En liberté : une BD immersive en prison(s) avec la CGLPL

Publié le 25/09/2026

L’auteur-dessinateur Mathieu Sapin a visité une année durant avec Dominique Simmonot et les équipes du Contrôleur général de lieux de privation de liberté. Sa bande dessinée publiée chez Dargaud permet de mieux faire connaître au grand public l’action et les missions de cette autorité administrative indépendante et de faire prendre conscience, de manière plus ludique que dans les rapports officiels, la diversité des espaces d’enfermement et des conditions de vie de leurs occupants pouvant notamment porter atteinte au principe de dignité de la personne humaine.

Dargaud

Mathieu Sapin est un auteur-dessinateur éclectique, allant de la littérature jeunesse à l’univers politique, en particulier ces dernières années où il s’est mis dans les pas de différents candidats et présidents de la République, toujours dans une démarche qu’il qualifie d’immersive, allant de 6 à 18 mois de fréquentation des lieux et de leurs occupants1. C’est dans cette continuité qu’il a mené en 2025 une enquête À l’intérieur2, puis a suivi jusqu’en juillet 2026 la contrôleuse générale de lieux de privation de liberté (CGLPL), Dominique Simmonot, dans différentes visites de ses équipes inspectant des lieux d’enfermement soumis au contrôle potentiel du CGLPL. L’ancienne éducatrice pénitentiaire, puis journaliste spécialisée dans les affaires judiciaires, dont le mandat s’achève le 15 octobre 2026, qui dénonce à longueur de rapports et d’interventions publiques la vétusté et l’incurie de ces lieux oubliés de la République, a ainsi fait découvrir au novice des lieux hétéroclites, dans des états matériels et humains catastrophiques. Ce positionnement d’observateur, à la fois des lieux visités et des personnes y évoluant, mais également de ceux en charge de leur contrôle, produit un témoignage distancié, utilisant l’humour comme dérivatif aux constats récurrents et accablants sur le traitement des personnes privées de liberté, en dépit des obligations internationales de la France.

L’on peut à cet égard regretter que l’auteur n’ait pas saisi l’occasion de contextualiser l’existence de cette autorité, qui n’a pas été créée à l’initiative du législateur français. Il faut en effet rappeler que si le CGLPL existe depuis presque 20 ans3, c’est à la suite de la ratification par la France du protocole facultatif se rapportant à la convention contre la torture et autres peines et traitements cruels, inhumains et dégradants, adopté par l’assemblée générale des Nations unies le 18 décembre 2002. La loi lui a attribué le statut d’autorité administrative indépendante (AAI), qui lui permet, dans une indépendance absolue à l’égard des autres pouvoirs constitutionnels, de mener ses inspections afin de contrôler si les personnes enfermées sont traitées dans le respect de la dignité inhérente à la personne humaine, conformément à la Convention européenne des droits de l’Homme et des libertés fondamentales. Cette précision est essentielle car elle explique que des condamnations sont ensuite possibles, à laquelle la bande dessinée ne fait pas non plus allusion alors qu’elles sont itératives4 et donnent tout leur sens au travail effectué par le CGLPL. Ces condamnations de la France ont ainsi notamment concerné sa plus vieille prison (Fresnes5), visitée par l’auteur, mais aussi les conditions de détention, éprouvantes en raison de la surpopulation carcérale et de l’indignité de certaines structures de détention, notamment sur les questions d’hygiène et d’intimité. La Cour européenne des droits de l’Homme a conclu en outre le 16 janvier dernier à la violation des articles 3 et 8 de la CEDH du fait de l’existence de traitements inhumains et dégradants dans l’établissement vétuste de la maison d’arrêt de Strasbourg6.

Ce qui peut surprendre d’emblée le novice ou le non-juriste, tel Mathieu Sapin, c’est le spectre extrêmement large d’intervention du CGLPL et la diversité des lieux expertisés, allant des établissements pénitentiaires (eux-mêmes pluriels) aux établissements de santé (non moins variés), en passant par les locaux de garde à vue dans les services de police, de gendarmerie et de douanes, les centres de rétention administrative des étrangers, les zones d’attente des ports et aéroports, les dépôts dans les tribunaux et même les véhicules permettant le transfèrement des personnes privées de liberté. Parmi les quelque 5 000 lieux d’enfermement existant en France, l’auteur a accompagné les contrôleurs du CGLPL au centre pénitentiaire de haute sécurité de Vendin-le-Vieil, doté depuis un an d’un « quartier de lutte contre le crime organisé », mais aussi dans les locaux de garde à vue du commissariat de police des Lilas, au « dépôt » du tribunal judiciaire de Bobigny, à l’établissement pour mineurs (EPM) du quartier de la Valentine à Marseille, à la clinique psychiatrique Les Marronniers de Bully-les-Mines, dans un centre de rétention administrative (CRA) à Geispolsheim, et enfin dans les maisons d’arrêt de Nantes et de Fresnes.

Face à cette grande diversité de territoires, de motifs d’enfermement, de compétences nécessaires pour faire face à des besoins hétéroclites, l’on peut dans un premier temps se demander ce qu’il y a de commun entre une personne placée sous contrainte dans un établissement psychiatrique, qui sera peut-être à un moment sanglée sur un lit, avec une vidéo surveillance permanente et une personne en CRA qui a reçu une OQTF (obligation de quitter le territoire), placée dans une chambre de mise à l’écart, ou encore entre une personne mise à l’isolement suite à une tentative de suicide et un détenu condamné pour terrorisme ou trafic de stupéfiants. Le juriste répondra : le maintien de l’ordre public et de la sécurité tant à l’intérieur de l’établissement qu’à l’extérieur. La problématique soumise à l’expertise du CGLPL est de contrôler si l’équilibre avec le respect des droits fondamentaux des personnes privées de liberté a été préservé. C’est sur ce point que la bande dessinée de Mathieu Sapin est la plus pertinente et la plus efficace pour une meilleure connaissance ou appréhension par le grand public des réalités, loin des fantasmes des prisons quatre étoiles. En une case représentant le dégoût des visiteurs face à une grille bouchée où doivent être évacués les excréments et qui n’est nettoyée qu’une fois par mois, aux parois gluantes d’une douche à laquelle les détenus n’ont accès que trois fois par semaine, ou encore à la vision des rats courant dans les coursives, ou des barquettes de nourriture tellement surchauffées que le plastique s’est déformé, le dessinateur en dit plus au grand public que plusieurs pages de rapports regrettablement lues uniquement par quelques experts et enterrées par les administrations concernées. De fait, les rapports de visite systématiquement rédigés dans la foulée, voire les recommandations en urgence qui sont publiées au Journal officiel, comme celle qui a suivi la visite de Fresnes à laquelle Mathieu Sapin a participé7, sont souvent peu suivis d’effet, car les constats comme les causes sont déjà connus.

Dans ce monde d’acronymes (CGLPL, CRA, SPIP, EPM, OQTF, QLCO, etc.), ce n’est donc pas vraiment la bureaucratie qui domine, mais la baisse des moyens et de présence humaine (renforcée par un taux d’absentéisme pointé dans la BD) alimentée par des conditions de travail qui impactent le personnel pénitentiaire, éducatif ou psychiatrique lui-même. La considération pour les personnels, indépendamment des directions, est d’ailleurs sans doute insuffisante dans En liberté, alors que leur santé, comme celle des détenus, est largement « compromise », ainsi que le pointent les recommandations précitées du CGLPL relatives à la prison de Fresnes.

Si, dans l’épilogue, l’auteur tente de pousser l’immersion plus avant en se faisant enfermer dans une cellule de Vendin-le-Vieil, ce qui peut interroger8, on peut s’étonner au-delà de la conclusion convenue ou attendue sur la valeur inestimable d’être en liberté, d’un questionnement qui aurait mérité sans doute quelques planches de plus sur un ensemble de perceptions qui vont classiquement de la claustrophobie à l’écœurement, voire à la peur ; auxquelles il faudrait ajouter le rapport au temps, qui n’est pas du tout abordé. Cela tient sans doute au fait que les visiteurs du CGLPL sont constamment prioritaires dans leurs visites. Mais toute personne qui pénètre dans ces lieux, ne serait-ce que pour une visite de courte durée, est le plus souvent bouleversée sensoriellement et intellectuellement par un rapport au temps altéré, à la fois par la déconnexion avec le monde extérieur, par les moments d’attente imprévus et non maîtrisables, qui peuvent dépendre d’un transfèrement particulier, d’une agitation ou agression imprévisible, d’annulations de dernière minute dues à une absence ou une panne matérielle. Dès lors, tant les détenus, en premier lieu, que les personnels, les intervenants extérieurs, les avocats, passent une grande partie de leur temps à attendre en héros beckettiens du quotidien.

Néanmoins, la grande vertu de cette bande dessinée est d’entrouvrir les portes de ces lieux souvent remisés géographiquement, et sciemment abandonnés par les pouvoirs publics et la société, afin de mieux faire connaître leurs réalités, celle de leurs « enfermé.es »9.

Notes de bas de pages

  • 1.
    M. Sapin, Le Château. Une année dans les coulisses de l’Elysée, Dargaud, 2015 ; Campagne présidentielle. 6 mois dans les coulisses de l’équipe de campagne de François Hollande, Dargaud, 2017, réédité en 2022 ; Comédie française. Voyages dans l’antichambre du pouvoir, Dargaud, 2020 chroniqué dans ces colonnes (« Comédie française, une BD dans l’antichambre du pouvoir », LPA 29 déc. 2020, n° LPA158j5). V. aussi son film Le Poulain, Bac films, 2018. Et avec J. Sfar, Le Ministère secret, Héros de la République, t. 1, Dupuis, 2021.
  • 2.
    M. Sapin, À l’intérieur, Dargaud, 2025.
  • 3.
    L. n° 2007-1545, 30 oct. 2007, instituant un Contrôleur général des lieux de privation de liberté : JO, 31 oct. 2007. La loi initiale a été modifiée à plusieurs reprises, notamment pour étendre les compétences du CGLPL sur l’exécution matérielle des procédures d’éloignement des personnes étrangères.
  • 4.
    Le premier arrêt de condamnation de la France par la CEDH concernait la maison d’arrêt de Nancy qui a par la suite été détruite : CEDH, 25 avr. 2013, n° 40119/09, Canali c/ France.
  • 5.
    CEDH, 30 janv. 2020, n° 9671/15 et 31 autres, JMB et a. c/ France. Outre la prison de Fresnes, celles de Nice, et de trois autres outre-mer sont concernées. La prison de Fresnes a fait l’objet d’un arrêt ultérieur (CEDH, 6 juill. 2023, n° 84187/17 et cinq autres, B. M. c/ France).
  • 6.
    CEDH, 15 janv. 2026, n° 34994/22, R.M c/ France.
  • 7.
    Recomm. en urgence, 4 juin 2026, relatives à la maison d’arrêt des hommes du centre pénitentiaire de Fresnes (Val-de-Marne) : JO, 2 juill. 2026. La conclusion est sans appel : « Conjuguée à l’extrême vétusté et à l’insalubrité du lieu, la suroccupation chronique de la MAH de Fresnes, porte une atteinte grave à la dignité des détenus et aux conditions de travail du personnel. Les pratiques professionnelles doivent évoluer en faveur du respect de la dignité et de l’intégrité des personnes détenues. Sans délai, les pouvoirs publics doivent définir une stratégie immobilière claire pour l’avenir du centre pénitentiaire, incluant un programme de rénovation ou de reconstruction à la hauteur de sa dégradation constatée. Dans l’attente, aucune nouvelle incarcération ne doit intervenir au sein de l’établissement ».
  • 8.
    On suppose néanmoins que la bulle « l’endroit parfait pour être tranquille et écrire ma BD » est du second degré.
  • 9.
    Le CGLPL a produit une série de podcasts intitulée Les enfermé.es : https://lext.so/q1KMzO.
Plan