Tribunal d’Évry : « Ma génitrice est une personne ultra-violente »
Mercredi 25 février, le tribunal correctionnel d’Évry, en formation à juge unique, a jugé un jeune homme de 23 ans, prévenu de violences au préjudice de sa mère. Pour se défendre, Mohamed oppose la violence de sa mère, qu’il dénonce depuis son enfance, en attestent des plaintes et mains courantes déposées. Les magistrats sont peu réceptifs.

Le 2 décembre 2023 à 13 h 50, une femme d’un peu moins de 50 ans se rend au commissariat d’Athis-Mons afin de déposer une plainte contre son fils, Mohamed, qu’elle accuse de l’avoir étranglée, le matin même, devant chez eux. Rentrant des courses, elle avait garé sa voiture devant le pavillon de ses propres parents qui l’hébergent, elle, son fils et la petite amie de ce dernier. Mohamed l’attendait sur le pas de la porte, l’aurait pointée du doigt en disant à sa copine : regarde cette malade, filme-la ; les deux jeunes se seraient moqués d’elle, la mère aurait protesté et demandé que la petite amie arrête de filmer, et c’est alors que Mohamed, son propre fils, souligne-t-elle au policier qui prend sa plainte, l’aurait mise au sol, face contre terre, puis l’aurait soulevée en la serrant fort par le cou.
Sur la vidéo versée au dossier, dit la juge qui préside, seule, la 6e chambre correctionnelle du tribunal d’Évry, « on entend la petite amie vous demander de lâcher votre mère ». Mohamed : « T’es sûre que je la lâche ?
— Oui, lâche-la. » Et Mohamed lâche sa mère.
La juge relance : « Monsieur, est-ce que vous reconnaissez les faits ?
— Non », répond Mohamed. C’est un jeune homme de 23 ans entièrement vêtu de noir, la chemise boutonnée jusqu’au col, sans cravate. Sa tête est courbée au-dessus de la barre, ses yeux mi-clos, son visage est couvert par de longs cheveux ondulés.
Pourtant, et c’est un élément qui a pesé dans le renvoi de Mohamed devant ce tribunal, l’unité médico-judiciaire a estimé que les blessures étaient compatibles avec les déclarations de Sandrine, la mère et plaignante, absente ce jour à l’audience, mais partie civile contre son fils. Des marques rouges autour du cou qui donnent du crédit à son récit. Cinq jours d’ITT.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ce jour-là ? », demande la juge un brin renfrognée par ces dénégations entêtées.
— Ma génitrice, dit Mohamed, est une personne ultra-violente…
— Monsieur ! L’interrompt sèchement la présidente. Ici, on est saisis de violences que VOUS auriez commises à l’encontre de votre mère. Vos mauvaises relations, c’est du contexte ! »
« Ma mère s’est jetée sur ma petite amie »
Mohamed garde son calme, et de sa voix rauque poursuit : « Dès qu’elle m’a vu, elle a crié dans ma direction : Qu’est-ce que tu vas faire ? viens ici !’ À partir du moment où elle dit ce genre de choses, je sais qu’elle va être violente. » Il raconte que depuis des années, lorsque sa mère se met dans ce genre d’états, il s’enferme dans une pièce qu’il verrouille de l’intérieur, en attendant que ça passe.
« Ma mère s’est jetée sur ma petite amie. Elle est violente, elle a des problèmes mentaux pas traités. Elle a toujours été comme ça. On a filmé par prévention. Quand elle m’a attaqué, je l’ai plaquée au sol et je l’ai prise par le cou, elle s’est frappée toute seule. Quand j’ai compris qu’elle s’était calmée, je l’ai relâchée et elle est partie.
— Vous n’avez pas commis de violences ?
— Je l’ai maintenue au sol.
— Le certificat médical explique qu’elle a une hémorragie sous conjonctivale, comment vous l’expliquez ?
— Elle s’est débattue violemment. Ses blessures ne sont dues qu’à sa propre violence.
— Comment la mainteniez-vous ?
— Au niveau de la taille et de son cou. »
La juge a écouté et a répondu que ce n’était pas ce qu’il y avait dans le dossier, puis elle a baissé les yeux vers ce qui devait probablement être le dossier, comme si elle allait lire le témoignage qui contredirait le prévenu, mais elle n’a rien lu. Mohamed a ramassé un classeur qu’il avait posé à ses pieds, son dossier à lui, dans lequel il a rangé la déposition de sa petite amie qui, selon lui, témoigne des violences perpétrées par Sandrine. Il n’a pas été autorisé à la lire, et la juge ne le fera pas non plus, et en fin de compte, on n’en saura pas plus du contenu de la déposition du seul témoin des faits.
Des plaintes classées sans suite
Au lieu de cela, elle lui demande pourquoi, s’il estime avoir lui-même été victime de violences, il n’a pas porté plainte. Mohamed explique que c’est ce qu’il a fait. Il a porté plainte à plusieurs reprises depuis 2018, c’est-à-dire dès l’âge de 16 ans, mais ces plaintes ont toutes été classées sans suite par le parquet, dont le représentant à l’audience, assis sur son estrade, demeure silencieux. Mohamed a aussi déposé plusieurs mains courantes au commissariat. Et pour cette affaire, il a porté plainte, dit-il, mais le fait qu’il soit seul prévenu ce jour lui fait penser qu’elle a connu le même destin que ses autres plaintes.
Le jeune homme tient toujours son dossier à la main, et cite à toute vitesse, comme pour en dire le plus possible avant d’être interrompu, les éléments à charge contre sa mère. Son but est de montrer qu’il n’a fait que répondre, pour se protéger, à une violence ancrée de sa mère contre lui, ce à quoi la juge, de plus en plus excédée, lui répond que ce n’est pas le bon endroit pour parler de ça. Elle passe à l’examen de la personnalité.
Dans sa vie, Mohamed a fait plusieurs tentatives de suicide et n’a pas eu de suivi psychologique depuis l’âge de neuf ans. Placé à l’aide sociale à l’enfance de 9 à 13 ans, il a ensuite vécu chez ses grands-parents, jusqu’aux faits examinés qui leur ont permis de le mettre dehors avec la conscience tranquille, car le père et la mère soutiennent leur fille et ont décrit Mohamed comme parasite invétéré qui trouble la quiétude familiale. « Vous êtes hébergé par qui ?
— Par personne.
— Vous faites comment ?
— On dort dans la voiture, avec ma copine. »
Il travaille sans être déclaré sur des chantiers, pour 300 à 600 euros par mois. Il explique avoir essuyé de nombreux refus d’embauche, parce que les employeurs tapent le nom des candidats dans leur moteur de recherche et qu’il est l’homonyme d’un homme condamné pour actes de torture et de barbarie. Cela surprend la juge, qui lui dit que ce n’est quand même pas ça qui l’empêche de travailler. Il en convient. Ayant été déscolarisé de force par sa mère, explique-t-il, il n’a aucun diplôme, sinon celui de coach en haltérophilie qu’il vient d’obtenir.
« Pas du tout convaincu par la version sucrée et larmoyante »
Avant qu’il se lève, le procureur n’avait pas prononcé un mot, et le voilà qui abat un virulent réquisitoire, comme s’il attendait ce moment pour se lâcher avec des mots choisis. « Je ne suis pas du tout convaincu par la version sucrée et larmoyante du prévenu, disant que la coupable, c’est sa maman, qu’il appelle sa génitrice avec un brin de mépris ». Raide et immobile à la barre, les cheveux sur le visage, Mohamed entend le procureur lancer des intonations indignées, dénonçant une version « positionnée », dessinant en creux le portrait d’un prévenu manipulateur qui tente d’apitoyer, sans succès, il convient de le noter, le tribunal qui le juge. « Il vient nous dire aujourd’hui qu’il dort dans une voiture, alors qu’il est jeune et plein de ressources ? » lance-t-il sans vaciller.
Le prévenu n’ayant jamais été condamné, il requiert 6 mois de prison avec sursis, une interdiction de contact et un stage de citoyenneté.
Se défendant lui-même, Mohamed se lance dans une explication qui ne plaît pas à la juge. Elle l’interrompt pour lui demander de répondre plus concrètement aux réquisitions du procureur. En faisant cela, elle semble oublier que le prévenu est son propre avocat, et qu’en cela son propos en défense doit être considéré comme une plaidoirie qu’il convient de ne pas interrompre. Mohamed se reprend et n’essaie plus de convaincre qui que ce soit. Il déplore qu’on lui demande d’effectuer un stage payant alors qu’il n’a pas d’argent. « Et si je ne fais pas le stage, je vais me retrouver en prison, ce qui est cruel, je pense », dit-il du bout des lèvres.
Après quatre dossiers et une suspension d’audience de trois heures, Mohamed revient à la barre pour entendre la juge le condamner à quatre mois de prison avec sursis et à une interdiction de contact avec la victime. « Et 254 euros de frais de procédure, vous avez un rabais de 20 % si vous payez dans le mois. » Mohamed salut d’un furtif mouvement de front et tourne les talons.
Référence : AJU504041