Les femmes et la Bourse : l’AMF passe à l’action

Publié le 09/07/2026
Les femmes et la Bourse : l’AMF passe à l’action
Apichat/AdobeStock

Deux fois moins nombreuses que les hommes à investir en produits financiers, les femmes restent à l’écart des marchés malgré une décennie de sensibilisation. Le 6 mai dernier, l’Autorité des marchés financiers a présenté un plan d’éducation financière dédié, inscrit dans la stratégie nationale 2026-2028.

Le chiffre est têtu, et il revient chaque année dans les statistiques de l’Autorité des marchés financiers (AMF) avec une constance qui finit par interpeller. En 2023, 21 % des femmes déclaraient investir en Bourse, via un compte-titres, un PEA, des crypto-actifs ou dans le cadre du financement participatif, contre 42 % des hommes. En 2025, l’écart s’est à peine réduit : 24 % contre 45 % (AMF, Baromètre de l’épargne et de l’investissement, 2025). Quant aux actions cotées en particulier, les femmes n’étaient que 8 % à en détenir en 2025, contre 15 % chez les hommes.

Plus révélateur encore : parmi les investisseurs actifs (ceux ayant réalisé au moins une opération à l’achat ou à la vente), la part des femmes a même reculé, de 30 % en 2022 à 25 % en 2024. Autrement dit, non seulement les femmes sont moins nombreuses à franchir le pas, mais celles qui le franchissent tendent à s’éloigner progressivement des marchés. C’est sur ce constat que l’AMF a pris la parole le 6 mai dernier, à l’occasion du Comité stratégique d’éducation financière (Educfi), réuni en présence du ministre de l’Économie. Le régulateur a annoncé vouloir déployer un plan d’action spécifique « Femmes et investissement », dans l’objectif de définir une stratégie d’éducation financière dédiée qui sera mise en œuvre en 2027 (communiqué AMF, 6 mai 2026).

Un fossé qui déborde largement de la Bourse

Les données du baromètre AMF trouvent un écho dans d’autres sources, qui dessinent un tableau plus large des inégalités financières entre femmes et hommes en France. Selon l’Insee, le patrimoine brut moyen d’un homme s’élevait à 228 000 euros en 2024, contre 192 000 euros pour une femme (Insee, Les montants de patrimoine détenus par les ménages en 2024, décembre 2025). Un écart de quelque 16 % qui n’est pas le fruit du hasard, mais l’accumulation de toute une vie de décisions – ou d’absences de décisions – financières. Car le problème commence bien avant la Bourse. En 2025, l’écart salarial entre femmes et hommes atteint encore 14,2 % à temps plein dans les entreprises de plus de dix salariés (Insee, Les Glorieuses, novembre 2025). Moins de revenus signifie mécaniquement moins de capacité d’épargne, donc moins de capital à investir. L’enchaînement ne s’arrête pas là : il se prolonge jusque dans la vieillesse. Les femmes retraitées perçoivent en moyenne des revenus individuels annuels inférieurs de 27 % à ceux des hommes retraités, un écart qui grimpe à 52 % pour les femmes les plus modestes (Insee, Niveau de vie et pauvreté des femmes et des hommes).

C’est précisément cette mécanique cumulative que l’AMF cherche à court-circuiter. En 2024, 72 % des femmes déclaraient que leurs pensions de retraite seront insuffisantes pour vivre correctement, soit 13 points de plus que les hommes selon le Cercle de l’Épargne. Elles ont donc conscience du problème, sans que cela suffise à les pousser vers les marchés financiers. Le baromètre AMF révèle également d’autres asymétries comportementales. En 2025, plus de la moitié des femmes interrogées (51 %) refusaient toute prise de risque en matière d’investissement, contre 31 % des hommes (AMF, Baromètre, focus Femmes, mars 2026). Cette aversion au risque plus prononcée n’est pas sans lien avec la moindre confiance en soi déjà évoquée.

Le tableau se nuance dès lors qu’on observe le comportement de celles qui ont déjà franchi le pas. Parmi les femmes investissant en Bourse, les taux de détention d’actions cotées, de fonds d’investissement ou de placements en financement participatif sont strictement comparables à ceux des hommes – respectivement 33 %, 23 % et 22 % dans les deux groupes (AMF, Baromètre focus Femmes, mars 2026). En résumé, une fois l’entrée effectuée, les comportements convergent. Le problème n’est pas dans la pratique, il est dans le seuil. L’AMF entend précisément desserrer verrou initial, psychologique autant que structurel.

Il serait toutefois inexact de dresser un tableau entièrement statique. En l’espace de trois ans, la part des femmes déclarant choisir seules leurs placements a sensiblement augmenté : elles sont aujourd’hui 46 % à le déclarer, contre 43 % des hommes. Parallèlement, la part de celles qui s’en remettaient à un professionnel a chuté, de 32 % en 2023 à 23 % en 2025 (AMF, Baromètre, focus Femmes, mars 2026). Une évolution notable, qui témoigne d’une plus grande autonomisation, sans pour autant se traduire encore par un basculement vers les produits les plus risqués.

Enfin, une lueur d’espoir se dessine du côté des jeunes générations : 48 % des femmes CSP + de moins de 35 ans déclarent investir dans des produits boursiers (AMF, Baromètre, focus Femmes, mars 2026). La fracture n’est donc pas immuable, elle est largement conditionnée par la catégorie sociale et la génération, ce qui oriente d’ores et déjà les pistes d’action.

Une question de confiance autant que de revenus

L’explication par les inégalités salariales et patrimoniales est réelle mais insuffisante. L’AMF pointe un frein plus difficile à saisir : le manque de confiance en soi. Seules 28 % des femmes estiment avoir les compétences nécessaires pour gérer leurs placements, contre 51 % des hommes. Or l’Autorité souligne que les niveaux réels de connaissances financières entre les deux sexes ne justifient pas un tel écart de perception. Le problème n’est donc pas tant l’ignorance que la sous-estimation de ses propres capacités, un biais cognitif bien documenté, mais dont les conséquences patrimoniales sont concrètes et durables. Pour Marie-Anne Barbat-Layani, présidente de l’AMF, il s’agit d’un enjeu majeur pour l’autonomie financière des femmes, et d’un manque à gagner pour l’économie dans son ensemble.

Un plan en deux temps

Le programme annoncé s’inscrit dans la stratégie nationale d’éducation financière 2026-2028, pilotée conjointement par la Banque de France et le ministère de l’Économie. Il se déploiera en deux phases distinctes. En septembre 2026, l’AMF lancera une nouvelle étude qualitative pour identifier plus finement les freins à l’investissement des femmes et les leviers éventuels. Les résultats permettront de définir une stratégie d’éducation financière dédiée, mise en œuvre à partir de 2027. En attendant ces échéances, des mesures concrètes sont prévues à court terme, notamment la création d’un espace pédagogique entièrement dédié aux femmes dans la rubrique « Épargnants » du site de l’AMF. Ce plan « Femmes et investissement » vient s’articuler avec les actions d’éducation financière que l’AMF mène déjà depuis 2023 auprès des jeunes investisseurs, dont la troisième édition de la campagne sera lancée en octobre prochain.

La démarche de l’AMF mérite d’être saluée pour sa méthode : l’institution choisit de commencer par comprendre avant de prescrire. C’est aussi une reconnaissance implicite que les campagnes génériques d’éducation financière n’ont jusqu’ici pas suffi à réduire l’écart. Les femmes ne constituent pas un public homogène, et les obstacles qu’elles rencontrent – représentations culturelles, moindre exposition aux discours financiers, sentiment d’illégitimité dans des univers perçus comme masculins – appellent des réponses ciblées.

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