Tribunal de Meaux : « Dieu l’a mis sur Terre pour convaincre les mécréants »

Publié le 04/07/2022 - mis à jour le 04/07/2022 à 9H58

On n’a pas su s’il se prénomme Joclo ou Hassani. S’il est né en Somalie en 1989 ou au Congo en 1979. S’il bat sa compagne depuis cinq ans ou quinze mois. S’il croit réellement que « Dieu [le] commande » depuis le meurtre de ses parents. Seule certitude : une femme a vécu l’enfer.

Tribunal de Meaux : « Dieu l’a mis sur Terre pour convaincre les mécréants »
Intérieur du TJ de Meaux ©I. Horlans

C’était un lundi du mois de juin, précisément le 13. Depuis, Joclo-Hassani est en prison, et Valérie* reprend goût à la vie. Victime de sévices qui l’ont détruite physiquement, psychiquement, elle a pleuré durant deux heures à la 1ère chambre correctionnelle de Meaux, en Seine-et-Marne. Elle n’avait pas anticipé son trop-plein de chagrin ; il a fallu qu’on donne une pochette de Kleenex à cette aide-soignante belge de 28 ans. Une jolie fille frêle à la longue chevelure blonde, venue au procès sans avocat.

Elle a courageusement raconté son calvaire, qu’illustre un corps longiligne marqué « de cicatrices par arme blanche, de plusieurs fractures anciennes et de brûlures ». C’est ce qu’indique le rapport médico-légal du légiste qui l’a examinée après que Valérie s’est réfugiée au commissariat de Chessy, dans la nuit du 10 juin dernier.

« Il a exigé que je me convertisse, que je devienne Aïcha »

Pour une raison que seuls les sentiments et la notion d’emprise expliquent, l’aide-soignante le rejoint à Paris. Des mois dans un hôtel qu’elle paie, les suivants chez « la tantine » de Joclo, puis en colocation avec un homme de 50 ans. Un témoin si terrorisé qu’il a souhaité que le tribunal ne lise pas sa déposition. Vu l’importance des déclarations, la juge passe outre. Valérie, qui se décrit comme « un punching-ball », l’est effectivement. Le témoin : « J’ai souvent eu peur pour elle. Et là, s’il revient, je crains pour moi. »

La victime détaille les persécutions : il la « pique au couteau », lui a « cassé des dents », « arraché des cheveux », a pris « une pince pour entailler [ses] lèvres », l’a « brûlée avec un lisseur », a tenté de l’étrangler avec le cordon du fer à repasser : « J’étais à terre, j’étouffais. Je me sentais partir. J’ai levé l’index vers le ciel », geste rituel du musulman qui prononce la chahada, la profession de foi de l’islam. Il l’a lâchée. Larmes, mouchoir.

Autre comportement dramatique, inspiré par « Dieu qui le commande » : « Il a chargé son revolver de deux balles pour jouer à la roulette russe. Il a crié : “Si Allah est avec toi, tu survivras”. C’étaient des balles à blanc. Il a mis le canon sur ma tempe et il a tiré. »

« – N’importe quoi, rugit Joclo. Mais regardez-moi, je suis plus grand, très fort : si je lui avais mis des coups de pince, de poing, de fer, elle ne serait pas là ! Le flingue était à billes, sinon elle aurait des marques.

– Ah bon, les billes à bout portant ne sont pas dangereuses ?! Et sa cicatrice au mollet par arme blanche ? Ses brûlures ?

– Elle s’est cramée en sortant un poulet du four. Quant au mollet, eh bien elle a eu une vie avant moi. Je l’aimais. Elle m’accuse pour vivre avec le vieux. »

Poings serrés sur ses boules de papier blanc trempé, Valérie dément toute liaison : « C’est honteux qu’il n’assume pas sa violence. »

« Ça me désole qu’il plume un pauvre gars endetté »

Au fil des débats, il est encore question de raclées si elle se refuse à Joclo, d’accès de rage sous cocaïne, d’interdiction de travailler, de côtes cassées, de « tantine en fauteuil roulant qu’il tourmentait », d’occasions manquées de porter plainte : « Un jour, j’ai vu une policière. Elle a pris des photos de mes blessures. J’ai laissé tomber, par peur. Il est possédé par sa religion, il estime que “Dieu l’a mis sur Terre pour convaincre les mécréants”. Il jure préférer me voir morte plutôt que libre. “Après t’avoir tuée, je prendrai de la cocaïne, j’aurai des circonstances atténuantes”, m’a-t-il assuré. »

Joclo a enfin contraint le quinquagénaire à souscrire des crédits. Il garde l’argent : « Ça me désole qu’il plume un pauvre type endetté. Je lui ai fait remarquer, il m’a répondu qu’une bonne musulmane n’a pas la parole. »

La procureure loue le courage « d’une femme choisie pour sa fragilité » et fustige la lâcheté du prévenu : « Il n’a eu qu’une expression d’honnêteté : “Je ne suis pas un saint.”» Valentine Géraud démonte « ses mensonges », les empreintes et photos qui le confondent, « son aplomb incroyable ». Elle requiert trente mois de prison ferme avec mandat de dépôt, l’interdiction de reparaître en Seine-et-Marne pendant cinq ans.

La place de Me Bogos Boghossian n’est pas enviable. En défense, l’avocat de Meaux plaide « une enquête exclusivement à charge » quand « les faits, d’une extrême gravité, aurait mérité une ouverture d’information, et non une comparution immédiate. » Sans nier « son mal-être réel, son ressenti, je relève les incohérences de la plaignante et une relation toxique » qu’elle aurait acceptée. « Était-il un taliban ? Je ne crois pas. Je regrette qu’on n’ait pas entendu sa tante et son ex-petite amie. »

Joclo, qui avait fait le dur au cours des débats, fend l’armure. En pleurs, il implore la clémence : « Je suis désolé. Elle reste ma femme et je sais qu’elle m’aime. C’est triste d’être ici pour régler nos problèmes, on se reconstruira chacun de son côté. Elle n’a plus rien à craindre de moi. »

Ayant demandé « l’asile » en Belgique pour « quitter la France », il ne s’en ira pas tout de suite. Le tribunal le condamne à trois ans ferme, avec effet immédiat. Joclo s’emporte : « On va se revoir ! » lance-t-il à la présidente.

Valérie sanglote sur son banc. Reçue dans sa constitution de partie civile, elle apprend d’Isabelle Verissimo qu’elle a droit à l’aide aux victimes et à un avocat qui la représentera lors de la fixation de son préjudice, en février 2023. Elle remercie et s’éloigne seule, désemparée. Sa pochette de Kleenex est vide.

*Prénom modifié

Tribunal de Meaux : « Dieu l’a mis sur Terre pour convaincre les mécréants »
Me Bogos Boghossian au tribunal de Meaux, le 13 juin 2022 (Photo : ©I. Horlans)
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