comprend qu’il est également nécessaire d’analyser d’où viennent ces chocs, parfois présentés comme provenant d’une simple mauvaise chute. Mais elle regrette de n’être qu’en mesure de leur donner des listes d’adresses et se sent impuissante. Elle ressent alors le besoin de créer un groupe de travail pluridisciplinaire, incluant des médecins, des cadres, des infirmières, des agents d’accueil… « Ce travail a permis de sensibiliser l’ensemble des équipes afin qu’elles mettent en place les protocoles d’hospitalisation pour protéger ces femmes et les sécuriser, y compris dans le milieu extra-hospitalier, comme les commissariats. Tout ceci prenait place avant les ordonnances de protection qui datent de 2010 », explique-t-elle. Fatima Le Griguer a également voulu renforcer le lien avec l’inter-hospitalier, notamment avec le service de périnatalité ; cette période pouvant intensifier les violences conjugales.

Aujourd’hui et depuis 2016, les femmes reçues sont également adressées par différentes associations comme le Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF), SOS Femmes et SOS victimes du 93.

Les enjeux d’un suivi psychologique

Les blessures physiques ne sont pas les seules à marquer ces femmes. En effet, face aux blessures psychiques entraînées par les violences conjugales, « il leur faut reconstruire un système de valeurs spatiale et temporelle. Elles ont été dénigrées par les violences physiques et verbales du père, elles ont du mal à asseoir leur place en tant que mère, elles doivent développer un espace psychique en tant que femme, avec leur histoire et leur identité », explique Fatima Le Griguer. Ce travail n’est pas facile car elles sont souvent méfiantes. « Elles ont vécu un isolement amical, familial, elles ont peur de tout » ! Il faut donc composer avec les séquelles de l’emprise psychologique ou le « contrôle coercitif de l’agresseur pour couper les liens ».

Par ailleurs, pour celles qui se trouvent dans un schéma de répétition traumatique, il s’agit de retisser leur parcours et de casser ce schéma. « Avant de chroniciser une pathologie, il s’agit d’exclure tout choc post-traumatique ou tous symptômes de stress post-traumatiques », précise Fatima Le Griguer. C’est trop facile de dire qu’une femme est malade ou « folle » alors qu’elle ne fait que trouver des moyens psychiques de survie. « Les violences psychologiques sont moins visibles, mais elles peuvent détruire à petit feu, et même pousser au suicide. Ce n’est pas le corps qui fait mal, elles réussissent à déconnecter leur esprit et leur corps, c’est leur perception d’elles-mêmes ; elles finissent par se sentir comme des moins que rien. Le comble, c’est quand les enfants sont finalement confiés au père car elles ont perdu leur travail et n’ont plus de logement », estime-t-elle.

Une fois les violences dépistées, la question du logement est essentielle. Mais là encore, rien n’est simple. « Le 115 peut s’avérer un désastre. En effet, se trouvant en situation de grande précarité, cela peut pousser les femmes à revenir vers leur agresseur », estime la psychologue. En réponse à ce problème, elle a réussi à obtenir l’autorisation de faire construire, dans le parc de l’hôpital Robert Ballanger, un bâtiment pour loger les femmes et leurs enfants, le temps nécessaire. Ainsi, les victimes vont se trouver concrètement en sécurité pour une période allant de une journée à six mois renouvelable. Le projet débutera courant 2022, la préfecture ayant donné son accord.

Le droit au service des femmes

En dehors des groupes de paroles, des ateliers psycho-corporels animés par une sophrologue ou encore de l’accompagnement psychothérapeutique proposé par l’USAP 93, la présence de Magali Morales, juriste, permet de faire le lien entre soin et aspect judiciaire. En effet, l’USAP 93, dont l’essentiel des missions concerne la prise en charge de la santé psychique des femmes battues, a un rôle juridique important à jouer et sert à « repérer les situations de grave danger concernant les femmes qui viennent aux consultations de psychotraumatisme », avec notamment comme réponse la mise en place d’ordonnances d’éloignement, explique-t-elle. Cette juriste travaille pour SOS Victime, mais, une fois par semaine, elle offre son temps à l’USAP 93. Avec SOS Victime, « nous intervenons juridiquement et psychologiquement pour prendre en charge les atteintes aux personnes ou aux biens (violences, accidents de la circulation, usurpation d’identité…) mais, en réalité, un quart de notre activité porte sur des violences intrafamiliales », explique-t-elle. Forte de cette expérience, en 2016, elle a été chargée de la mise en place du dispositif Téléphone grave danger (TGD), expérimentation directement inspirée de l’Espagne, pays très en pointe dans la lutte des violences faites aux femmes. Il s’agit d’un téléphone portable disposant d’une touche dédiée qui permet à la victime de joindre, en cas de grave danger, un service de téléassistance accessible 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24.

Les missions de Magali Morales sont variées. En premier lieu, elle reçoit les demandes d’évaluation qui peuvent émaner du parquet ou des partenaires, d’autres associations, des services sociaux ou encore des intervenantes sociales au sein des commissariats. « On a beau décrier le département, nous avons un beau maillage de médecins et de psychologues », rassure la juriste. Les évaluations en question dépendent de critères précis : si une interdiction de contact a été établie, si cette interdiction n’est pas respectée, s’il y a des antécédents, le contexte des premières violences, d’éventuelles addictions à l’alcool ou à la drogue du conjoint violent, etc.

Après ces entretiens d’évaluation, Magali Morales transmet au parquet qui admet ou non la personne au dispositif : « En général c’est suivi », assure-t-elle. En tant que référente du dispositif, la juriste suit les personnes afin de préparer la remise du TGD, fait un point sur les procédures juridiques, assure le suivi des enfants. Elle vérifie également si les femmes ont un avocat et s’occupe des personnes dont la situation ne permet pas d’être admises dans le dispositif.

À ses yeux, l’arsenal juridique français est assez riche : « on a de quoi interdire des choses, notamment avec la suspension du droit de visite, le retrait de l’autorité parentale, [quand les délits sont commis devant les enfants, ndlr] ». « On peut également recourir aux ordonnances de protection », précise la juriste. « Sur les 20 dernières années, l’arsenal juridique a considérablement évolué. Les circonstances aggravantes, notamment quand les violences sont commises devant les enfants, sont désormais prises en compte ».

La question des évaluations

« Les femmes que je vois à l’USAP 93 sont engagées ou prêtes à faire des démarches. Elles ont en tout cas pris conscience de ce qu’elles subissent et se disent qu’elles vont réfléchir. C’est normal de passer par ce stade », poursuit Magali Morales.

Pour autant, elles peuvent également avoir des difficultés quant au fonctionnement de la justice. « J’ai suivi une dame qui avait le Téléphone grave danger. Elle l’a déclenché, mais son mari a été jugé 3 ans et demi après les faits, en correctionnel. Ça a été dur pour elle. « Pourquoi il ne va pas en prison ? », interrogeait-elle. Parfois, je me demande comment leur expliquer ces situations ». Magali Morales a d’autres exemples en tête : « Lorsqu’un homme sous contrôle judiciaire ne le respecte pas mais est pourtant remis sous contrôle judiciaire et non en détention, elles ont également du mal à le comprendre. Ils ne mettent en détention qu’en dernier recours, parce qu’il n’y a plus de place… » !

La Seine-Saint-Denis, département en pointe

Au niveau du département, Magali Morales constate des évolutions positives. Certains professionnels, comme les infirmières scolaires, commencent à faire des signalements, alors que ce n’était pas du tout le cas avant et que seuls « les assistantes sociales, le parquet ou des médecins généralistes orientaient des femmes vers nous ».

Grâce à la présence de l’Observatoire des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis, d’une politique pénale de tolérance zéro et de dispositifs comme le TGD, les ordonnances de protection, les mesures d’accompagnement et les espaces de rencontres partagées (pour les enfants ayant des parents violents), elle juge qu’« il y a une véritable volonté judiciaire ». À ses yeux, « il n’existe pas plus de violences dans le 93, mais on en parle davantage » ; cela constitue un effet de loupe malheureux. Le département a cependant connu l’une des hausses les plus importantes de violences conjugales, lors du confinement.

Elle regrette que la France n’ait pas encore, comme l’Espagne, de juridiction spécialisée, qui permettrait d’apporter des réponses spécialisées. Résultat : « La réponse pénale est la même pour celui qui a récidivé en volant sept pommes que pour celui qui a commis des violences contre sa compagne », déplore-t-elle.

Chevillée au corps, Magali Morales porte le combat des femmes rencontrées qui, parfois, viennent la hanter. « Ce qui est le plus dur, finalement, ce n’est pas d’imaginer les violences en tant que telles, même si elles sont atroces ; les coups de poings, les cheveux tirés… Le plus dur c’est d’imaginer que la vie continue, que ces femmes servent le dîner à table et que leur mari doit tout jeter d’un revers de main par terre, avec les enfants au milieu. Imaginer qu’elles doivent continuer à s’occuper des enfants, à aller au travail. Toute cette énergie, cette force, les stratégies qu’elles développent. Imaginer qu’elles vivent leur quotidien en mode survie, ça me bouleverse ».

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