Philanthropie : la générosité des Français s’essouffle

Cette année la dynamique du don apparaît fragilisée, notamment par la baisse du pouvoir d’achat et les incertitudes économiques. Dans un tel contexte, le cadre fiscal de la philanthropie joue un rôle incitatif stratégique.
En 2024, les Français ont été plus nombreux à flécher leur impôt vers le secteur associatif. D’après le Baromètre de la générosité 2024, réalisé par Novos pour France générosités, qui analyse les données de la collecte de dons des particuliers de 57 associations et fondations de 2004 à 2024, cumulant plus d’un milliard d’euros de dons en 2024, avec + 1,9 % des dons des particuliers par rapport à 2023 en euros courants, la générosité des Français a progressé en 2024.
Progression des dons réguliers en 2024
La croissance de la collecte 2024 (+ 1,9 %) est essentiellement assurée, comme les années précédentes, par la progression des dons réguliers, c’est-à-dire opérés par prélèvement automatique. Leur croissance est de + 4,4 % par rapport à 2023 en euros courants. La part des dons par prélèvement automatique représente 45 % de la collecte en 2024 contre 20 % en 2005. Cette croissance des dons réguliers est en partie la conséquence des évolutions des stratégies de collecte des organisations pour inciter les donateurs à apporter ce type de soutien, permettant d’inscrire les programmes d’action dans la durée et d’anticiper les imprévus.
L’essor de la collecte numérique est fondamental pour le secteur
Dans la lignée de l’année 2023, en 2024 le secteur de la philanthropie enregistre une belle progression des dons ponctuels en ligne : + 8,4 % en euros courants rapport à 2023. Ainsi, la part du digital dans la collecte des dons ponctuels progresse et correspond désormais à 33 % du total des dons en 2024, contre 20 % en 2019. L’essor du don en ligne est à la fois la conséquence des stratégies réussies des organisations pour numériser leur recherche de fonds et également le fait que dorénavant toutes les générations sont familières avec le digital (hormis les plus de 75 ans).
Une progression des dons en trompe-l’œil
Cependant, cette hausse compense tout juste l’inflation. Si l’on réévalue les montants des dons à l’aide de l’indice des prix mensuels de l’Insee, la générosité stagne en euros constants en 2024 par rapport à 2023. Plus préoccupant : 2024 marque la plus faible progression des dons depuis 20 ans, à l’exception de la baisse notable des dons enregistrée en 2018, lors du remplacement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) par l’impôt sur la fortune immobilière (IFI). D’après le baromètre de la solidarité 2025 réalisé pour Apprentis d’Auteuil, si le nombre de donateurs reste stable en 2024, avec une dynamique positive du côté des hauts revenus, les montants des dons régressent, et reviennent à leur niveau de 2022. 52 % des Français affirment avoir réalisé au moins un don à des fondations ou des organismes caritatifs en 2024 (+ 1 point depuis 2019). Ce chiffre grimpe à 84 % parmi les hauts revenus (+ 7 points en 5 ans). En revanche, après une hausse en 2023, le montant moyen des dons déclarés baisse en 2024 : légèrement pour le grand public (364 € vs 371 €), et plus fortement chez les hauts revenus (2 322 € vs 2 686 €).
Poursuite de la baisse des plus petits dons
Les dons ponctuels sont eux en très léger recul : – 0,1 %. On observe dans cette édition du baromètre de la générosité la poursuite de la baisse du nombre de dons ponctuels inférieurs à 150 euros : – 3,6 % en 2024 par rapport à 2023. « D’année en année, la baisse constante des plus petits dons dénote un changement progressif structurel de la générosité en France », constate France Générosité. Les dons de moins de 150 euros représentent désormais 39 % de la collecte en 2024, contre 69 % en 2005. En outre, d’après le Baromètre de la Solidarité 2025, on observe en 2024 un léger recul des dons chez les Français les plus aisés par rapport à 2023 (- 0, 3 %). Pour Apprentis d’Auteuil, cet indicateur est « très probablement corrélé au contexte de perplexité et d’incertitude croissante sur l’avenir ».
Une baisse de collecte en 2025 ?
Avec une baisse de la collecte en fin d’année et dans un contexte économique et politique toujours aussi tendu, 2025 s’annonce difficile. Le Baromètre de la générosité 2024 observe que, après un premier semestre 2024 très encourageant (+ 3,1 % par rapport au premier semestre 2023), le second semestre marque un fort ralentissement (+ 1 % par rapport au deuxième semestre 2023). Ce ralentissement est dû à la baisse de la collecte du mois de novembre (- 3,1 %) et dans une moindre mesure à celle de décembre (- 0,3 %), sachant que ces deux mois représentent 56 % de la collecte du second semestre et un tiers de la collecte annuelle en 2024. La situation apparaît d’autant plus préoccupante que, d’après le Baromètre de la Solidarité 2025, 20 % des Français ont réalisé un don en début d’année 2025. Ce chiffre baisse nettement par rapport à l’an passé, de – 4 points. Et 48 % des Français déclarent que leur pouvoir d’achat a baissé par rapport à 2024. De fait, la baisse de pouvoir d’achat demeure en tête des raisons pour lesquelles les donateurs prévoient de baisser le montant de leurs dons. Plus d’un donateur sur deux qui diminue ses dons le justifie par cette raison.
Des Français bien informés sur les dispositifs fiscaux applicables aux dons
« Les Français – et plus particulièrement les plus aisés – sont de mieux en mieux informés sur les avantages fiscaux liés aux dons et aux legs. Des connaissances qui ont un véritable impact sur leurs dons », soulignent les équipes d’Apprentis d’Auteuil. 72 % des hauts revenus répondent qu’ils connaissent le plafond de déduction des dons (+ 2 points), et 35 % que cela a eu une incidence sur leurs dons (+ 5 points). 87 % déclarent se sentir bien informés sur les avantages fiscaux liés aux dons, donations et legs (+ 7 points). Aujourd’hui, la presse et les organismes caritatifs jouent un rôle plus important que l’administration fiscale dans l’information des donateurs sur les avantages fiscaux.
32 % disent s’informer auprès des organismes caritatifs auxquels ils donnent (+ 6 points), 35 % auprès de la presse spécialisée et/ou généraliste (+ 3 points), et 31 % auprès de l’administration fiscale (+ 3 points). « Les chiffres le montrent. Les politiques fiscales et leur stabilité créent une véritable dynamique positive sur le don », soulignent encore les équipes d’Apprentis d’Auteuil. L’essor de la philanthropie en France est en effet fortement corrélé avec la fiscalité attractive qui s’applique aux dons des particuliers comme à ceux des entreprises. Les dons déduits de l’impôt sur le revenu ont augmenté de + 70 % en 10 ans (entre 2005 et 2015, Observatoire de la philanthropie – Fondation de France, avril 2018).
Les dispositifs fiscaux utilisés par les particuliers en matière d’impôt sur le revenu…
Les dons des particuliers aux organismes d’intérêt général ouvrent droit à une réduction d’impôt sur le revenu (IR) égale à 66 % de leur montant, dans la limite d’un plafond annuel égal à 20 % du revenu imposable. Lorsque les dons effectués au cours d’une année excèdent la limite de 20 %, l’excédent peut être reporté successivement sur les cinq années suivantes et ouvre droit à la réduction d’impôt dans les mêmes conditions. Pour les dons aux organismes d’aide aux personnes en difficulté, le taux est de 75 % dans la limite d’un montant plafond (dispositif Coluche). La part des dons allant au-delà de ce plafond se voit appliquer le taux de réduction d’impôt de droit commun de 66 %. Il n’est pas tenu compte de ces dons dans le calcul de la limite de 20 % du revenu imposable visée par l’article 200 du Code général des impôts (CGI). La loi n° 2025-127 du 14 février 2025 de finances pour 2025 a pérennisé le plafond de 1 000 euros applicable à cette réduction d’impôt. Ce plafond de 1 000 euros avait été mis en place de façon temporaire pendant la crise sanitaire, en 2020, avant d’être renouvelé en 2021, 2022 et 2023 puis prorogé jusqu’au 31 décembre 2026. Ce plafond spécifique s’applique aux dons réalisés au profit des organismes dont l’activité principale est de contribuer à favoriser le logement ou à fournir gratuitement des repas ou des soins aux personnes en grande précarité. Le législateur l’a étendu aux dons effectués au profit des organismes sans but lucratif (OSBL) qui aident les violences domestiques en leur proposant un accompagnement ou en contribuant à favoriser leur relogement. Ces associations bénéficient désormais du taux majoré de 75 %.
… et en matière d’IFI
Les contribuables qui sont redevables de l’IFI peuvent déduire de leur impôt une somme correspondant à 75 % du montant des versements qu’ils ont réalisés au cours de l’année au profit d’organismes d’intérêt général. Cette réduction d’impôt est plafonnée à 50 000 euros par an. Par ailleurs, la liste des organismes habilités à recevoir ce type de dons est plus restreinte que celle des organismes habilités à recevoir des dons éligibles à la réduction d’impôt sur le revenu. Ils sont listés à l’article 978, I, du Code général des impôts. Sont notamment concernées les fondations reconnues d’utilité publique, les fondations universitaires et partenariales et certaines structures d’insertion par l’activité économique. En 2022, l’ensemble des dons déduits de l’IR et de l’IFI a représenté 3,632 milliards d’euros, soit une croissance de 6,7 % du montant des dons déclarés par les particuliers entre 2021 et 2022. Ces dons ont été effectués par 5,5 millions de foyers fiscaux donateurs. Compte tenu de la porosité existant entre les dons déduits de l’IR et ceux déduits de l’IFI, les donateurs privilégient, a priori et autant que possible, le taux de déduction le plus élevé.
Philanthropie et sécurité juridique
Les réformes de la législation fiscale comportent un risque réel de diminution des dons. Cela a été le cas lors de la réforme de l’ISF et de la création de l’IFI. Depuis 2007 et la loi n° 2007-1223 du 21 août 2007, dite TEPA, les personnes assujetties à l’ISF pouvaient déduire de leur ISF jusqu’à 75 % des dons effectués à certains organismes, en particulier les fondations reconnues d’utilité publique. La réduction liée à l’ISF était massivement utilisée. D’après le baromètre Dons ISF/2015 publié par Apprentis d’Auteuil, 17 % des contribuables recouraient exclusivement au dispositif de réduction d’impôt lié à l’IFI. Avec le passage de l’ISF à l’IFI, alors même que la réduction d’impôt a été préservée, l’élan philanthropique soutenu par une fiscalité sur mesure s’est essoufflé. Apprentis d’Auteuil, a enregistré en 2018 une baisse de 19 % de sa collecte auprès du grand public. Dans un tel contexte, le secteur associatif s’inquiète des projets de réforme qui viendraient réduire l’intérêt des dispositifs fiscaux éventuels. Un rapport remis en mai 2025 au gouvernement Bayrou, par l’Inspection générale des finances et l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, envisage de rogner les quelque 3,5 milliards d’euros de réductions fiscales accordées pour les dons consentis aux OSBL, à hauteur de quelque 450 millions d’euros. Parmi les pistes de réforme proposées : plafonner le dispositif de réduction fiscal lié à l’IR à 2 000 €, pour une économie de 360 millions d’euros ; supprimer le taux de réduction spécifique de 75 % du dispositif Coluche pour le remplacer par le taux de droit commun de 66 %, pour une économie de 47 millions d’euros ; et enfin raboter cette disposition pour l’IFI en limitant la réduction fiscale à 50 % du montant du don, plafonné à 20 000 €, pour un gain de 48 millions d’euros.
Référence : AJU017t0