Assises du Val-d’Oise : Les « souffrances monstrueuses » de Jasmine, martyrisée durant 7 ans par sa mère
Aziza M. est accusée d’avoir tenté d’assassiner sa fille Jasmine* en provoquant chez elle des troubles factices qui ont engagé son pronostic vital. Retour sur 7 ans d’hospitalisations imposées à une fillette martyrisée, jusqu’à l’arrestation de sa mère.

Avant l’âge de sept ans, Jasmine a subi de très nombreuses hospitalisations en raison de symptômes divers tels que des accès de diarrhée aiguë, des maux de ventre, des vomissements, des céphalées, des malaises et de l’anémie. Elle a été conduite 40 fois aux urgences de l’hôpital d’Eaubonne, près de son domicile : 28 fois pour des malaises, 12 fois pour des épisodes de déshydratation sévère. Elle a subi des examens invasifs : gastrostomie, manométrie rectale, exploration colique, célioscopie, colostomie rectale, pose d’un cathéter central. Entre septembre 2019 et février 2021, elle a reçu 32 transfusions sanguines. En « termes de souffrance », la pédiatre Véronique Abadie estime que ce qu’a subi la fillette est « monstrueux ». La pédiatre légiste Caroline Rey-Salmon, dans un rapport rédigé sur la base des dossiers médicaux de Jasmine, a estimé les souffrances subies à 6 sur une échelle allant de 0 à 7. Elle précise qu’en 40 ans de carrière, elle n’a jamais mis plus de 6.
Un possible syndrome de Münchhausen
Jasmine a été sauvée car les médecins ont découvert la cause de ses maux, et ce n’était pas une maladie. Constatant qu’après avoir gardé la fillette en observation pendant six semaines, les symptômes avaient complètement disparu, les pédiatres de l’hôpital Necker qui la suivaient depuis ses deux ans en ont déduit qu’ils avaient été causés par un tiers. Elle a été placée dans un hôpital pour enfants, et en quelques mois, sa courbe de poids avait rejoint la moyenne. Jasmine n’a plus jamais eu de problème de santé.
Les pédiatres ont dit qu’elle avait été victime d’un syndrome de Münchhausen par procuration (SMPP), ou « troubles factices imposés à autrui », et ils ont désigné la mère. La justice a enquêté, et un juge a décidé de la renvoyer devant la cour d’assises du Val-d’Oise, devant laquelle elle comparaît, du 30 octobre au 5 novembre, pour tentative d’assassinat.
À l’ouverture de l’audience, l’accusée Aziza M. a déclaré : « Je conteste les faits de tentative d’assassinat sur ma fille ». La lumière jaune des néons qui éclairent son box lui fait un teint cireux. Son visage exprime la lassitude. Elle se rassoit. Face à elle, de l’autre côté du prétoire, son mari et deux de ses enfants, parties civiles. Elle ne les regarde pas.
Aziza M. est née à Creil en 1981, de parents marocains, berbères, originaires du haut Atlas. Elle est la cadette d’une fratrie de sept.
Le grand-père d’Aziza M. était chasseur de Djinns, sa mère est schizophrène, et Aziza M. pense que les deux sont liés.
Avant d’être malade, la mère était une « mère maghrébine normale : elle était aimante et elle faisait à manger » raconte l’accusée. Quand Aziza avait 10 ou 11 ans, ils sont partis en vacances en famille dans la région d’origine de ses parents. La mère en est rentrée changée. Pour Aziza, les Djinns lui ont jeté un sort, rapport au fait que son propre père à elle les chassait.
Dès lors, la mère a eu des crises. Elle allait dans la rue et donnait les bijoux. Elle criait par la fenêtre et jetait des objets. Elle insultait ses enfants, elle traitait Aziza de « chienne » et lui disait d’aller « donner le sein à son père ». Avant que son état ne soit stabilisé par un traitement, par son comportement, la mère a fait subir de nombreuses violences psychologiques à ses enfants.
Le père est le pilier qui inculque les valeurs, la figure centrale et structurante, héroïsée par ses enfants. Il est mis au chômage suite à la fermeture de l’usine qui l’employait, puis incapable de travailler à cause d’un diabète sévère, et enfin, expulsé de son logement en 2005. C’est leur fille Aziza qui les recueille, le temps qu’ils trouvent un logement.
Le frère aîné d’Aziza, celui dont elle était le plus proche, meurt en 2007 dans un accident de la route ; son père adoré développe, dans les mois qui suivent, une tumeur cérébrale qui l’emporte en quelques mois. La mère perd le contact avec le réel, et Aziza prend le leadership de la famille M. Elle rapatrie ses frères et sœur du sud où ils vivent, chez elle, en région parisienne. Elle vit à Sannois, dans le Val-d’Oise, avec son mari, Samir R., et leur fils de deux ans. Elle a 27 ans. Son petit frère Kamel, 36 ans, déclare à la cour : « Ça a toujours été quelqu’un de bienveillant. Une personne à l’écoute, ouverte d’esprit. »
Quelques années plus tard, sa petite sœur Rachida, « le soleil de la famille », se marie à un djihadiste, qu’elle a rejoint en Syrie. Après son départ en zone de guerre, elle lui a écrit : « Oublie que tu as une sœur qui s’appelle Aziza. » Rachida a été déclarée morte sur zone en juin 2017. Aziza s’est battue pour le rapatriement de la fille de Rachida, sa nièce, une jeune fille du même âge que Jasmine. Une personne têtue et remarquablement intelligente ; « intelligence supérieure », c’est le mot des psychiatres.
Aziza M. étudie l’histoire à l’université Paris 13. Son mémoire de DEA, écrit en 2005, porte sur « les mortifications corporelles dans l’Ancien régime au XVI-XVIlIe siècle ». Sa première fille naît en 2009. « De monstre à malformation, histoire des représentations du corps difforme dans la société française du XVIe au XVIIIe siècle », est le titre de sa thèse soutenue en 2011. Elle est dédiée à sa « jumelle bicéphale ». Elle s’appelle Alice B., elle est la meilleure amie d’Aziza M. Elle a souvent gardé ses enfants. Elles ont étudié ensemble, à Paris 13, et sont restées amies jusqu’en 2021. Sa thèse à elle porte sur le sommeil.
Un simple un simple reflux gastro-œsophagien à l’origine des maltraitances ?
Après la naissance d’un deuxième garçon, en 2012, Aziza M. décide d’arrêter de travailler. Jasmine naît le 8 novembre 2013.
Jasmine est née et a commencé à vomir, elle est rentrée chez elle et a continué à vomir, elle a été examinée et son examen clinique était normal. C’est probablement un simple reflux gastro-œsophagien (RGO), affection qui touche deux bébés sur trois, se déclare avant deux mois et, au plus tard, est réglée avant 5 mois par un traitement anti reflux – qui lui est prescrit. Mais la mère revient à l’hôpital en disant que sa fille vomit de plus en plus. On lui fait une gastrostomie, une intervention médicale qui consiste à poser une sonde ou un bouton directement dans l’estomac à travers la paroi abdominale, mais la mère revient à l’hôpital en disant que Jasmine continue à vomir. Elle ne prend pas de poids, ce qui est très inquiétant, car à cet âge cela peut compromettre sa croissance. À l’hôpital Robert Debré, on décide de lui poser une valve, ce qu’on appelle un Nissen : l’œsophage est noué à sa base, à la fonction avec l’estomac, rendant mécaniquement tout reflux impossible. Les vomissements persistent.
Cela défie l’entendement des médecins de l’hôpital Robert Debré. Ils proposent une hospitalisation de quelques jours pour observer les symptômes de Jasmine, et les parents cherchent à décaler l’hospitalisation. Le docteur en charge de leur fille dit que ce n’est pas raisonnable et menace de rédiger une information préoccupante. Les parents se plaignent à la direction, et le 29 juillet 2015, Jasmine est prise en charge à l’hôpital Necker.
« À Necker, on est experts de la rareté », dit le professeur Véronique Abadie. « Nous avons exploré des symptômes banals, qui ont résisté à tous les traitements. Entre ses 20 mois et début 2021, ses examens cliniques étaient tous normaux. »
Jasmine a trois ans lorsque, début 2017, en raison d’une constipation très lourde, il est décidé de lui faire une colostomie du colon, c’est-à-dire de créer une ouverture du colon vers l’abdomen, pour évacuer les selles dans un sachet.
En février 2018, sa mère déclare que Jasmine ne tolère pas la nutrition entérale (par la bouche), souffrant de vomissements. Constatant une dénutrition grave, les pédiatres de l’hôpital Necker décident de la mise en place d’une nutrition parentérale, par la pose d’un cathéter veineux.
« Alors qu’il existait encore une alimentation par la bouche, la prise de poids était vraiment difficile », témoigne la gastro-entérologue Cécile Lambe, qui s’est occupée de cet aspect. « On augmentait les apports par transmission parentérale, mais on constatait des épisodes de malaise, qui s’arrangeaient après deux ou trois jours d’hospitalisation. » Devant la cour, elle déroule : « Est apparue une anémie par manque de fer. À partir de 2019, Jasmine a été transfusée toutes les trois semaines. De manière assez surprenante, les réserves de fer diminuaient, ce qui est impossible sans qu’il y ait des pertes de sang massives. On a fait une endoscopie pour voir s’il n’y avait pas d’origine intestinale à ces saignements, mais on n’a rien trouvé. Sans explications, on a commencé à avoir des doutes sur ce qui se passait dans cette famille. Est-ce que cette nutrition parentérale était correctement administrée ? Du sang était-il transfusé ? »
Des deux parents, c’est Aziza M. qui a été formée à la pose du cathéter central, qu’elle changeait régulièrement selon un protocole strict. Les médecins ont tous décrit une femme « intelligente » maîtrisant parfaitement les aspects techniques des soins à apporter à sa fille. Il serait aisé pour elle d’extraire du sang à sa fille, et de provoquer ces anémies. Serait-elle responsable des symptômes présentés par sa fille depuis toutes ces années ?
« Dieu m’en a donné deux parce que Jasmine va mourir »
Alice B., l’ancienne meilleure amie d’Aziza M., en a gros sur la patate. Évidemment, elle a été horrifiée lorsqu’elle a découvert les faits dont son amie était accusée, mais c’est allé plus loin encore. Rétrospectivement, elle a compris qu’Aziza M. ne l’avait jamais vraiment aimée, et qu’elle s’était servie d’elle. Elle a aussi eu une nouvelle lecture de certains événements.
Après la naissance des jumelles, en 2016, la mère a dit à Alice B. : « Dieu m’en a donné deux, parce que Jasmine va mourir. » Elle avait trouvé ça très dur, mais l’avait mis sur le compte de la souffrance de voir sa fille dépérir.
« Quand j’ai gardé Jasmine pendant qu’elle accouchait des jumelles, elle m’envoyait des textos pour m’interdire de lui donner à manger. Elle me disait que si elle mourait ce serait de ma faute et qu’elle m’en voudrait pour toujours, alors je n’osais rien lui donner, mais je voyais que Jasmine avait faim. »
Pour maintenir la capacité de Jasmine à absorber des aliments par la bouche (« l’oralité »), la mère donnait des Kinder, du jus de pomme, des Babybel à sa fille, et immédiatement elle lui retirait la nourriture par la sonde de la colostomie. Alice B. voyait la petite souffrir et sa mère se justifier : c’est pour éviter qu’elle ne vomisse.
Alice B. se rappelle aussi ce jour où elle a vu la mère injecter de l’eau à sa fille, via le bouton de la gastrostomie, afin de provoquer des vomissements chez Jasmine. D’une manière générale, Aziza M. n’administrait jamais la totalité de la nourriture à sa fille, et cela contre l’avis médical. « Jasmine avait faim tout le temps. »
Avant qu’elle ne quitte la salle d’audience, l’avocate générale lui demande ce que Jasmine lui avait dit, un jour, concernant sa propre mort. Alors Alice B. a pleuré un peu, et a dit « Elle m’a demandé si elle serait enterrée dans un cercueil, dans la terre. »
À 7 ans et 3 mois, Jasmine pèse 14,4 kg. En février 2021, l’équipe soignante de Jasmine décide d’hospitaliser la fillette à des fins d’observations. « Et là, reprend le docteur Cécile Lambe, on a eu une évolution absolument spectaculaire de Mayline. Elle ne faisait plus de malaise, elle a pris trois ou quatre kilos, et surtout, elle a refait ses réserves en fer. »
« Maman me faisait faire des malaises »
En trois semaines, la plupart de ses symptômes disparaissent. Prétextant la réalisation de nouveaux examens, les médecins demandant de prolonger l’hospitalisation. Les parents refusent, le professeur Véronique Abadie rédige une note à l’adresse du juge des enfants, qui décide du placement de Jasmine le 26 février, mesure prolongée le 8 mars. Le 17 mars, Jasmine est transférée à l’hôpital de Margency, où la juge des enfants décide de la placer pour six mois. Au mois de juin, l’équipe soignante écrit une note au juge afin de s’opposer au retour de Jasmine dans sa famille.
À l’audience, le papa est un roc doux sur les genoux duquel l’une des jumelles s’endort lorsque l’audience s’éternise, mais à l’époque, Samir R. est terriblement anxieux, dans le brouillard le plus total. Depuis que Jasmine est née, il n’a cessé de prendre soin d’elle. À l’hôpital, il faisait l’effet d’un « papa normal », très inquiet et réactif à la détresse de sa fille, alors que la mère étonnait, la docteur Lambe notamment, par sa froideur et son indifférence. La présidente demande à la référente ASE si elle avait « des interrogations sur le papa ?
— Je l’ai trouvé très authentique. Il s’effondre au début, il tombe des nues quand elle est incarcérée. Je sentais un Monsieur dépassé par la situation. »
À l’hôpital de Margency, « les médecins sont très surpris des connaissances médicales de cette jeune fille de 7 ans et demi, qui est allée jusqu’à diagnostiquer sa voisine de chambre », écrit la référente ASE. Elle parle d’une gamine qui, lors de leur rencontre, lui a jeté une télécommande au visage. « En mars 2023, quand j’ai quitté le service, elle m’a fait un câlin. Je l’ai vue grandir, s’ouvrir et s’apaiser. »
En octobre 2021, la juge des enfants explique à Jasmine que quelqu’un lui a fait du mal. « Est-ce que c’est maman ? Est-ce qu’elle va aller en prison ? » demande la fillette.
Lorsque ses parents sont interpellés, le 21 juin 2022, Jasmine pleure beaucoup. Elle dit : « Maman me faisait faire des malaises. »
Lors de la perquisition du domicile, les enquêteurs trouvent des carnets, rédigés de la main d’Aziza M. Sur l’un d’eux, un carnet rose à spirale, on peut lire : « La prochaine fois garder 2 seringues de sang avec moi pour mettre dans le gobelet d’analyse du KK + 6 gouttes dans chaque poche de selles au cas où ils viendront ramassés ». Plus loin : « Necker est entrain de m’acculer, ils me poussent vers mes retranchements. Sa devient extrêmement difficile. Cette pression sur mon dos Ils se doutent tous de quelque chose ». Et encore « Comment pourrais-je m’en sortir ? Même Samir, commence à douter de moi. II m’a dit que je lui avais fait quelque chose. »
À l’issue sa garde à vue, le père est laissé libre et la mère est incarcérée.
Référence : AJU507188