Violences familiales : « J’avais 24 ans et ma vie était déjà un enfer »

Publié le 29/09/2025 à 11h17

Près de trois ans après la plainte, un homme comparaît devant le tribunal correctionnel de Paris pour des violences habituelles contre sa compagne. Si la période de prévention est d’environ quatre ans, des violences psychologiques ont couru sur près de trois décennies, avec des conséquences destructrices sur les trois enfants du couple.

Violences familiales : « J’avais 24 ans et ma vie était déjà un enfer »
Tribunal de Paris (Photo : ©P. Cabaret)

 

« En 1997, dit Marie L. qui venait de se marier avec son ancien professeur de littérature, j’avais 24 ans et ma vie était déjà un enfer », peut-on lire sur le procès-verbal, comme on aurait pu le lire dans le journal intime d’une femme battue.

Sur le PV de gendarmerie, rédigé dans la ville de Sarlat, le 16 novembre 2022, s’étale la plainte de Marie L., qui décrit les faits, mais aussi les émotions ressenties tout au long des 29 années de la relation qu’elle a entretenue avec Frédéric O.. Ce 16 novembre 2022, cette femme de 49 ans a décidé de  porter plainte contre son mari devant un officier de police judiciaire assermenté.

La procédure donne lieu à de nombreuses auditions de la plaignante, de son mari et de leurs enfants. Elle est ralentie par les problèmes de santé du mis en cause, un homme de 68 ans aujourd’hui, atteint d’un cancer de stade IV, « vous avez tous compris ce que cela signifie », a tonné gravement son avocate, lors du procès finalement audiencé le 10 septembre 2025 devant la 10ᵉ chambre du tribunal correctionnel de Paris. Frédéric O. comparaît pour des violences habituelles ayant entraîné une ITT de quatre jours. Marie L., partie civile, est absente.

Marie L. a connu Frédéric O. à 19 ans, mais ce n’est qu’à la troisième année de ses études de lettres qu’elle a entamé une liaison avec ce maître de conférence en littérature et histoire de l’art britanniques du XVIIIe siècle, de 16 ans son aîné, qui n’allait pas tarder à devenir une sommité, une référence mondiale et un mari violent.

« Le soir de notre mariage, il a dormi devant la télé alors que je pleurai. C’est l’un des jours les plus tristes de ma vie », déclare-t-elle aux gendarmes. « La prévention débute en 2018 », précise la présidente, tout ce qui s’est déroulé avant n’est que « contexte », en vue « d’éclairer » la période objet de la prévention.

J’ai toujours refusé d’être une femme battue

Le quotidien de Marie L. est fait de petites humiliations : il refuse de la « sortir » auprès de ses amis intellectuels : pas assez brillante, elle lui faisait honte. Elle préparait pourtant l’agrégation. Devant ses amis, il la qualifie de « post bac », et lui rappelle régulièrement que l’appartement bourgeois de 160 m² dans lequel ils vivent avec leurs deux enfants, « c’était grâce à lui ».

Marie L. songe à le quitter, il le perçoit et devient maussade, cassant et, finalement, violent. À la suite d’une bousculade, elle le menace de partir. Il va réveiller les enfants : « votre mère ne sera pas là demain matin », leur dit-il en jetant un regard accusateur à son épouse.

Les violences physiques ont débuté en mai 2018 : « il avait cassé un pot de confiture, il m’a attrapé par le visage, m’a asséné une claque. J’ai toujours la cicatrice », lit la présidente. « Son visage changeait, il se pinçait les lèvres et commençait à être rabaissant. » Il initiait les violences et Marie répondait : « Les enfants sont toujours arrivés quand je me défendais, ils nous ont séparé au moins trois fois », relate-t-elle.

Après un voyage aux États-Unis, en septembre 2019, « Fred a vrillé. Je lui ai répondu, et nous nous sommes battus. J’ai toujours refusé d’être une femme battue, je devenais comme lui. Quelqu’un de violent. Fred me disait ‘toi aussi, tu es violente’ », puis il partait dans un grand rire. Ce jour-là, dit-elle (toujours au gendarme de Sarlat), « maintenant chaque coup que tu me donnes, c’est un coup que je te rends. C’était une mauvaise idée, quand j’ai vu son regard, je me suis enfuie dans la cour. Fred m’a attrapée et m’a jetée dans la piscine. » Marie a dû escalader une barrière pour rentrer chez elle. « Ce qui le rendait agressif, c’était quand je lui tenais tête, quand je dépassais son emprise. »

« Le garçon est en détresse et la dernière est complètement perdue »

Le 6 novembre 2022, lors d’un repas de famille, Marie L. a un peu trop bu. Elle s’emporte contre sa fille, alors que Frédéric observe la scène en riant. Un esclandre éclate. Marie part à la gendarmerie. Une enquête préliminaire est ouverte. Marie et Frédéric se séparent le 6 avril 2023. Atteint d’un cancer, il est hospitalisé. En juin et juillet 2023, il écrit deux longues lettres. Ce sont des mea culpa affligés, sans espoir de la reconquérir, ni même d’enrayer la procédure qui le vise.

Dans cette procédure, l’aîné (né en 1998) a livré ce témoignage : « J’ai coupé tout contact avec mes parents en mars 2023, j’avais besoin de prendre mes distances. Ils savent que j’ai vécu leur folie. » Son père, dit-il, détruisait des objets, et « ma mère venait nous réveiller la nuit en disant à quel point notre père était horrible. » Elle disait aussi : « aidez-moi ».

Pendant longtemps, il a cru que sa mère était une « hystérique », avant de comprendre que c’était leur père, « grand manipulateur », qui dissimulait très bien ses propres agissements et disait : voyez comme elle agit, et en effet, Marie ne se contrôlait plus et parfois frappait ses enfants. « Elle-même victime, elle a fini par commettre des violences », analyse-t-il avec une maturité et une clairvoyance saluée par la procureure.

La cadette n’a pas voulu témoigner, tandis que la benjamine craint son père pour ses « crises de colère, « sachant que le moindre détail pouvait le faire dégénérer ». « Le garçon est en détresse et la dernière est complètement perdue », témoigne un ami du couple.

« Je me sens profondément coupable »

« Je suis profondément dans le regret et la culpabilité de toute la violence physique et psychologique que j’ai pu infliger à mon épouse », entonne le prévenu, diminué physiquement, mais pas verbalement, à la barre du tribunal. « J’ai pris conscience de la façon dont elle a vécu tout ce qui s’était passé. Je n’ai pas su reconnaître ma violence, catastrophique pour nos enfants, qui étaient dans un conflit de loyauté. Je me sens profondément coupable et je demande infiniment pardon à Marie pour les violences physiques et psychologiques.

— Vous admettez votre culpabilité pénale ?

— Complètement.

— Vous n’estimez plus que les violences sont réciproques ?

— Évidemment que non. J’ai toujours été acteur et partie prenante de ces violences. En ce qui concerne l’emprise, je comprends très bien ce qu’elle veut dire, et j’en suis désolé.

— Le premier coup, ça ne vous a pas tétanisé ?

— Apparemment, pas assez. On met ça sous le tapis, on s’embrasse. C’était une erreur profonde. J’en prends toute la responsabilité. Autant vis-à-vis d’elle que des enfants, je m’en mords les doigts.

— Vous comprenez que c’est une forme de maltraitance vis-à-vis des enfants ?

— Complètement. »

En fin d’audition, le prévenu explique qu’il a lui-même souffert de la violence de son père, qu’il a probablement reproduite. « J’espère qu’on ne retrouvera pas votre fils un jour à votre place » commente la présidente.

 « Le dossier décrit une femme complètement brisée »

 « Je dois vous dire, Monsieur, qu’à la lecture du dossier, j’étais un peu alarmée par vos déclarations, car ce qui ressortait, c’était de très grandes violences. Le dossier décrit une femme complètement brisée », entame la procureure. « Comme vous êtes gravement malade, je ne vais pas vous faire la morale trop longtemps », abrège-t-elle, avant de demander une peine de 15 mois de prison avec sursis probatoire (interdiction de contact, de paraître au domicile de la victime).

La défense plaide la personnalité, et surtout la maladie : « Il a des métastases partout, il tient à peine debout ! » Le tribunal prononce une peine de 18 mois avec sursis probatoire contre Frédéric O.

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