Emmanuel Prost : « Nos dessins seront pour longtemps les seules images de ce procès » !

Publié le 02/06/2022 - mis à jour le 02/06/2022 à 14H17

Ce sont les yeux de la société lors des procès, mais ils restent la plupart du temps invisibles… Au procès des attentats du 13 novembre, les dessinateurs de presse ont une place fondamentale. Ils produisent les seules images qui resteront du procès du Bataclan. Le dessinateur Emmanuel Prost, 37 ans, suit pour le journal Charlie Hebdo ce procès historique depuis le mois de septembre. Il raconte les coulisses des images qui feront parties de la mémoire collective.

Dessin du procès par Emmanuel Prost pour Charlie Hebdo.

Emmanuel Prost/Charlie Hebdo

Actu-Juridique : Comment êtes-vous arrivé à couvrir ce procès ?

Emmanuel Prost : Je ne suis pas spécialisé dans le dessin d’audience et je ne connaissais pas grand-chose à la justice. Je n’aurais jamais assisté à ce procès si je n’avais pas été dessinateur. Le dessin est un grand privilège qui permet de rentrer dans plein de mondes. Charlie Hebdo cherchait trois dessinateurs pour se relayer pendant toute l’année et couvrir le procès entier. Un ami dessinateur qui avait décliné la proposition a donné mon nom. J’étais très content d’avoir cette opportunité. Je fais du dessin d’observation, et dans la plupart des situations, je peux être concurrencé par la photographie. Une audience, c’est le seul cadre où le dessinateur a vraiment une place incontestable. Le procès est filmé, mais les images tournées par les caméras seront ouvertes dans une cinquantaine d’années, et seulement à des fins de recherches. Les dessins que nous réalisons seront pour longtemps les seules images de ce procès.

Actu-Juridique : N’avez-vous pas eu un moment de recul à l’idée de ressasser toute l’année l’un des pires événements de France ?

Emmanuel Prost : Je ne suis pas Parisien, j’ai donc vécu les attaques d’une manière plus distanciée que la plupart des gens qui assistent à ce procès. Lorsqu’on est dessinateur, comme lorsque l’on est journaliste, on se trouve nécessairement confronté à la tragédie humaine, puisque c’est notre métier de la raconter. J’ai dessiné des Palestiniens, des Rwandais qui ont perdu toute leur famille dans le génocide. On est témoin, on garde du recul. La différence dans cette affaire est la brutalité avec laquelle cela s’est passé. Les parties civiles ont vu leur vie basculer de la normalité à l’enfer en une fraction de seconde. Pour beaucoup d’entre elles, ce moment de bascule a impacté leur vie durablement. Elles n’ont pas seulement raconté les attaques, mais tout le parcours chaotique qui s’en était suivi. Même des gens qui s’en sont sortis sains et saufs ont été défoncés à l’intérieur. Un homme a témoigné pour son fils, qui s’est suicidé 6 ans après les faits. Il est considéré comme une victime des attaques.

Actu-Juridique : Est-ce une pression particulière de dessiner des gens qui ont tant souffert ?

Emmanuel Prost : Je sens toujours une responsabilité quand je fais un dessin. Je capte quelque chose qui se passe et qui va disparaître. Là, il faut en plus faire attention : certains témoins ne doivent pas être reconnaissables, il ne faut pas non plus écrire leur nom. Ces dessins ont aussi une place particulière dans la vie des victimes et de leur famille. Des parties civiles m’écrivent pour me demander de leur envoyer le dessin, car pour eux, c’est un moment très fort de leur vie. Lors de leurs témoignages, je me sentais investi de cette mission émotionnelle, je m’appliquais particulièrement pour que le dessin soit beau et les personnes représentés à leur avantage.

Actu-Juridique : Quelle attitude adoptez-vous ?

Emmanuel Prost : Nous avons une place sous le prétoire, collée à la cour, collée au box des accusés. On est tout le temps dans l’observation. On entend les accusés parler dans une langue que nous ne comprenons pas mais que nous essayons de dércypter. Au début, j’entendais les accusés demander à leurs avocats de ne pas être dessinés. Ces derniers leur répondaient que ce n’était pas possible, mais qu’ils pouvaient se cacher le visage. Il faut faire attention à ce que l’on dit hors audience, car les accusés regardent la télé. Un dessinateur avait tenu des propos blessants à leur égard, disant qu’il avait l’impression d’être au zoo. Il s’est attiré les foudres de la défense qui s’est plainte à l’huissier. Nous avons ensuite, un temps, perdu notre place privilégiée à côté du box. C’était problématique, car on pouvait dessiner tout le monde de près sauf les accusés, qui en plus portent le masque. La tentation était alors grande de verser dans le cliché et la caricature. En début de procès, je me suis rendu compte que j’avais dessiné les accusés avec une tête de Ben Laden parce que je voyais mal de loin. Du coup, je me faisais une image mentale. On a finalement retrouvé notre place au début du mois d’avril. Globalement, le dessinateur a une place privilégiée, pas seulement physiquement. Il y a une bienveillance à notre égard, on peut parler à tout le monde et on ne suscite pas la même méfiance que les autres journalistes. Même les accusés peuvent nous prendre en sympathie. Salah Abdeslam, un jour, m’a signifié en levant son pouce que mon dessin était super.

Actu-Juridique : Comment percevez-vous les accusés ?

Emmanuel Prost : Pour dessiner quelqu’un, il faut être doux, discret, ne pas se faire trop remarquer mais établir tout de même une forme de connivence. Les accusés sont à ce titre comme n’importe quel modèle : il faut les mettre à l’aise d’un regard, d’une attitude, même à distance. Il n’y a aucune excuse pour eux, et ils seront condamnés pour ce qu’ils ont fait. Cela n’empêche pas de comprendre leur trajectoire. Ils sont différents les uns des autres. Salah Abdeslam revendique des idées politiques mais ne dit rien sur les détails techniques, ne cite personne, vivant ou mort, qui pourrait être impliqué ; Mohamed Bakkali, avant de se refermer complètement, s’était exprimé très posément, et me semble être des théologiens les plus pointus. Osama Krayem, un jeune accusé d’avoir projeté un attentat à l’aéroport d’Amsterdam, refuse toujours de comparaître. Je l’entends parler à son avocat. Il s’exprime comme un enfant, il a l’air très doux mais il est allé faire la guerre. Être près du box permet de dessiner un visage, y compris la beauté d’un visage. On pourrait être sourd et muet et n’avoir aucune connaissance de ce qui se passe et faire ce travail-là.

Actu-Juridique : Quels moments de ce procès vous ont le plus marqué ?

Emmanuel Prost : Le premier jour, on débarque dans le monde de la justice, de la télévision, de la police. Les premières semaines, en écoutant les victimes, tout le monde pleurait toute la journée. Puis on est rentré dans la partie enquête, très différente. L’enjeu est de comprendre comment marche une cellule, et questionner l’implication des uns et des autres. Il faut se remettre dans le contexte précis de la guerre en Syrie. On apprend tout en décortiquant. Je vis ça comme une série policière. Le risque est parfois de perdre de vue ce qui s’est passé ce jour-là. À la demande d’une association de victimes, la cour a d’ailleurs diffusé les images et sons du Bataclan, à un moment où l’enquête et les accusés qui se défendent prenaient trop de place. Les juges ont pensé qu’il ne fallait pas qu’on oublie les centaines de familles endeuillées et la réalité de cette nuit.

Actu-Juridique : Qu’avez-vous compris de cette cellule ?

Emmanuel Prost : Je vais reprendre les explications données par Hugo Micheron, enseignant chercheur en sciences politiques, spécialisé sur le djihadisme et les relations entre la France et le Moyen-Orient. Les cellules se constituent autour d’un ancien du djihad qui, dans un quartier, agrandit son cercle d’influence. Ces cellules sont dormantes et se réveillent quand le bon contexte arrive. La guerre en Syrie a provoqué ce réveil. Dans le quartier de Molenbeek, Abdelhamid Abaaoud et le frère de Mohamed Abrini ont été parmi les premiers à partir. Ils communiquaient avec ceux restés au quartier, les faisaient rêver mais les culpabilisaient aussi, leur reprochant de ne pas se mobiliser pour la cause, de ne pas lutter contre la violence faite à leurs frères. Les départs se sont multipliés, des familles, qui avaient des origines et des langues communes, ont été endeuillées les unes après les autres. C’est devenu une cause dans le quartier. Un des principaux accusés, Mohamed Abrini, dit « l’homme au chapeau », s’est engagé lorsqu’il a appris que son frère était mort en Syrie. Avant cet événement, il ne soutenait pas son frère. Un jeune travailleur social de Molenbeek est venu expliquer comment il avait vu cette mécanique se mettre en place. C’était pour moi un des témoignages fort. Au procès, les accusés disent tous qu’ils sont partis pour combattre Bachar al-Assad et se sont retrouvés sous les bombes de la coalition, dont la France faisait partie. Ils dénoncent le « deux poids, deux mesures » entre les morts de Syrie et ceux de France.

Actu-Juridique : Vous vous intéressez aussi aux à-côtés du procès…

Emmanuel Prost : Ce procès brasse un petit monde de gens très différents. Certains avocats des parties civiles viennent d’énormes cabinets. Certains défendent 100 ou 200 clients et viennent tous les jours au procès… Certaines parties civiles reviennent tous les jours. En regardant les à-côtés, on se rend compte qu’il existe un phénomène d’addiction. Quand, au début du mois de mars, le procès a été suspendu car certains accusés avaient le Covid, beaucoup de gens sont allés assister au procès de Saint-Étienne-du-Rouvray. Après l’audience, tout le monde se retrouve dans les deux bistrots face au Palais. Des ténors du barreau boivent des verres avec des gens au chômage qui sont là parce qu’ils ont perdu quelqu’un et viennent tous les jours au procès. C’est des scènes que l’on ne voit pas d’habitude.

Actu-Juridique : La justice est-elle bien rendue dans ce procès ?

Emmanuel Prost : Je trouve que c’est une belle justice qui s’exprime, au-delà de la solennité liée à l’apparat du lieu. La défense estime que le président est à charge, mais cela ne me semble pas flagrant. Je trouve les accusés respectés, et quand il leur arrive d’être malmenés, la cour se voit reprocher de bloquer leur parole. Parmi les parties civiles, je suis impressionné de voir que beaucoup sont là pour simplement chercher à comprendre. Pour autant, je m’interroge sur la place des débats, car la cour, composée de magistrats professionnels, se fondera surtout sur l’enquête et le dossier de l’instruction.

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