Tribunal de Bobigny : « Pensez à votre maman, en dépression à cause de vous ! »

Publié le 17/06/2021 - mis à jour le 07/07/2021 à 12H14

Vendredi 11 juin, l’audience marathon de la 18e chambre correctionnelle a révélé la profonde affliction de parents désemparés par l’addiction des jeunes aux drogues qui circulent en Seine-Saint-Denis. Un fléau contre lequel la police et la justice ne sont pas seules à se battre.

Tribunal de Bobigny  : « Pensez à votre maman, en dépression à cause de vous ! » 
Palais de justice de Bobigny (Photo : ©M. Barbier)

 La mère de Maies ploie le buste, serre sa tête à deux mains, coudes sur ses genoux. Écrasée par le sentiment de culpabilité, elle pleure telle une enfant, le dos rond secoué de sanglots. Des larmes coulent sur sa robe bleu ciel, enfilée sur un jean. Puis elle finit par se redresser et, derrière ses lunettes embuées, deux yeux rougis fixent son fils, debout dans le box des prévenus du tribunal de Bobigny, coincé entre les forces de l’ordre.

Maies, majeur depuis le 19 février, a été interpellé le 9 juin à Bondy, pour « acquisition, détention, transport et cession » de cannabis, en récidive. Le 6 avril déjà, après des faits identiques assortis d’outrages envers la police, il avait été condamné à dix mois de prison avec sursis et à 105 heures de travail d’intérêt général (TIG), dont il s’est auto-dispensé. Et par-dessus le marché, en 2019 et 2020, il avait été sanctionné par le juge des enfants.

« Vous êtes dur à la comprenette, vous ! »

 Fluet dans son survêtement gris, il a été arrêté par les mêmes policiers que précédemment, à qui il avait lancé : « Je vais vous cramer, fils de pute ! » Ils l’ont reconnu grâce à sa touffe de cheveux décolorés au sommet de son crâne. « J’en ai marre d’avoir affaire à la justice, se lamente-t-il d’une voix chevrotante. Cette brigade me met toujours en cause ! ».

Pragmatique, du tac au tac, la présidente Bénédicte Berry lui donne un tuyau : « Vous savez quoi ? Pour ne plus avoir affaire à elle, il suffirait de ne plus commettre de délits. »

« – Wesh, je n’ai rien fait, s’emporte-t-il, ils me cherchent ! D’ailleurs, j’irai à l’IGPN (Inspection générale de la police nationale, NDLR).

– Calmez-vous, il faut d’abord sortir d’ici, tempère Me Maxime Cavaillé, l’avocat commis d’office qui, ce 11 juin, croule sous les dossiers.

– Vous êtes sous le coup d’un sursis depuis deux mois, reprend la juge. A votre avis, dans ces circonstances, quelle est votre première obligation ?

– Mais j’étais à 500 mètres de Suzanne-Buisson, riposte-t-il. Ainsi désigne-t-il le point de deal qu’il n’a plus le droit de fréquenter.

– Vous êtes dur à la comprenette, vous ! Je n’ai pas de plan de Bondy mais, à un mètre ou à 500, vous êtes en sursis probatoire pour deux ans avec une interdiction d’y traîner ! ».

Maies ronchonne et sa mère pleure.

« Vous êtes conscients qu’ils risquent les assises ? »

 C’est le quatrième dossier examiné en cette journée de marathon judiciaire qui va durer dix heures (voir ici notre précédente chronique « Tribunal de Bobigny : « Il a volé la drogue parce que l’occasion fait le larron » ») mais pas le premier qui désespère des parents, des sœurs, des compagnes. Comment lutter en famille quand l’addiction est trop forte, que la drogue court les rues, que l’argent est si aisément gagné ? A la cité Buisson, en 24 heures, « le drive » peut rapporter autant qu’une semaine de livraisons via Uber Eats.

« Le drive ? Ça existe aussi pour les stupéfiants ? », s’étouffe la présidente. « Oui, répond Maies, content de l’édifier. Mais moi, je ne “deale” plus, j’ai un boulot dans une pizzeria, je gagne 1 400 € par mois. » Les policiers, qui ont saisi sur lui sa paie de la soirée, 270 €, ont tenté de vérifier ses dires, en vain : le pizzaïolo « Farid d’Aulnay-sous-Bois » est inconnu au bataillon.

Le rappel de ces éléments le fait sortir de ses gonds. C’est reparti pour un tour :

« – Ils ont volé mon salaire, ils ont écrit sur le PV que j’avais 40 € et quatre barrettes de shit, alors que je n’en avais que deux. Ils ont fait un faux !

– Vous êtes conscients qu’ils risquent les assises ? C’est grave…

– Peut-être mais c’est vrai », insiste Maies qui oscille entre apitoiement sur son sort et arrogance.

« Cette fois, il faut que vous soyez très sévères »

 Confrontée à « une procédure trop légère », la procureure ne retient pas la cession de cannabis mais maintient les autres chefs de prévention. Afin de lui éviter les tentations et les mauvaises fréquentations, elle préconise un placement sous surveillance électronique (PSE) durant huit mois.

« On marche sur la tête, ce dossier est d’un vide abyssal, ni fait ni à faire », s’emporte en écho Me Maxime Cavaillé. Le défenseur évoque « un jeune immature très soutenu par ses parents » qui sont allés jusqu’à l’inscrire en école privée pour le soustraire aux bandes. « On parle de deux joints, là », plaide-t-il, convenant toutefois qu’un PSE peut être « la solution ». Maies a la parole en dernier :

« – J’aimerais mieux un sursis…

– Vous en avez déjà eu un en avril », rétorque Bénédicte Berry, si excédée qu’elle en perd son joli masque noir à pois blancs.

Tandis que les juges délibèrent, le père de Maies aborde la procureure. Le visage exténué par l’émotion et une chaleur étouffante, il s’en remet à elle, pensant qu’elle peut encore influer sur la décision du tribunal : « On n’en peut plus. On ne sait pas quoi faire. Cette fois, il faut que vous soyez très sévères, sinon il ne s’en sortira pas… »

La représentante du parquet le réconforte comme elle peut.

A 18h15, la présidente annonce que Maies portera un bracelet électronique jusqu’en février 2022. Son sursis probatoire est rallongé, il doit se soigner, se désintoxiquer. « Je veux ajouter une chose, monsieur, au moins aussi importante que la sanction pénale. Au cours de ces débats, j’ai beaucoup regardé votre mère, assise face à nous. Elle n’a pas cessé de pleurer. Alors, s’il vous plaît, pensez à votre maman, en dépression à cause de vous ! »

Contrit, Maies opine. Il ne lui reste plus qu’à récupérer son sac. Ses parents demandent leur chemin pour l’attendre devant la porte du dépôt. Dans le prétoire, patientent encore des familles désorientées, découragées par les affaires de drogue qui se succèdent, prouvant s’il le fallait encore la gravité et l’ampleur de la calamité.

Tribunal de Bobigny  : « Pensez à votre maman, en dépression à cause de vous ! » 
Me Maxime Cavaillé, du barreau de Bobigny, a enchaîné les dossiers le 11 juin (Photo : ©I. Horlans)

 

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