Viols de la forêt de Sénart : « Il m’a dit de partir sans me retourner, j’ai couru »

Publié le 22/09/2020 - mis à jour le 22/09/2020 à 17H59

Depuis plusieurs jours, des dizaines de parties civiles racontent les viols et agressions sexuelles qu’elles ont subi il y a plus de vingt ans dans la forêt de Sénart. L’accusé nie les faits, tandis que la salle d’audience est plongée dans des « interférences » techniques.

Photo : ©AdobeStock/Kristof

Elles se succèdent à la barre depuis vendredi dernier : les dizaines de victimes du « violeur de Sénart », comme la presse avait alors surnommé celui qui agressait des femmes dans la forêt francilienne entre 1995 et 2000. Depuis lundi 14 septembre Aïssa Z. est jugé devant la cour d’assises d’Évry (Essonne) pour viols, tentatives de viols et agressions sexuelles sur 34 femmes.

Certaines ont demandé un huis-clos partiel, d’autres s’expriment publiquement.

« Je ne voudrais pas que son visage me hante jusqu’à la fin de mes jours »

Ce lundi après-midi, c’est une femme de 72 ans qui entre, perdue, dans la cour d’assises. Elle est le «cinquième cas » du dossier, rappelle le président, qui lui demande :

« — Connaissez-vous monsieur Z. ?

— Non, mais est-ce que c’est possible que je ne le voie pas ? Je ne connais pas son visage et je ne voudrais pas qu’il me hante pour le restant de mes jours. »

Durant l’heure qu’elle restera devant la cour, elle s’appliquera consciencieusement à ne pas tourner le regard vers le box des accusés.

A chaque fois que je hurlais, il me disait  »Tais-toi ou je te tue »

Elle fait partie de celles qui n’ont pas porté plainte et sont citées comme témoins par le ministère public. « Les faits se sont passés il y a exactement 24 ans, dit-elle. Un 21 septembre, à 19h15, il faisait encore jour, comme aujourd’hui ». Ce soir là, un samedi, elle sort son chien, un berger malinois, dans la forêt près de chez elle.

« Le long d’un muret, j’ai aperçu une silhouette dans les fourrés, un monsieur accroupi qui cherchait je ne sais quoi. J’ai paniqué, dans ma tête je me suis dit  »il se passe quelque chose », raconte la retraitée de l’éducation nationale, lunettes, cheveux courts et pantalon noir. J’ai continué mon chemin jusqu’à un chemin de traverse. Je l’ai entendu courir derrière moi, j’ai vu l’individu me rattraper. Il m’a attrapé dans le dos, j’ai voulu me retourner il a violemment poussé ma tête trois fois. Il a réussi à mettre sa main dans ma culotte et a effleuré mon sexe. Il s’est masturbé, il s’est soulagé. A chaque fois que je hurlais, il me disait  »Tais-toi ou je te tue ». Au bout d’un moment j’ai réussi à me calmer, à arrêter de crier, parce qu’il devenait de plus en plus violent. Je lui ai demandé pourquoi il agissait comme ça, je n’ai pas eu de réponse. A un moment donné, il m’a dit de partir, sans me retourner j’ai couru, couru. »

Comme les autres victimes, elle n’a pas vu le visage de son agresseur, caché derrière un casque « bleu foncé » de moto. Son chien n’a pas réagi, elle n’a pas compris pourquoi, lui qui était « jeune » et « plutôt agressif ». Elle dit aussi : « J’ai eu très peur, je me voyais ne pas rentrer à la maison » et « depuis ce temps là, je ne vais plus toute seule dans la forêt, je reste à la frontière ».

« C’est lui, sauf s’il a un frère jumeau »

Dans le box des accusés, derrière une vitre de verre et un masque, celui qui, d’après l’accusation, a été tardivement trahi par ses empreintes génétiques écoute. Le président a décidé de lui donner la parole après chaque témoignage. « Je n’ai rien à voir là dedans, dit-il en campant sur sa ligne de défense depuis le début de l’instruction. J’ai écouté attentivement ce récit, je ne suis pas la personne intéressée. » Les expertises sont « fausses », avait-il déclaré lors du premier jour du procès. Vendredi, plusieurs experts interrogé par la Cour ont pourtant assuré de la fiabilité de leurs analyses génétiques. « C’est lui, sauf s’il a un frère jumeau », a ainsi asséné une experte, qui a pu analyser un préservatif rempli de sperme et le comparer à l’ADN de l’accusé.

Le « sixième dossier » ne s’est pas déplacé devant la cour d’assises d’Évry. En 2017, devant le juge d’instruction qui l’avait auditionnée, elle avait déclaré : « Je ne veux pas d’avocat, je ne veux pas être partie civile ni présente au procès, je ne veux plus en entendre parler. Je n’ai pas l’impression d’avoir vécu quelque chose d’extraordinaire ».

« Ses mains ont cavalé sur mon corps »

Les faits relatés dans ses interrogatoires lus par le président et les assesseurs sont très similaires à ceux décrits par la précédente victime : une femme seule, qui promène son chien dans la forêt, voit un homme accroupi qui la laisse passer, avant de la rattraper pour l’agresser. « Il ne m’a pas violée mais ses mains ont cavalé sur mon corps », avait-elle raconté au magistrat instructeur. Frappée, ses hématomes au visage qui lui ont occasionné cinq jours d’incapacité temporaire de travail (ITT). « Pendant plusieurs années et jusque récemment, je ne supportais pas d’entendre quelqu’un marcher derrière moi. Par exemple dans le métro, je m’arrête et je le laisse dépasser », lit encore le président qui conclue : « Du coup, je n’ai pas vraiment l’impression que cette affaire soit derrière elle… ».

Alors que l’avocate de la défense demande que soit projeté sur les écrans de la salle d’audience le plan de la forêt de Sénart, un incident trouble les débats. Des hauts parleurs crachent la voix, très forte, d’une femme en pleine discussion. La conversation, à battons rompus, porte visiblement sur le procès en cours. Pendant quelques minutes, la cour écoute, médusée, sans que personne ne puisse intervenir tant le son est fort. « Je ne suis pas à l’origine de ces écoutes illégales », plaisante l’avocat général tandis que la cour, les jurés, l’escorte et l’accusé quittent la salle.

A la reprise de l’audience, le président tente un début d’explications : « D’après les premières informations que nous avons, il s’agirait d’une partie civile que nous n’avons pas encore entendue, qui donnait une interview à un journaliste à l’extérieur. Et pour une raison que nous ignorons, sans doute une interférence, cette interview est passée sur les ondes… » « Si on peut éviter pour l’avenir ce genre de désagrément », conclut le président, qui lève l’audience pour tenter d’éclaircir ce mystère.

 

* Le premier compte-rendu d’audience de ce long procès d’Assises qui va durer jusqu’au 9 octobre est à lire ici.

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