Mort de Lyhanna : Une affaire de nature à arrêter le pays
Alors que l’inspection générale de la Justice vient de remettre un premier pré-rapport* sur les dysfonctionnements qui ont permis au suspect dans l’affaire de la mort de Lyhanna de passer à travers les mailles du filet, l’écrivain Bertrand Dal Vecchio, ancien policier, décrypte pour nous la réalité derrière le langage administratif aseptisé.

À New York, dans la chaleur écrasante du mois d’août 1997, Mike McAlary, célèbre journaliste du « Daily News », révélait dans son édito quotidien les prémices d’une affaire terrible, le viol d’un jeune homme noir, Abdner Louima, sauvagement agressé en garde à vue par un policier blanc, Justin Volpe. Son premier article d’une enquête, qui lui vaudrait bientôt un prix Pulitzer, s’achevait en soulignant que cette affaire était si grave qu’elle était de nature « à arrêter la ville ».
L’intuition de Mike McAlary était juste, l’affaire sidéra l’opinion publique durant des mois, généra des manifestations vindicatives contre la Police et porta sérieusement préjudice au maire Rudy Giuliani, soutien inconditionnel du N.Y.P.D.
Or, s’il existe des affaires qui arrêtent une ville, d’autres arrêtent un pays. C’est le cas chez nous du meurtre de la jeune Lyhanna. D’abord, il y a l’horreur du crime, l’innocence massacrée, mais il y a également tous les manquements révélés au fil des bandeaux des chaînes d’information en continu. À mesure que ces informations sont distillées dans l’opinion publique, il apparaît que ce drame aurait pu être évité et que cette petite fille devrait être encore en vie, heureuse à l’idée de voir les vacances scolaires approcher à grands pas.
Un rapport qui appuie sur la pédale de frein ?
Le rapport administratif décortiquant ce fiasco – et dont le seul nom semble déjà porter en lui des éléments d’explication, « pré-rapport d’inspection de fonctionnement relative au traitement de la plainte du 18 août 2025 » – vient d’être rendu public. Sans surprise, sa lecture s’avère pénible. Il est écrit dans une langue administrative désincarnée, débordante d’acronymes mystérieux et sa seule finalité semble être d’appuyer très fort sur la pédale de frein. Sont ainsi évoqués « des actes minimalistes dans la poursuite de l’enquête » et une « fonction de contrôle insuffisamment investie », autant de formules techno-euphémisantes qui seraient très amusantes si l’affaire n’était pas si dramatique.
En l’espèce, l’affaire était déjà bien avancée à la mi-septembre 2025, quand les gendarmes avaient en leur possession les déclarations d’une enfant âgée de 11 ans dénonçant des viols répétés, un rapport médico-légal corroborant, et un mis en cause identifié, déjà connu pour des crimes sexuels ; autant d’éléments suffisants pour procéder à son interpellation immédiate.
De la mi-septembre 2025 au 23 janvier 2026, il ne se passe pas grand-chose dans le dossier. Une expertise psychologique est diligentée, puis le dossier se balade de parquet en parquet dans une certaine indifférence, jusqu’au TJ d’Auch, le 9 janvier. Il y a ensuite une courte partie de ping-pong entre deux brigades de gendarmerie et le dossier est finalement attribué à un officier de police judiciaire à Lectoure le 23 janvier, plus de cinq mois après la plainte initiale.
Des instructions étranges dans un dossier déjà complet
Ce dossier est transmis avec une demande du parquet visant à organiser de nouvelles auditions : celles de la mère et du beau-père de l’enfant de 11 ans, de l’une de ses jeunes amies et de son entourage scolaire. Ces instructions sont plutôt étranges dans la mesure où si ces actes étaient peut-être nécessaires, ils n’étaient pas de nature à bouleverser la nature de l’affaire qui, rappelons-le, se résumait dès ses premières heures à une formule presque mathématique : « déclarations d’une enfant de 11 ans + certificat médical concordant + mis en cause défavorablement connu ». Concrètement, ces investigations auraient pu tout à fait être diligentées dans le cadre d’une commission rogatoire postérieure ou, pour certaines d’entre elles, dans le temps de garde à vue du mis en cause. Il en va de même pour les instructions relatives à l’exploitation des fadettes téléphoniques de l’intéressé. Ces investigations pouvaient être utiles, mais, encore une fois, au regard du retard pris dans le traitement de l’enquête et les risques de réitération, la priorité devait être l’interpellation du suspect, ce d’autant que la perquisition de son logement et de ses appareils électroniques (téléphone, ordinateur, etc.) était susceptible de révéler des contenus pédopornographiques, comme c’est habituellement le cas dans des affaires de ce genre. Le cas échéant, enquêteurs et magistrats auraient trouvé là matière à renforcer leur enquête et à ouvrir une procédure judiciaire incidente.
Au-delà de ces instructions étranges, de toute façon, le gendarme concerné ne diligentera que peu d’actes d’enquête au cours des quatre mois suivants, malgré les nombreuses relances téléphoniques de la mère de la jeune victime.
Tout était là et ils n’ont pas vu
Maintenant que l’heure de solder les comptes est arrivée, tout le monde se défend comme il le peut. Les agents concernés, les syndicats, les magistrats, tout le monde est tenté de renvoyer la responsabilité de ce drame sur le « système » inopérant, archaïque, dépassé par la volumétrie affaires. Peut-être, mais ce n’est pas exactement ce qui figure dans ce rapport d’inspection. Débarrassé de toutes ses formules creuses, ce document révèle plus simplement, et plus dramatiquement encore, que des magistrats et des enquêteurs n’ont pas effectué le travail pour lequel ils sont payés. Tout était là, sous leurs yeux, et ils n’ont pas vu.
Oui, définitivement, cette affaire est bien de nature à arrêter le pays.
*Le rapport est accessible ici.
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Référence : AJU505570