Tribunal de Bobigny : « Il a volé la drogue parce que l’occasion fait le larron »

Publié le 15/06/2021 - mis à jour le 17/06/2021 à 9H56

Le 11 juin, l’audience de la 18e chambre correctionnelle était entièrement consacrée aux petits trafiquants de drogue, si nombreux qu’il a fallu les juger sans discontinuer durant dix heures. Un marathon dans une étuve.

Tribunal de Bobigny : « Il a volé la drogue parce que l’occasion fait le larron »
Tribunal judiciaire de Bobigny (Photo : ©M. Barbier)

Bénédicte Berry, qui préside ce vendredi-là les débats sous une verrière et qui peste contre l’architecture du tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis), alterne coups de semonce et traits d’humour. Non pour atténuer les faits, plutôt au sens où l’entendait Beaumarchais : il peut être préférable de rire pour ne pas être obligé de pleurer.

Ce 11 juin à 21h10, alors que la température avoisine encore 27°, la 18e joue les prolongations quand se dispute le premier match de l’Euro 2021, entre la Turquie et l’Italie. Au grand dam des prévenus qui aimeraient être assis devant leur télévision.

Ce sont les seconds couteaux qui comparaissent, vendeurs à la sauvette et « rechargeur », soit celui qui fait la tournée des points de deal pour livrer « le terrain ». Des jeunes gens contraints d’approvisionner pour payer leur consommation. Il arrive toutefois que le dossier soit plus lourd.

« Il y avait le gyro, mais pas la musique »

Younes, 21 ans, fait ainsi l’objet de sept chefs de prévention. La juge Berry les énumère : violence aggravée contre un policier, acquisition, détention, transport de stupéfiants, conduite sans permis, sans assurance, refus de se soumettre à des analyses, de déverrouiller son portable et, avant tout cela, d’obtempérer aux sommations. « Je peux comprendre que vous n’ayez pas eu envie de vous arrêter », ironise-t-elle.

Younes, en legging vert bouteille, reconnaît les délits commis le 21 mars à Clichy-sous-Bois, sauf d’avoir blessé le fonctionnaire, victime selon lui de la chute du scooter. Les infractions sont étudiées une par une. D’abord, le refus de s’immobiliser :

« – Il y avait le gyro, mais pas la musique, répond-il en se tortillant. Dans ma tête, c’était pas pour moi. Lorsque j’ai compris, j’ai mis les gaz.

– Pourquoi conduire sans permis ni assurance ?

– J’ai acheté le scoot avant d’avoir le permis. Quant à l’assurance, ben sans permis…

– Connaissez-vous le proverbe “mettre la charrue avant les bœufs” ? C’est de l’inconscience, monsieur ! Et les 77 boîtes et 16 sachets de cannabis dans deux chaussettes ?

– Ce n’est pas à lui, rétorque Me Arnaud Dobblaire, son avocat. Il a volé la drogue parce que “l’occasion fait le larron”, dit le proverbe.

– Bien sûr, soupire la présidente. Mais pourquoi ne pas déverrouiller votre téléphone ? Moi, mon code, je vous le donne tout de suite, enfin, façon de parler ! Vous ne verrez que les photos de mon chat. Que cachiez-vous ?

– Rien. J’avais juste peur qu’on me le pique. »

« Ça suffit, de foncer sur les policiers ! »

Reste à éclaircir les circonstances de la blessure du policier, que la caméra de vidéosurveillance n’a pas intégralement filmées.

« – Il se l’est fait comment, son méga hématome au genou droit ?

–  Ça doit être quand mon scoot est tombé. Personne ne m’a dit qu’il s’était fait mal », riposte-t-il avec une belle inventivité dans l’esquive.

Alors que la Squadra Azzura marque son premier but en seconde période, Me Laurence Levy, arrivée du 16e arrondissement parisien à 12h45 afin de substituer son confrère Rémi-Pierre Drai, peut enfin plaider pour la partie civile : « Monsieur F. a été heurté par le deux-roues qui a foncé sur lui, les vidéos le confirment, le rapport du médecin de l’Unité médico-judiciaire est explicite. » S’ensuit une démonstration concise, à laquelle souscrira la procureure : « Un scooter est une arme par destination. Ça suffit, de foncer sur les policiers ! Si ce n’est pas prémédité, vous avez au moins fait le choix de “mettre les gaz”, comme vous dites. » Elle requiert, notamment, la pose d’un bracelet électronique pendant dix mois.

Énergique, Me Dobblaire recense « les défauts de la jeunesse », invoque « la panique », réfute la violence volontaire. Tandis que l’Italie se qualifie, Younes écope de dix mois de prison avec sursis probatoire (deux ans), de 300 € d’amende et l’obligation de se soigner, de travailler. Le préjudice de la victime sera fixé en septembre, après complet rétablissement.

Quant aux 93 pochons de shit « volé », ils sont confisqués.

« Un joint coûte 2 euros ? Bien, j’aurai appris quelque chose »

Mohamed, lui, a pu voir le match tant attendu. Ce « rechargeur », dont on évoquait plus haut la présence, était jugé en comparution immédiate après sa garde à vue. Sous escorte, il a donc fait son entrée dans le box en début d’audience, parmi les détenus toujours prioritaires.

Mauritanien et Espagnol, il a 23 ans et une sœur mineure, placée dès leur arrivée en France, en 2019. Coupe en brosse, maillot de supporter de foot, il a été surpris en train de ravitailler « la dalle d’Aubervilliers », un « spot » prisé des intoxiqués au crack, dérivé bas de gamme de la cocaïne. Il avoue n’en pas connaître les méfaits.

« – Cela fait des ravages, précise la présidente.

– Ah ? s’étonne-t-il. Moi, je ne fume que du cannabis.

– Combien de joints par jour ?

– 20 euros.

– Désolée, je ne connais pas les tarifs…

– Dix joints.

– Un joint coûte 2 euros ? Bien, j’aurai appris quelque chose. Vous ne savez pas gagner votre vie autrement ?

– J’ai une formation de plombier mais je n’ai pas de papiers…

– Vous parlez couramment français et espagnol, c’est déjà une sacrée carte en main dans un pays où les gens sont nuls en langues étrangères !

Il vit dans un foyer pour immigrés, mange grâce aux Restos du cœur, n’a pas de casier. Son défenseur implore « la clémence ». Après leur délibéré, les juges réintègrent la salle mais, faute de sonnerie audible par l’escorte, le prévenu ne réapparaît pas. Un policier est dépêché au dépôt. La panne se répétera jusqu’en soirée. « Lundi, j’apporterai une clochette de vache », promet Bénédicte Berry.

Mohamed revient enfin, pour mieux s’en aller : condamné à six mois de prison avec sursis, il est libre et le restera s’il ne commet aucun délit durant deux ans. Il a soudain l’air léger, heureux : son droit de visite à sa sœur est fixé au samedi, demain, et jamais il ne s’y est dérobé.

 

A lire aussi, le récit de cette autre affaire jugée le même jour. 

 

Tribunal de Bobigny : « Il a volé la drogue parce que l’occasion fait le larron »
Me Laurence Levy, du barreau de Paris, à Bobigny le 11 juin 2021 (Photo : ©I. Horlans)

 

X