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Anne Barraud : « L’expert-comptable est en quelque sorte un médecin pour l’entreprise » !

Publié le 11/05/2022 - mis à jour le 11/05/2022 à 10H55
Anne Barraud : « L’expert-comptable est en quelque sorte un médecin pour l’entreprise » !
Olivier Le Moal / AdobeStock

Près de 6 500 experts-comptables exercent en Île-de-France. Ces professionnels, moins exposés que d’autres métiers, n’en restent pas moins essentiels au bon fonctionnement des entreprises et de l’activité économique. Pour Anne Barraud, experte-comptable à Paris, associée du groupe Exponens, l’expert-comptable agit comme « un médecin pour l’entreprise ». Fort de ses 30 années d’expérience, elle porte un regard avisé sur sa profession et sa numérisation boostée par la pandémie.

Actu-Juridique : Le métier d’expert-comptable a-t-il été transformé par ces deux dernières années ? Si oui, comment concrètement ?

Anne Barraud : Fondamentalement, l’activité d’un expert-comptable n’a pas beaucoup changé. Le cœur de notre métier est toujours d’établir, pour nos clients, des comptes annuels. C’est davantage la pratique de notre profession qui a évolué. Aujourd’hui, plus qu’avant la pandémie, certaines de nos tâches sont dématérialisées. La crise Covid a accéléré à ce propos un processus qui était en marche. Elle nous a forcés, et nos clients aussi, à déployer d’autres méthodes pour échanger des documents nécessaires à la comptabilité. De fait, la numérisation des documents s’est répandue bien plus qu’elle ne l’aurait fait sans la pandémie.

Aussi, cette modernisation de la saisie impacte le travail de nos collaborateurs. Leur mission se tourne désormais davantage sur le contrôle des données établies par des logiciels que de la simple saisie. En clair, nous sommes passés d’une activité de saisisseur à celle de data contrôleur.

Actu-Juridique : En résumé, l’expertise a pris le dessus sur la pure comptabilité ?

Anne Barraud : Oui, c’est une bonne synthèse il me semble. Néanmoins, la phase de numérisation dont nous parlons est encore en cours. La crise Covid nous a aidés à franchir une étape mais il reste encore beaucoup à faire. Certains dirigeants, notamment, préfèrent user encore de la bonne vieille méthode de la boîte à chaussures pour nous transmettre leurs documents comptables. L’obligation de facturation électronique, qui s’étalera entre le 1er juillet 2024 et le 1er janvier 2026, sera à cet égard une autre étape importante.

Ainsi, il est vrai que nous disposons, aujourd’hui, de temps supplémentaires pour analyser les données de nos clients et les conseiller dans leurs choix stratégiques. Cela nous permet aussi d’alerter ou d’échanger avec eux plus fréquemment, de leur donner des informations en temps réel, et de ne plus nous limiter au rendu annuel. Notre mission auprès d’eux est renforcée.

Actu-Juridique : Ne pensez-vous pas que cette numérisation accélérée mette en danger l’existence même de votre profession et de votre savoir-faire ?

Anne Barraud : Non, l’homme et la machine ne sont pas en concurrence, ils sont complémentaires. Les logiciels que nous utilisons actuellement nous permettent de gagner un temps précieux. Cependant, aucune machine n’est encore capable de mener un raisonnement clair et précis des données établies, et à plus forte raison encore si celles-ci sortent de l’ordinaire. L’œil de l’expert-comptable reste donc essentiel.

En nous appuyant sur la technologie nous pouvons affiner les conseils et l’expertise apportés aux chefs d’entreprise. Aussi, des mêmes chiffres vérifiés et validés par un ordinateur, pour deux entreprises évoluant dans le même secteur, peuvent avoir deux interprétations structurellement différentes. Or, ces deux interprétations ne peuvent être le fruit d’une machine, mais bien d’un professionnel qui connaît la situation de telle entreprise, sa structuration, son évolution et les personnes qui y travaillent. In fine, pour l’expert-comptable, la machine représente un gain plus qu’une perte. À elle, les opérations dites « classiques », à nous les plus complexes.

Actu-Juridique : Vous avez 30 ans d’expérience. Diriez-vous que le métier que vous pratiquez aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui de vos débuts ?

Anne Barraud : L’essence même de la mission de l’expert-comptable est la même. Cependant, aujourd’hui, vous vous en doutez, nous pouvons analyser beaucoup plus de données et ce beaucoup plus rapidement. Le métier d’expert-comptable a surtout gagné en productivité. Des saisies que nous faisions en quelques heures, nous les faisons peut-être en quelques minutes dorénavant. Ce gain de temps est précieux. L’évolution du métier d’expert-comptable est surtout liée à la notion de temps.

Actu-Juridique : La formation des jeunes suit-elle ces tendances dont vous parlez ?

Anne Barraud : Pour être tout à fait franc avec vous, la formation est encore à la traîne à ce sujet. Les étudiants apprennent, et c’est essentiel bien sûr, à faire les calculs de base, ou à réaliser des écritures comptables avec « trois chiffres après la virgule », mais leur apprentissage se limite à ces acquis, les mêmes qu’il y a 30 ou 40 ans. Analyser, interpréter, déduire, raisonner, tout cela ne se fait pas via un tableau et un total. Aussi, un expert-comptable moderne doit savoir gérer des équipes, des clients et tout un tas de problématiques qui ne sont pas enseignées dans la seule théorie. Les jeunes qui arrivent dans les cabinets ou les entreprises sont surpris par le gap qu’il y a entre l’apprentissage et la pratique, ou la vie active. C’est un sujet de préoccupation pour notre métier.

Actu-Juridique : La profession d’expert-comptable attire-t-elle justement les jeunes et y a-t-il des besoins de recrutement ?

Anne Barraud : Les besoins sont énormes et ils sont loin d’être satisfaits. Cela s’explique, il me semble, par un déficit d’image. Généralement, le comptable est perçu comme personne assise derrière son écran toute la journée, dont la seule tâche est de saisir des chiffres. Et ce avec des horaires impossibles.

Or, si le métier, c’est vrai, n’est pas simple en soi, la réalité n’est pas celle-ci, bien au contraire. Un expert-comptable manage des équipes, il multiplie les rendez-vous avec ses clients, il conseille, avise, alerte. Il est en quelque sorte un médecin pour l’entreprise. Nous devons donc changer l’image un peu ennuyeuse qui colle à notre profession ! Comment ? Par plus de communications d’abord.

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