Agression sexuelle dans le périscolaire : « Il y a un écart entre des chatouilles dans le cou et des attouchements sur les parties intimes »
Souleymane D., un animateur de centre de loisirs du 10e arrondissement, a été jugé vendredi au tribunal judiciaire de Paris pour agressions sexuelles sur une petite fille de trois à cinq ans, entre juillet 2023 et octobre 2025. Il nie les faits. La décision sera rendue le 10 juillet.

Une petite fille brune est assise, sage, sur un canapé blanc anguleux à sa dimension, c’est-à-dire celles d’une enfant de cinq ans. Une femme assise de trois quarts dos la surplombe, elle lui pose des questions sur un ton précautionneux.
« Qu’est-ce qu’il te faisait ? »
La petite fille parle des chatouilles, sur le dos et sur les bras, puis sous les vêtements, des chatouilles qui descendent « sur les parties intimes ».
« Au-dessus ou en dessous de la culotte ? Peux-tu me décrire tout ce qu’il t’a fait ? »
La petite fille se tord les mains, glisse du canapé, se triture le nez, la bouche, tortille son t-shirt et tricote avec ses jambes. L’enquêtrice de la brigade de protection des mineurs sait qu’elle est mal à l’aise. Elle lui amène une poupée afin qu’elle décrive les gestes dont elle accuse un animateur du centre de loisir qu’elle fréquentait, rue de l’Aqueduc, dans le 10e arrondissement de Paris. C’est très efficace : la dimension ludique désolennise le moment ; la petite fille se détend visiblement. Elle dit qu’il fait comme des petites gratouilles et que ça dure longtemps. Elle fait le geste sur la poupée, ça dure une dizaine de secondes. Des « gratouilles » devant, sur la culotte, et derrière, sous la culotte. Ça lui a fait un peu mal.
« Souleymane m’embête en me tirant la capuche et en me faisant des papouilles sur le ventre »
Après avoir visionné la vidéo, projetée sur un écran de la salle d’audience, le prévenu a déclaré : « Je suis choqué de la vidéo, j’ai jamais fait ça, je ne comprends pas pourquoi elle explique ça. »
Quand, le 20 octobre 2025, son père lui a dit qu’elle irait au centre de loisirs de L’aqueduc pendant les vacances, où elle va depuis deux ans, Aline* s’est mise à pleurer. Elle lui a dit : « Souleymane m’embête en me tirant la capuche et en me faisant des papouilles sur le ventre », puis elle s’est tue, car c’était un repas en famille et elle était gênée. Plus tard, elle a raconté les attouchements sur les parties intimes. Elle l’a répété à sa mère. Le 25 octobre, le père a appelé le 119 et la directrice de l’école Louis Blanc, voisine de celle de l’Aqueduc, où Aline est scolarisée. L’animateur travaillait dans les deux établissements, en périscolaire (pendant la période scolaire) et en centre de loisirs (lors des vacances). La directrice de l’école dit son étonnement face à ces révélations, puis décide de ne pas signaler son animateur. Il est néanmoins suspendu à titre conservatoire.
Le 27 octobre, les parents d’Aline portent plainte. Le 30 octobre, c’est la brigade des mineurs qui passe la porte du bureau de la directrice. Elle leur dit ne pas se souvenir qu’elle avait eu une discussion avec le père 5 jours plus tôt. Les policiers commencent leur enquête sur cette école qu’ils connaissent, puisqu’un professeur est déjà mis en cause pour des agressions sexuelles sur plusieurs de ses élèves, pour des faits révélés peu de temps auparavant.
Au sujet de l’animateur Souleymane D., la hiérarchie unanime déclare aux enquêteurs qu’il était insoupçonnable : gentil, respectueux, positif. Sérieux, jamais problématique. Certains des témoins disent que les animateurs ne sont jamais seuls, d’autres disent que ça arrive. Un animateur, collègue et ami, tente de le joindre, en vain. Il vient le voir dans son quartier et lui tend une lettre de soutien de l’équipe pédagogique. Souleymane D. lui apparaît défaitiste : il refuse la lettre, lui dit qu’il préfère gérer seul, et le met en garde : aujourd’hui, c’est lui, Souleymane, mais plus tard, ça pourrait être les autres. Une autre collègue animatrice lui écrit pour lui apporter son soutien.
Le 26 novembre 2025, une enquête administrative de la ville de Paris conclut à un classement sans suite de ce dossier. Après une enquête où la petite fille a été entendue par ses parents, les policiers, le psychologue, dont émane un récit jugé « crédible », le parquet de Paris décide, le 12 février 2026, que Souleymane D. sera jugé en correctionnelle. Le vendredi 26 juin, l’homme de 25 ans comparaît devant la 15e chambre. La petite Aline et ses parents sont absents, « pour ne pas mettre un visage » sur l’agresseur de leur fille. La ville de Paris est partie civile, ce qui scandalise un peu tout le monde.
En début d’audience, l’avocate du prévenu a demandé le huis clos, arguant qu’en présence du public, les magistrats ne pourraient pas officier sereinement, qu’ils seraient menacés sur les réseaux sociaux, car « aujourd’hui, il y a une chasse aux sorcières énorme ». Personne n’a été d’accord, et la demande a été rejetée.
« Comment ça se fait qu’elle peut dénoncer ça ? »
Puis, après avoir longuement résumé l’enquête et projeté l’audition de la petite fille sur un grand écran, la juge assesseur a demandé au jeune homme de venir à la barre.
S’il reconnaît des gratouilles, « sur le cou et sur les bras », il nie les gestes décrits par Aline à la policière. Il ne sait pas quoi dire de plus. Il n’est pas loquace. La juge dit : « on va d’abord parler un peu de vous. » Elle évoque son parcours scolaire marqué par des troubles de l’apprentissage (fin de l’école en 3e), son parcours professionnel et ce qui l’a amené au métier d’animateur. Il répond qu’il s’est décidé à postuler, car il aimait bien s’occuper des enfants de sa famille.
« Vous avez reçu une formation ?
— Non, les animateurs m’ont aidé et c’est comme ça que j’ai eu ma formation.
— Donc c’est une transmission de savoir grâce aux autres animateurs ? »
Le prévenu répond que oui. Il n’a reçu aucune formation pour gérer, en moyenne, des groupes de huit enfants. En début de contrat, il a eu rendez-vous à la mairie. On lui a rapidement parlé de quelques règles inscrites dans la charte des animateurs, qui lui est remise. Par exemple, ne pas être tactile avec les enfants. « Certains de vos collègues ont dit que vous étiez tactile, sans pour autant décrire des gestes répréhensibles », et le prévenu en convient. « Par exemple ?
— Je leur faisais faire l’avion.
— Et des chatouilles ?
— Ça m’arrivait, mais ça se limitait au cou et aux bras.
— Dans quel cadre vous faisiez ces chatouilles ?
— Dans la cour, avec des enfants.
— Vous faites ça à n’importe quel enfant, ou vous aviez plus d’affinité avec certains enfants ?
— À n’importe quel enfant.
— Vous le faisiez souvent ? C’était quoi le but recherché ?
— Non pas souvent. C’était pour faire rigoler les enfants.
— Aline va expliquer que les gestes qu’elle dénonce à caractère sexuel, ça commence par des chatouilles sur le dos ou le ventre.
— Je ne fais pas ça.
— Comment vous interprétez que dans tout ce qu’elle déclare, 50 % sont vrais, et le reste est faux ?
— Je ne comprends pas, mais j’ai jamais fait ça.
— Mais vous avez essayé de comprendre ? Ce n’est pas anodin. Elle a 5 ans, il n’y a pas de but poursuivi. Comment ça se fait qu’elle peut dénoncer ça ? »
Souleymane ne peut pas l’expliquer, car il nie les faits, et semble gêné à l’évocation des « chatouilles », qu’il semblait faire régulièrement à tous les enfants, au vu et au su de tout le monde, alors que ces gestes sont proscrits par la charte des animateurs – ce qu’il savait et qu’il reconnaît. Il peine aussi à s’expliquer sur la présence de photos le montrant, en selfie, avec une enfant de maternelle qui lui fait un bisou près de l’oreille ; ou cette autre photo prise avec un enfant dont il a la charge, et qui est rangée dans ses favoris, alors qu’il « n’y a aucune photo de votre compagne », note la procureure.
Il y a aussi ce maillot de foot offert au petit N., alors qu’il avait été recruté par sa mère pour animer l’anniversaire d’un ami de l’enfant auquel il était invité. Pourquoi ce cadeau – un maillot du PSG floqué au prénom de l’enfant – onéreux et sans objet ? « Je lui avais promis », bredouille-t-il. Mais il n’avait plus de relation avec l’enfant, qui était passé au cours préparatoire. Il avait aussi refusé d’être payé pour cet après-midi de baby-sitting, car « il avait passé une bonne journée ».
« Un pédocriminel, ça s’arrête rarement à un ! »
Cet environnement, couplé aux déclarations extrêmement précises de l’enfant, emporte, selon la procureure, la culpabilité du prévenu. La petite fille aurait-elle pu se méprendre sur les gestes ? « Il y a quand même un écart entre des chatouilles dans le cou et des attouchements sur les parties intimes », estime la procureure. Elle demande 8 mois de prison ferme aménagés, puis dix mois de suivi sociojudiciaire sanctionné par deux ans de prison en cas de non-respect. Une interdiction de contact de trois ans, une interdiction définitive de toute activité en contact avec les mineurs. Elle demande l’exécution provisoire.
L’avocate de la défense entre dans le prétoire et dit : « Où sont les preuves ? » Elle plaide la relaxe. Pour cela, elle décortique le dossier pour pointer les incohérences dans les déclarations de l’enfants, recueillie successivement au cours de neuf auditions, ce qui ne favorise pas la spontanéité, selon elle. Elle ne remet pas en cause la parole de l’enfant, cite Outreau, et dit qu’en fait, Aline se trompe. La mise en cause de l’autre homme, le professeur, date de septembre 2025, et à ce moment, tous les parents sont en panique. Ces parents pointent les comportements potentiellement « suspects » d’autres animateurs. Cette ambiance aurait pu contaminer le discours de l’enfant, et c’est sur Souleymane D. que ça serait tombé. Pourtant, aucun élément objectif, dit-elle, ne permet d’affirmer qu’il a une attirance sexuelle pour les enfants. « Un pédocriminel, ça s’arrête rarement à un ! »
La décision sera rendue le 10 juillet.
*le prénom a été modifié
Référence : AJU505626