Procès de l’attentat de Strasbourg : la défense plaide l’acquittement

Publié le 03/04/2024

Mercredi, la défense a plaidé l’acquittement de tous les accusés y compris au bénéfice du principal d’entre eux, Audrey Mondjehi, en invoquant pour ce qui le concerne le critère de prévisibilité retenu dans l’affaire des attentats de Trèbes et Carcassonne.

Christmas market in Strasbourg, France
La ville de Strasbourg à Noël Photo : ©AdobeStock

S’achemine-t-on vers un acquittement général dans le procès de l’attentat de Strasbourg commis le 11 décembre 2018 ? En tout cas celui-ci soulève, à peine un mois après celui de Trèbes-Carcassonne, des problématiques similaires. Celles du terrorisme low cost dans lequel la modestie des moyens utilisés par leurs auteurs complique la recherche d’éventuelles complicités ou participations à une association de malfaiteurs terroristes. Ici la cour d’assises doit juger quatre accusés poursuivis pour avoir fourni des armes à l’auteur, Cherif Chekatt. Trois d’entre eux (Stéphane Bodein, Frédéric Bodein et Christian Hoffmann) comparaissent libres et doivent répondre de l’accusation d’association de malfaiteurs de droit commun. On reproche à ces membres de la communauté des gens du voyage d’avoir fourni plusieurs armes, dont une kalachnikov inutilisable, une carabine 22LR qui a disparu et, enfin, le revolver qui a servi à l’attentat. Précisons que le vendeur de cette dernière arme, Albert Bodein, 84 ans, sera jugé ultérieurement pour raisons de santé.

Trente ans de prison, c’est presque une vie entière 

Le quatrième accusé comparait détenu et doit répondre d’accusations beaucoup plus graves : association de malfaiteurs terroriste et complicité d’assassinat et de tentative d’assassinat. Il encourt la perpétuité. Mardi, lors de ses réquisitions, le parquet a conclu à l’acquittement de Stéphane Bodein. Mercredi matin, la défense a plaidé l’acquittement de son frère Frédéric Bodein (5 ans requis avec reliquat de peine sous bracelet) et de Christian Hoffmann (5 ans requis avec mandat de dépôt) au motif que l’association de malfaiteurs de droit commun n’était pas constituée.

Plus inattendu, les trois avocats d’Audrey Mondjehi, contre lequel le parquet a réclamé 30 ans, ont eux aussi plaidé l’acquittement de leur client non seulement des chefs de complicité, mais aussi d’association de malfaiteurs terroriste. Mardi le parquet avait dressé le portrait d’une « personne ressource » pour le terroriste, d’un « pivot » du projet d’attentat, soulignant qu’Audrey Mondjehi était présent à chaque stade de la préparation et qu’il avait rendu l’attaque possible en fournissant l’arme le matin même du passage à l’acte (notre compte-rendu ici). Bien sûr, selon le parquet,  qu’Audrey Mondjehi savait que Cherif Chekatt était radicalisé car c’était de notoriété publique et qu’ils étaient très proches dans les mois précédant l’attaque, ainsi qu’en atteste une téléphonie de plusieurs centaines d’échanges.

Cette interprétation du dossier a été méticuleusement déconstruite millimètre par millimètre par la défense. On pensait qu’elle allait la plaider la naïveté d’un Audrey Mondjehil  manipulé par un terroriste déterminé, elle a été plus subtile que ça. Oui, leur client se défend mal, a reconnu le premier avocat à plaider pour lui, Me Harold Bataille, mais c’est parce qu’il ne comprend pas ce qu’on lui veut et ne sait plus comment dire qu’il n’y est pour rien. Requérir 30 ans contre un homme qui a en 42 c’est presque une vie entière, s’indigne la défense. « Oui il est sinueux et approximatif mais aussi parce qu’on lui demande de s’expliquer sur ce qu’il ne sait pas. Il a toujours dit qu’à aucun moment il n’avait su que Chekatt était radicalisé. Il essaie de sauver sa peau, il le fait mal ». Si la défense plaide qu’il n’ a rien à voir avec le terrorisme, en revanche elle reconnait sans peine qu’il a servi d’intermédiaire pour acquérir une arme. Seulement ça, c’est de l’association de malfaiteur de droit commun, pas du terrorisme.

Le critère de prévisibilité, au coeur de ce procès

Me Michael Wacquez prend la suite. Aux témoignages assurant que tout le monde savait que Chekatt était radicalisé, il en oppose d’autres qui soutiennent qu’il était surtout un voleur attiré par l’argent facile.  Mais surtout, l’habile pénaliste au verbe percutant avance un argument juridique de poids tiré de la jurisprudence toute récente : celle du verdict dans le procès de Trèbes-Carcassonne qui s’est achevé il y a un mois dans cette même salle. Dans ce dossier, Samir Manaa, musulman modéré et ami du terroriste Radouane Lakdim – radicalisé notoire ne dissimulant pas sa volonté de mourir en martyr -, a accompagné ce-dernier dans une armurerie pour acheter le couteau à dépecer les sangliers qui lui servira à égorger le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame. Audrey Mondjehi quant à lui a trouvé un revolver à Cherif Chekatt dont il continue de soutenir qu’il ignorait la radicalisation. Les deux dossiers se ressemblent tant que Radouane Lakdim, comme Chériff  Chekatt, avait prévenu qu’il passerait sur BFM-TV. Or, son ami Samir Manaa a été acquitté du chef d’association de malfaiteurs terroriste en raison d’un « doute sérieux sur le fait qu’il ait eu consciemment l’intention, en l’accompagnant acheter ce couteau,  d’apporter une aide quelconque à la préparation d’une action terroriste ». Car, précise la cour en amont, le critère de prévisibilité attaché à l’AMT doit s’apprécier en fonction des circonstances spécifiques à chaque affaire s’agissant des faits, mais également de la personnalité des individus concernés.

La comparaison est d’autant plus pertinente que Me Louise Henon soulignera, à la suite de son confrère, que si tout le monde a constaté le rigorisme religieux de Cherif Chekatt, contrairement à Radouane Lakdim, il n’affichait pas de radicalisation violente, ne parlait pas de projet terroriste. En d’autres termes, Audrey Mondjehil avait encore moins d’indices à sa disposition que Samir Manaa pour imaginer un passage à l’acte terroriste. Ce d’autant plus, précisera encore l’avocate, qu’il baigne depuis l’adolescence dans un univers de délinquants, souvent musulmans dans les quartiers qu’il fréquente, où les armes servent à des délits de droit commun. Si donc il s’est rendu coupable d’une association de malfaiteur, en revanche il n’a rien à voir avec l’acte terroriste.

Un dossier sur le point de se dégonfler ? 

Dans le procès des attentats de Trèbes et Carcassonne, le dossier s’était dégonflé à l’audience avec la demande de requalification en association de malfaiteurs de droit commun pour 3 des 7 accusés (notre article ici). Puis il s’était de nouveau dégonflé  lorsque la cour, dans son verdict,  s’était estimée incompétente pour juger les requalifications et avait par ailleurs prononcé des peines très modestes, ne retenant au titre de l’association de malfaiteurs terroriste que la culpabilité de sa petite amie, et encore, non pas pour une participation à l’attentat, mais s’agissant de son projet personnel de départ en Syrie (notre compte-rendu ici).

Le dossier de Strasbourg est-il sur le point d’emprunter le même chemin ? Réponse jeudi dans la journée.

 

 

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