Vingt-trois ans plus tard, « l’affaire d’Outreau » continue de fasciner

Publié le 27/07/2023

En décembre 2000 à Outreau, petite commune dont seuls les Boulonnais du Pas-de-Calais connaissent l’existence, débute le plus grand scandale judiciaire du premier quart de siècle. En 2023, ce dossier criminel reste un objet d’exploration pour documentaristes ou historiens. Ces derniers mois, deux livres et une série télévisée lui ont été consacrés.

Vingt-trois ans plus tard, « l’affaire d’Outreau » continue de fasciner
Photo : ©Florence Piot/AdobeStock

Pas une année ou presque ne s’est écoulée sans que journalistes et écrivains reviennent sur « l’affaire d’Outreau ». Cet intitulé recouvre tout à la fois la tragédie qu’ont subie 12 enfants victimes de viols, corruption, agressions sexuelles, le calvaire de 13 accusés innocentés après des années de prison, d’opprobre national, et la folie d’une mère, Myriam Badaoui, qui a menti pour entraîner des voisins et des inconnus dans sa chute. Il a fallu cinq ans pour démentir ses fantasmagories, qu’elle soit à jamais déclarée coupable avec ses complices : son conjoint Thierry Delay, leurs amis Aurélie Grenon et David Delplanque.

Ce bref résumé du dossier ne peut suffire à expliquer la fascination qu’il a suscitée. Qui s’y est intéressé sait combien les rebondissements, les dérives et fourvoiements, leurs conséquences, ont contribué à un désastre total. Si l’institution judiciaire a failli – au point qu’une commission parlementaire, l’Inspection générale des services de la Chancellerie, le Conseil supérieur de la magistrature durent procéder à des dizaines d’auditions –, elle ne fut pas seule à dysfonctionner. « Au bal des faux-culs », certains « ne risquent pas de faire tapisserie », formule l’avocat et historien Gilles Antonowicz (il fustige en l’occurrence les députés mais le propos peut concerner d’autres protagonistes, notamment les médias).

Dissection méthodique d’un fiasco général

Gilles Antonowicz est, de loin, l’auteur du livre le plus remarquable paru ces 20 dernières années. Précisons qu’il s’est astreint à la lecture des 20 213 cotes du dossier, 30 000 pages de « procédure indigeste » et « traitant d’un sujet que chacun s’accordera à trouver déprimant » pour publier en janvier 2023 Outreau, l’histoire d’un désastre (1). L’éditeur Max Milo a raison : c’est une « analyse définitive, passionnante et dépassionnée ». Il complète dans le détail, avec recul, son ouvrage paru en mai 2013 (2). Percevant l’écho de la rumeur « lancinante » que des mis en cause « s’en seraient bien tirés », invité « à porter un regard critique sur le scénario » du documentaire pour France 2 (notre encadré), Me Antonowicz s’est remis à l’ouvrage sur ce qui reste « un cas d’école ». Il dissèque brillamment « le dysfonctionnement judiciaire, politique, médiatique, policier, éducatif, social, médical et, plus encore, culturel et moral », voyant en Outreau « une manifestation du mal français ».

D’une plume incisive qui en blessera certains parmi ceux qui ont eu « à en connaître », comme disent les espions, l’auteur ne s’appesantit pas trop sur le malheur des enfants victimes, en ce sens qu’il épargne le lecteur du flux d’éléments sordides – ce que ne fit pas la presse. Il privilégie une dissection méthodique des errements du jeune juge Fabrice Burgaud, des magistrats qui ne l’ont pas aidé, du « mouvement de balancier » allant « d’un extrême à l’autre », de « l’humeur de l’opinion », d’avocats au « bilan » pas toujours « glorieux » (le « fantôme » ou le « courant d’air »).

Des journalistes en prennent aussi pour leur grade. Nommément cités, les ciblés se sont surpassés dans l’abomination et leurs articles, référencés, ont participé au fiasco général. Enfin, Gilles Antonowicz épingle les experts – « on demeure stupéfait devant la prétention de certains », les conclusions « bouffies de certitudes » –, le procureur général de Paris qui donne une conférence de presse avant l’énoncé du verdict, le garde des Sceaux qui se hâte de commenter l’arrêt à la télé, etc. Cette « bible » de l’affaire d’Outreau devrait être lue par les étudiants en droit ou journalisme. Seul reproche : la divulgation des noms des mineurs, désormais gravés dans le marbre.

La dénonciation du « meurtre de Zaya » à France 3 Lille

Autre court essai publié en ce début d’année : l’historien Frédéric Valandré s’attache à la deuxième bascule en janvier 2002. La première a lieu à partir du 14 novembre 2001, avec l’arrestation « des notables » : jusqu’alors passé sous les radars des médias nationaux (une affaire de viols parmi d’autres), le dossier fait la Une quand sont livrés à la vindicte l’huissier, l’infirmière, le chauffeur de taxi, le prêtre, « la boulangère », les dirigeants de sex-shops en Belgique. Ces derniers n’ont jamais existé. Pas plus que les commerces où l’on aurait « vendu » les petits.

L’épisode de janvier 2002, sur lequel se penche Frédéric Valandré, est pire (c’est possible) : le prétendu meurtre d’une fillette par les Badaoui-Delay qui va rendre l’affaire « immaîtrisable ». Daniel Legrand, un des acquittés, dénonce ce crime (il témoigne dans la série de France 2). Il décrit la mort de Zaya, âgée « de 5 ou 6 ans », enfant belge violée, battue, enterrée dans un jardin ouvrier de la Tour du Renard, où sévissait le couple maudit.Daniel Legrand envoie ses aveux par courrier au juge Burgaud et à France 3 Nord-Pas-de-Calais. Le 9 janvier, la chaîne diffuse l’info non vérifiée. Un cataclysme. Le bulldozer va retourner la terre deux jours durant ; en vain. C’était un mensonge. Il faudra attendre le 3 septembre 2007 pour que soit rendu un non-lieu ! Cinq ans plus tard…

L’auteur décortique cette déflagration dans une affaire qui, pourtant, n’en manquait pas. Il a eu accès aux auditions devant l’Inspection générale des services judiciaires et aux procès-verbaux de la police fédérale belge qui a vite évoqué « un exercice de justice-fiction ». Du début à la fin, ce dossier a relevé d’un phénomène existentiel rare. On comprend qu’il reste scruté. Ce sera encore le cas quand, le 22 septembre prochain, Franck Lavier, l’un des acquittés, sera jugé pour agressions sexuelles sur sa fille.

Outreau, l’histoire d’un désastre, par Gilles Antonowicz, Éditions Max Milo, janvier 2023, 236 pages, 22,90 €.

La Faiblesse des hommes, par Gilles Antonowicz, Max Milo, 2013, 319 pages, 19,90 €

Meurtre à Outreau, dossier analytique, Frédéric Valandré, janvier 2023, Nombre7 Éditions, 92 pages, 12 euros

 

 

France 2 raconte l’enfer des innocents

 « L’Affaire d’Outreau », film en quatre parties d’Olivier Ayache-Vidal et d’Agnès Pizzini, est ponctué par la démolition des barres de la Tour du Renard, cadre du drame. Disponible sur France TV*, il retrace, dans une mise en scène originale, le calvaire subi par des innocents.

 Des 17 emprisonnés d’Outreau, les réalisateurs n’en ont sélectionné que 8, dont quatre seulement se racontent, accompagnant en miroir des acteurs qui endossent leur rôle. Ainsi retrouve-t-on l’huissier Alain Marécaux (691 jours de détention, trois mois de grève de la faim), le peintre en bâtiment Thierry Dausque (38 mois de prison), l’abbé Dominique Wiel qui signa 125 des 323 demandes de remise en liberté devant la chambre de l’instruction, et Daniel Legrand fils, 20 ans (enfermé 926 jours). Les autres protagonistes, reconnus coupables, sont joués par des comédiens lisant leurs réponses au juge Burgaud depuis six mois à Boulogne-sur-Mer, son premier poste.

Ouvertes le 5 décembre 2000, les investigations lui échoient le 22 février suivant. À leurs origines, les enfants de Myriam Badaoui et Thierry Delay, qui indiquent subir des viols récurrents. La famille vit au 5e étage d’une des barres d’immeuble de la cité « La Tour du renard », à Outreau.

Cette série est passionnante, en dépit de la délicatesse du thème. Cela tient à la pudeur d’Olivier Ayache-Vidal et d’Agnès Pizzini qui ne se contentent pas de soigner les décors et la réalisation. Cela tient aussi, voire surtout, à la violence des témoignages, à la désespérance des accusés à tort, laquelle transparaît alors que 22 années se sont écoulées depuis leur incarcération. Également aux déclarations des avocats, Hubert et Julien Delarue, Olivier Rangeon, Caroline Matrat, Fabienne Roy-Nansion, Blandine Lejeune, du directeur d’enquête de la police judiciaire, de Georges Huercano-Hidalgo, journaliste à la RTBF qui exécutera un travail de fond, de son confrère de France 3 Lille qui a révélé le meurtre imaginaire d’une fillette, provoquant « un syndrome Dutroux », d’Yves Jannier, qui a requis l’acquittement des innocents en 2005.

Éprouvantes, enfin, les séquences tournées par la RTBF avec Peggy, la fille du « chef de réseau », poseur de métal à l’usine dont elle remonte le réveil « car il ne sait pas faire » Ou avec Nadine, sa femme. « Un chef de réseau qui dort dans une Visa pourrie ? Je suis stupéfait ! », précise M. Huercano-Hidalgo, réalisateur de l’enquête « Mirage à Boulogne », qui « sèmera le doute ». Il faudra des années pour le lever. Jusqu’à ce 11e jour de procès, mémorable : « J’ai menti sur tout. Je suis une malade, une menteuse, avoue Myriam Badaoui. On n’était que quatre. »

* Replay https://www.france.tv/france-2/l-affaire-d-outreau/

 

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