Abus de biens sociaux au Canard enchaîné : « Pas d’Édith, pas de cabochons »
Les deux anciens dirigeants du Canard enchaîné, Michel Gaillard et Nicolas Brimo, sont jugés du 8 au 11 juillet par le tribunal correctionnel de Paris pour abus de bien sociaux. Il leur est reproché d’avoir rémunéré Édith V., la femme du dessinateur André Escaro, entre 1996 et 2020, pour un coût total de 3 millions d’euros. Ces deux derniers, également prévenus, sont absents à l’audience.

André Escaro a plusieurs passions : les olives, la peinture et les cabochons, qui sont aussi son gagne-pain. Depuis 1949, le dessinateur et administrateur du Canard enchaîné dessine des petites bestioles qui commentent dans des minicases les indiscrets truculents étalés dans la « mare au canard », rubrique vénérable de la Page 2, dont Michel Gaillard et Nicolas Brimo furent responsables jusqu’à leur retraite récente. Respectivement directeur et directeur délégué, ils étaient aussi responsables de la publication des cabochons, et chapeautaient le travail d’André Escaro, qu’ils connaissent depuis plus de cinquante ans.
Au début des années 1990, explique Michel Gaillard au tribunal, André Escaro, né en 1928, l’informe de son souhait de « lever le pied ». La retraite approchant, son salaire annuel bondit opportunément, passant de 128 000 en 1991 à 326 000 euros en 1993. Il cède son poste d’administrateur délégué à Nicolas Brimo en 1993. En 1996, le vieux dessinateur tire sa révérence. À l’époque, il est impossible de cumuler emploi et retraite.
Or, explique Nicolas Brimo, « les cabochons, c’est le seul moyen de faire respirer la page ». Sans les petits dessins facétieux, la page est illisible, estime-t-il. Alors quand Michel Gaillard l’informe qu’ils ont trouvé un moyen de conserver les dessins, Nicolas Brimo ne cherche pas à comprendre ce que les deux directeurs qualifieront, dans une tribune publiée dans le journal, de « montage acrobatique ». En effet, André Escaro leur a, en quelque sorte, imposé d’embaucher son épouse, Édith V., en échange d’une livraison hebdomadaire de cabochons. « Pas d’Édith, pas de cabochons », assène-t-il.
« Pourquoi ne pas lui avoir demandé de créer une société avec laquelle il aurait pu facturer ? » Demande la présidente de la 11ᵉ chambre à Michel Gaillard. « Il avait envie de valoriser sa femme », pense l’homme de 81 ans, interrogé mercredi 9 juillet en fin de matinée. Édith V. est embauchée.
Journaliste, et même rédactrice en chef au « collectionneur », journal fondé par son mari, et détentrice d’une carte de presse depuis 1980, Édith V. devient journaliste titulaire au Palmipède en 1996. Son salaire s’élève à 3 000 euros mensuels (20 000 francs), et culminera à 5 600 euros en 2020. Une évolution logique pour une journaliste professionnelle employée à temps plein.
« Édith m’apporte le casse-croûte et un Côte du Rhône, ce qui remonte le moral »
Quand il découvre l’existence de cet emploi, en 2022, Christophe Nobili n’en croit pas ses yeux. Ce journaliste a cosigné l’enquête sur l’emploi fictif de l’épouse de François Fillon, et découvre qu’il en serait de même au sein de son propre journal. En effet, ni lui ni personne dans le journal n’a jamais vu Édith V. à la rédaction. Il devient vite certain qu’elle n’a jamais signé un article. Après avoir confronté ses employeurs, c’est lui qui porte plainte et déclenche l’enquête de la brigade financière.
« Quel était le travail d’Édith V. ? » est donc la question centrale de ces débats, et ni la principale intéressée, ni son mari ne sont là pour répondre au tribunal. Le premier, âgé de 97 ans, n’est pas en état de comparaître physiquement. Il dépend entièrement de son épouse, 77 ans, qui ne peut donc laisser son mari seul pour venir s’expliquer à la barre.
Aux policiers de la brigade financière qui l’ont interrogé en 2022, André Escaro explique que sa femme « apporte à la fois une contribution morale et technique à la préparation des caricatures », rendant la présence de celle-ci « vitale pour le dessin ». « Dans le dessin, il y a le graphisme et l’idée. Parfois, je ne trouve pas l’inspiration, Edith m’apporte le casse-croûte et un Côte du Rhône, ce qui remonte le moral. C’est une contribution morale. » Concrètement : « elle remplit des noirs dans le dessin, car c’est devenu très difficile pour moi. »
La question est posée à Michel Gaillard, pour qui la contribution d’Édith V. est indéniable : elle lui lisait la presse et envoyait ses dessins au journal. « C’était un travail finit et ponctuel rendu chaque semaine. » De toute façon, dit-il, « Si on n’avait pas payé Édith, il n’aurait pas voulu continuer. » L’embauche d’Édith V., décidée en haut lieu et sans en référer à des ressources humaines qui, de toute façon, n’existaient pas, a vite été entendue.
Même question de la présidente à Nicolas Brimo : « Est-ce que vous vous êtes demandé quelles étaient ses missions effectives ?
— Elle écoutait la radio, lui faisait une revue de presse », croit-il savoir.
On lui avait dit qu’Édith était indispensable au travail d’André Escaro et, avait-il constaté, elle leur coûtait quatre fois moins cher que son mari, ce qui représentait une économie substantielle pour le Canard, qui conservait ses précieux Cabochons en page 2.
« Est-ce que ça vous a paru disproportionné le salaire ? » demande une juge assesseur à Nicolas Brimo.
— C’est un débat sans fin.
— Est-ce que le salaire versé correspondait à celui des autres journalistes ?
— Une assistante de direction touchait plus. Il y a des coursiers au Canard qui touchaient 6 000 euros. De très très bons coursiers », précise Nicolas Brimo, qui a terminé sa carrière à 300 000 euros annuels (un peu moins que Michel Gaillard).
Le parquet demande une requalification en « abus de confiance »
Fait étrange : le journal, partie civile, semble clairement être du côté des prévenus. L’accusation s’en est rendue compte, et a décidé de demander la requalification du chef de prévention d’« abus de biens sociaux » en « abus de confiance », délit qui ne requiert pas que les faits eussent été commis dans l’intérêt personnel de leur auteur et contre l’intérêt de la société, comme c’est le cas de l’abus de bien social. Cette requalification ne concerne que les deux anciens dirigeants, et non André Escaro et son épouse.
Au sein du Canard, ébranlé par cette affaire et financièrement fragilisé par des ventes en baisse de 45% depuis l’affaire Fillon, deux camps se sont créés. Soudés autour des deux prévenus, l’actuel directeur Erik Emptaz, Jean-François Julliard, Hervé Liffran, qui tiennent aujourd’hui les rênes de l’hebdomadaire, mais également Dominique Simonnot, aujourd’hui contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, qui viendra témoigner jeudi. Une sorte de Canard canal historique, qui affronte la « jeune garde » incarnée par le quinquagénaire Christophe Nobili qui, avec ses collègues, témoignera jeudi 10 juillet. À cette occasion, il reviendra sur son enquête, ses découvertes et les pressions dont il a fait l’objet, depuis qu’il a déterré le dossier et choisit de confronter ses patrons.
Référence : AJU500477