Procès de l’attentat de Strasbourg : Une peine de 30 ans requise contre le principal accusé

Publié le 03/04/2024

Les deux avocats généraux ont requis durant plus de six heures mardi 2 avril dans le procès de l’attentat de Strasbourg. Ils ont réclamé des peines comprises entre cinq et trente ans de prison et conclu à l’acquittement d’un des accusés.

Palais de justice de Paris
La cour d’assise spécialement composée siège au palais de justice de Paris (Photo : @P. Cluzeau)

Trente ans et une interdiction définitive du territoire. Telle est la peine requise par le parquet mardi 2 avril dans le procès de l’attentat du marché de Noël de Strasbourg qui a fait cinq morts et onze blessés le 11 décembre 2018. Elle vise le principal accusé, Audrey Mondjehi, 42 ans, poursuivi pour association de malfaiteurs terroristes et complicité d’assassinat et de tentative d’assassinat. Dans ce dossier comme souvent lors des procès terroristes, l’auteur des faits, Chérif Chekatt, 29 ans, a été neutralisé par la police deux jours après l’attentat (lire notre récit ici).

Le « monstre »

En son absence, la cour d’assises spécialement composée se penche depuis cinq semaines sur le sort de quatre hommes accusés de lui avoir procuré des armes, dont le revolver qui lui a servi à commettre l’attentat. Un cinquième homme, le vendeur de l’arme, Albert Bodein, 84 ans, n’était pas en état de comparaître et sera jugé ultérieurement. Audrey Mondjehi, est un caïd local, affichant 24 condamnations en 25 ans pour un total de 150 mois de prison. C’est aussi un rappeur qui a eu son heure de gloire en 2008 avec un clip mettant en scène des violences sur un policier et une femme promenée en laisse dans la rue comme un chien (lire notre article ici). Ces œuvres, diffusées dans la salle d’audience, n’ont certes pas pesé en sa faveur. Mais ce que lui reproche ici la justice, ce sont ses relations très proches avec Chérif Chekatt. Les deux hommes se sont rencontrés en prison en 2007. Puis ils ont repris des relations intensives à compter du mois d’août 2018, période où Chérif Chekatt a commencé à chercher des armes, jusqu’au 11 décembre, date de l’attentat. Une amitié bien embarrassante que l’accusé n’a cessé de mettre à distance durant les cinq semaines d’audience, évoquant une simple distraction, et n’hésitant pas à qualifier Chérif Chekatt de « monstre » pour mieux s’en éloigner. Cette stratégie n’a pas convaincu le parquet. Pas plus que ses dénégations d’ailleurs. Car Audrey Mondjehi a passé cinq semaines à jouer au bonneteau avec la cour d’assises, multipliant les « mensonges répétés et les contradictions », répondant tellement à côté des sujets que tout le monde finissait par ne plus comprendre ni sa réponse, ni même la question qui venait de lui être posée.

« Radicalisé jusqu’au bout du front »

Alors à l’heure des réquisitions, le parquet s’emploie à revenir aux faits et commence par rappeler qui était Chérif Chekatt, cet homme « qui, à 29 ans, n’avait pas d’autre projet de vie que la mort des autres et la sienne ». Il a grandi dans une famille radicalisée par son père, lequel est plutôt Al Qaida, tandis que lui, le plus jeune, le plus violent, est fasciné par l’EI. Le califat vient d’être proclamé en 2014 et, en 2015, le djihad est importé en France. Sa radicalisation, souligne le parquet, est « ostentatoire ». En 2015, il est contrôlé dans la rue à Strasbourg en tenue talibane avec son frère. Il porte la barbe prophétique, et une marque de piété très prononcée (cale sur le front provoqué par le fait de se frapper le front sur le sol lors de la prière). « Il est radicalisé jusqu’au bout du front » souligne le parquet, précisant que « chez une personne jeune, cette marque prononcée à ce point est une étiquette. Si le magistrat insiste à ce point, c’est pour souligner que ceux qui lui ont vendu une arme ne pouvaient pas ignorer le risque qu’il commette un attentat. Auteur de nombreux délits, essentiellement des vols aggravés, il faut des allers-retours en prison tant en France, qu’en Italie et en Suisse. Quand il sort en 2017, relate le parquet, il est trop tard pour partir en Syrie, il est donc « contraint de rester en terre de mécréance ». Alors il s’inscrit dans les pas de ceux qui ont commis des attaques en 2017 comme celle du 20 avril aux Champs Élysées où le policier Xavier Jugelé a trouvé la mort, l’attaque d’un policier à Notre-Dame le 6 juin, où l’assassinat de deux jeunes femmes à la gare Saint-Charles de Marseille le 2 octobre.

La kalachnikov factice

À partir du mois d’août 2018, il cherche une arme, mais il est repéré comme étant radicalisé. Même les délinquants les plus chevronnés refusent de traiter avec lui, ils n’ont pas confiance.  « Le vendeur d’arme semble attaché à l’usage final, avec une démarcation entre un usage accepté – vol, braquage -, et un usage inenvisageable, le terrorisme. Même pour ceux qui ont un engagement religieux sérieux, un simple soupçon de terrorisme suffit à dire non » explique l’un des deux magistrats du parquet. Audrey Mondjehi, lui, ne dit pas non. Au contraire, il va mobiliser deux réseaux différents pour trouver l’arme dans la communauté des gens du voyage. À commencer par Christian Hoffmann, l’un des accusés, qui lui fournit le 19 septembre une kalachnikov. Est-elle factice comme ils le prétendent tous les deux devant la cour pour se dédouaner en voulant faire croire qu’ils ont escroqué Chérif Chekatt ? Le terroriste faisait peur, ils n’avaient pas intérêt à le manipuler. En fait, aux yeux du parquet, ils ont bien vendu une arme de guerre à un homme radicalisé, mais elle s’est révélée inutilisable. Comme on ne l’a pas retrouvée, l’hypothèse la plus plausible est que lorsque l’acheteur s’en est aperçu, on a repris l’arme et on lui a rendu son argent. Ce qui accrédite cette hypothèse, c’est le fait qu’elle a été payée 1 500 euros, soit le prix de ce type d’arme en état de marche.

« L’accusé n’est pas un simple intermédiaire »

Fin septembre, Audrey Mondjehi retourne voir Christian Hoffmann qui, cette fois, lui vend une carabine 22LR. Celle-là non plus n’a jamais été retrouvée. L’accusé a déclaré pour la première fois à l’audience l’avoir achetée pour sa propre protection (il a fait l’objet de deux attaques par arme à feu) et entreposée dans la cave d’un ami allemand. Audrey Mondjehi mobilise ensuite un autre réseau, toujours parmi les gens du voyage : les frères Stéphane et Frédéric Bodein qui ont eux-mêmes contacté Albert Bodein, un cousin de leur père, collectionneur d’armes. C’est par eux que le terroriste va enfin trouver ce qu’il cherche. À chaque fois que les deux hommes vont se déplacer à la recherche de l’arme, Chérif Chekatt reste à l’écart et c’est Audrey Mondjehi qui mène la transaction. Ce qui fait dire au parquet que « l’accusé n’est pas un simple intermédiaire. En gérant seul les achats, il évite les contacts directs entre les vendeurs et cet acheteur bizarre, radicalisé, il assure la réussite parfaite de la vente ». Le 11 décembre à 6 heures du matin, la police débarque chez Chérif Chekatt pour une perquisition en lien avec un braquage récent. Rétrospectivement, le parquet pense qu’il en a réalisé trois avant son passage à l’action pour financer son action terroriste. Toujours est-il que lorsqu’ils pénètrent dans l’appartement vide, les policiers trouvent les preuves de la participation au braquage, ainsi que des éléments indiquant la préparation d’un acte terroriste : un revolver, une grenade défensive et deux couteaux de combat. Chérif Chekatt a dormi ailleurs. Partis à se recherche, les policiers sonnent chez son père à 7 heures, lequel s’empresse d’appeler son fils pour le prévenir que « les chiens » sont après lui.

Audrey Mondjehi, c’est la « personne-ressource »

À partir de cet instant, Chérif Chekatt est en cavale. Il pourrait fuir, mais il décide de précipiter son action, bien qu’il n’ait pas à sa disposition l’arsenal qu’il avait préparé. Alors il appelle Audrey Mondjehi, qui contacte les Bodein et avant la fin de la matinée, Chérif Chekatt a réussi à acquérir le revolver d’ordonnance de 1892 et les 50 cartouches qui lui serviront à commettre l’attentat. Audrey Mondjehi, c’est la « personne-ressource » de Chekatt, analyse le parquet, « il commet l’acte ultime et absolument nécessaire de sa complicité : il le réarme ». C’est donc « le pivot », l’homme « présent à tous les moments clé ». Reste à savoir pourquoi. Converti, il l’est, en dépit de ses dénégations, « à un Islam de quartier qui le valorise » précise le parquet. Mais il n’est pas radicalisé, tout le monde en convient. Le mobile n’est pas non plus l’argent, ça ne lui a rien rapporté. C’est sans doute du côté de l’avantage réciproque qu’il faut chercher, « l’un trouve des armes, l’autre une valorisation sociale » qui le confirme dans son rôle de caïd, de médiateur zélé. « Se montrer avec un fiché S, quand on fait des clips de rap, pourquoi pas ? » suggère le parquet en rappelant le titre du clip à scandale « Dangereux, armé, redoutable ». La suite tragique, on la connaît : « Le spectre à la longue parka noir et aux yeux vides tend les bras, la mort ouvre les siens ».

 « Le but n’est pas la cible mais l’action, l’objectif n’est pas la réussite mais la terreur »

 Tout ceci est-il suffisant pour condamner ? Plus tôt dans la matinée, le parquet a écarté la traditionnelle accusation dans ce type de procès. « La volonté de la justice n’est pas de trouver des coupables de substitution, elle n’est guidée ni par les émotions ni par un désir de vengeance elle cherche simplement la manifestation de la vérité avec les armes qui sont les siennes, le droit, rien que le droit ». L’association de malfaiteurs terroriste ne suppose pas une connaissance précise du projet, pas plus qu’il n’est nécessaire que la personne soit elle-même animée d’une intention terroriste. Il faut simplement connaître la nature de l’action envisagée. Ce qui est reproché ici à l’accusé, c’est d’avoir côtoyé un homme dont il ne pouvait ignorer la radicalisation et de lui avoir procuré une arme. Quant à la complicité, le fait reproché doit avoir facilité la réalisation de l’acte, dans ce cadre en revanche, le complice doit avoir connaissance du projet terroriste. Mais, précise immédiatement l’avocat général, « la connaissance du projet n’est pas celle de la cible, car le but n’est pas la cible, mais l’action, l’objectif n’est pas la réussite mais la terreur, le djihadiste ne perd jamais, c’est la victoire ou le martyr, l’essentiel c’est d’être prêt. Le projet c’est se préparer, peu importe la cible ou le moment ».

 « Il est une entreprise de déconstruction de sa propre responsabilité »

Reste le quantum de la peine. La perpétuité, explique le parquet, est réservée à l’auteur, au coauteur et au complice par adhésion idéologique. Ce qui a pesé contre lui pour aboutir à ces réquisitions, c’est d’abord son casier et les condamnations qui ne semblent jamais mener à une prise de conscience. Son attitude à l’audience aussi « il est une entreprise de déconstruction de sa propre responsabilité » tacle le parquet. C’est encore le fait qu’il est en situation de récidive. Mais surtout, la justice lui reproche, bien qu’il se soit rendu, de n’avoir à aucun moment aidé la police ni à prévenir l’attentat quand c’était encore possible, ni à en retrouver l’auteur lorsque celui-ci a pris la fuite et contraint la ville à vivre dans la peur pendant deux jours. D’où la peine lourde prononcée de 30 ans de prison. Celle-ci est assortie d’une interdiction définitive de territoire contre un homme d’origine ivoirienne arrivé en France quand il était enfant et qui n’a « rien construit d’autre qu’un casier judiciaire ».

Quant aux autres accusés, le parquet a requis l’acquittement en faveur de Stéphane Bodein et cinq ans de prison contre Frédéric Bodein, avec un aménagement de reliquat de peine (il a fait de la détention provisoire) sous forme de bracelet électronique. En revanche, le passé judiciaire plus lourd de Christian Hoffman lui vaut une peine de cinq ans avec mandat de dépôt. La défense plaide mercredi. Le verdict est attendu jeudi.

 

 

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