Association Antoine Alléno : « Il fallait faire quelque chose de notre douleur »

À Lille, le 1er novembre 2025, Mathis, un jeune homme de 19 ans, a été tué par un automobiliste conduisant après avoir consommé du protoxyde d’azote. L’affaire, qui a eu un large écho médiatique, rappelle la mort d’Antoine Alléno, jeune homme de 24 ans percuté en sortant du travail par un conducteur en état d’ivresse, au volant d’une voiture volée. Depuis son décès, ses proches se mobilisent pour faire évoluer la loi. L’association Antoine Alléno, qui accompagne des familles, dont un membre a été tué par un conducteur dangereux, est à l’origine de la création du délit d’homicide routier, adopté en juillet 2025 mais encore appliqué de manière parcellaire (loi n° 2025-622 du 9 juillet 2025). Isabelle Mescam Alléno, mère d’Antoine et vice-présidente de l’association, raconte comment ce combat lui a permis de continuer à vivre. Entretien.
Actu-Juridique : Comment est née votre association ?
Isabelle Mescam Alléno : Mon fils Antoine a croisé la route d’un individu alcoolisé qui l’a tué avec sa voiture. Cet homme cumulait les circonstances aggravantes : vol de véhicule, refus d’obtempérer, délit de fuite. Il était en plus en état de récidive. Antoine ne s’en est pas relevé. Ma vie, tout ce que j’avais imaginé pour l’avenir de mes enfants, s’est écroulée du jour au lendemain. L’idée de créer une association est alors venue rapidement. Une semaine après le décès d’Antoine, Yannick Alléno a réuni la famille pour faire quelque chose. Sans savoir quelles allaient être les conséquences, nous avons décidé de nous engager. Heureusement que cette association a existé. Elle m’a donné une raison de me lever certains matins. J’ai eu l’impression d’être utile. D’arriver, d’un chaos total, à sortir un peu de positif.
AJ : Quelle est la mission que s’est donnée votre association ?
Isabelle Mescam Alléno : Dans toutes nos prises de parole, dans nos actions, nous essayons d’être positifs et de faire avancer les choses. Nous avons eu, dans notre malheur, la chance d’être accompagnés, entourés. Nous avons su vers quel avocat nous tourner, savoir où Antoine avait été emmené, le voir et récupérer son corps rapidement. Nous avons vite compris que ce n’était pas le cas de toutes les familles confrontées à un drame similaire au nôtre : certaines mettent parfois trois semaines à récupérer leur enfant. Nous qui traversions l’horreur en étant accompagnés, nous nous sommes demandé comment faisaient les autres, plus démunis que nous. L’idée de départ était d’aider ceux qui n’ont pas de contacts. De créer quelque chose pour les accompagner et les aider. La première mission que s’est donnée l’association était donc d’accompagner les familles. Nous avons créé à cette fin une adresse mail et ouvert une ligne de téléphone. Nous avons recruté ensuite un assistant social, une avocate bénévole pour répondre aux questions juridiques, constitué une équipe d’une vingtaine de psychologues cliniciens. Nous avons monté des groupes de parole, un atelier d’écriture. Nous prenons en charge l’intégralité des séances de psychologue car nous avons constaté que, peu de mutuelles les prenent en charge, c’était un frein financier pour beaucoup de familles.
AJ : Dans vos prises de parole, vous parlez souvent de « covictimes ». Qui sont-elles ?
Isabelle Mescam Alléno : Lorsqu’un tel drame surgit, tout un ensemble de personnes est directement touché. On pense aux parents, mais on a tendance à oublier les frères, les sœurs, les grands-parents, les cousins. Tous ces proches sont à nos yeux des covictimes, trop peu prises en compte. Environ 200 covictimes sont accompagnées par l’association. Nous avons essayé de mettre en avant ceux qui restent, de rendre visibles les invisibles. En septembre dernier, nous avons sollicité l’artiste JR pour qu’il réalise une fresque de 1 300 portraits de proches de victimes de violence routière. Ce mot, covictime, est important. Il faut reconnaître l’impact du délit sur l’entourage proche de la victime, malheureusement souvent oublié, ne serait-ce que dans le cadre de procédure qui lui accorde une toute petite place. Notre intention est que dans le futur, la place de la covictime soit vraiment reconnue lors de la prise en charge après le drame et dans la procédure judiciaire.
AJ : Comment avez-vous vécu la procédure judiciaire ?
Isabelle Mescam Alléno : C’est une accumulation de violence, à laquelle il faut obligatoirement se préparer. J’avais occulté ou fait en sorte de ne pas avoir connaissance de certains éléments du dossier. Mais une fois au tribunal, vous êtes obligé de les entendre. Nous avons eu toute une préparation en amont, faite par le cabinet d’avocats qui nous accompagne. J’ai pris connaissance pas à pas du dossier pénal, avant de me retrouver à la barre. L’audience est nécessairement une épreuve. Vous vous retrouvez pour la première fois face à celui qui a tué votre enfant. Vous êtes présent sans avoir le droit à la parole. La place des victimes est très limitée. C’est une journée nécessaire mais très difficile à vivre.
AJ : Qu’a dit la justice au sujet de la mort de votre fils ?
Isabelle Mescam Alléno : Le conducteur a été condamné pour homicide involontaire. Il encourait 10 ans de prison car il cumulait beaucoup de circonstances aggravantes. Il a été condamné à 7 ans de prison. Plus qu’une lourde peine, qui de toute façon ne pouvait apaiser notre douleur, nous aurions aimé le voir quitter le tribunal entouré de gendarmes et de policiers, menotté. Nous aurions aimé avoir cette image de lui partant en prison. Or cela ne s’est pas passé ainsi. Le mis en cause est arrivé libre à l’audience, et l’a quittée libre également une fois condamné, comme si de rien n’était. Cela nous a profondément choqués. Nous avons dû attendre un mois avant l’annonce du délibéré. Et ce n’est que quatre mois plus tard que nous avons enfin eu un mail nous prévenant que celui qui avait ôté la vie de notre fils était sous les écrous. Le voir partir libre a été source d’une immense colère et d’incompréhension. Nous n’avons d’ailleurs jamais eu d’explication à ce sujet. Tout au long de la procédure, et même après, les proches manquent d’explications, d’efforts de pédagogie à leur égard. Les familles suivies par l’association le disent beaucoup.
AJ : Quand avez-vous commencé votre action pour la reconnaissance du délit d’homicide routier ?
Isabelle Mescam Alléno : Devant le juge d’instruction, le premier mot que vous entendez est « involontaire ». Or quand vous entendez le cumul de circonstances qui a mené au drame, ce mot est inaudible pour beaucoup. En plus de la solitude et de la dureté de la procédure, les familles disaient toutes que d’avoir entendu ce qualificatif était très violent et très marquant. Dès le tout début, les familles m’ont parlé de l’homicide routier. Certaines actions avaient déjà été enclenchées par des associations et des familles pour mettre des mots sur ces faits avérés qui n’avaient rien d’involontaire. Quand on a lancé l’association, beaucoup de témoignages supplémentaires sont arrivés. Cela nous a semblé évident que la reconnaissance de l’homicide routier serait notre premier sujet, notre premier combat. Nous avons enclenché cette longue bataille juste après la création de l’association. Le terme d’homicide involontaire noie des cas de conduite à risque importants avec des accidents. Il faut absolument différencier les deux : quelqu’un qui met délibérément en danger autrui en se comportant au volant de manière que le pire scénario devienne le plus probable n’a rien à voir avec la personne éblouie par le soleil qui provoque un accident causé par un malheureux concours de circonstances. Les accidents de la route existent, mais je pense que, sans les homicides routiers, ils ne seraient pas la première cause de mortalité chez les jeunes. Le nombre de morts sur la route est si haut qu’il comporte nécessairement des homicides routiers. Des morts pour rien, évitables, contrairement aux accidents.
AJ : Vous êtes allés défendre cette proposition à l’Assemblée nationale…
Isabelle Mescam Alléno : Nous avons eu un premier passage à l’Assemblée, qui a adopté la proposition en première lecture. Le Sénat a ensuite fait quelques modifications. Il nous a alors fallu attendre un an pour avoir une nouvelle date de passage à l’Assemblée, pour la deuxième lecture. Ces deux passages à l’Assemblée nationale étaient très émouvants. Lors de la première lecture, de nombreux députés de différents bords ont pris la parole. On les sentait investis et concernés, sans doute parce que, malheureusement, beaucoup de familles sont touchées par des accidents de la route. Quand la loi a été votée, nous étions en tribune avec d’autres familles éprouvées par les mêmes drames. Les députés se sont retournés vers nous et nous ont applaudis. Les familles se sont serrées dans les bras. Cela a été une grande émotion. Faire évoluer la loi ce n’est pas rien ! Même si c’est trop tard pour Antoine, ce combat servira ceux qui malheureusement arriveront après nous. Le 9 juillet 2025, la loi a été promulguée. Nous sommes arrivés au bout. C’est l’aboutissement de quelque chose.
AJ : Avez-vous gagné votre combat ?
Isabelle Mescam Alléno : En partie seulement. La promulgation a été très rapide, permettant une première requalification pour une famille au tribunal de Niort dès la mi-juillet 2025. Les juges peuvent désormais instruire et prononcer des condamnations pour homicide routier. Il suffit d’une circonstance pour le constituer, parmi les suivantes : consommation d’alcool, de stupéfiants ou de substances psychoactives, grand excès de vitesse au-delà de 30 kilomètres à l’heure, défaut de permis, refus d’obtempérer, délit de fuite, rodéo urbain, utilisation du téléphone, violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de sécurité ou de prudence. Dès le cumul d’une deuxième circonstance et au-delà, l’homicide routier est aggravé, le délit étant déjà constitué. Pour que le texte soit pleinement appliqué, il faudrait désormais que tous les décrets concernant l’homicide routier soient publiés. Or certains ne paraîtront qu’en juillet 2026. Dans l’attente, certaines affaires ne peuvent pas être qualifiées d’homicide routier, ou le délit n’est pas aggravé alors qu’il devrait l’être. Nous attendons avec impatience la publication de quatre décrets permettent d’énumérer les substances psychoactives. Tant qu’ils ne le sont pas, la liste n’est pas établie. Cela limite considérablement le champ d’action des tribunaux. La reconnaissance du protoxyde d’azote comme substance psychoactive faisant partie des circonstances permettant de qualifier ou d’aggraver le délit est centrale. Dans l’affaire du jeune Mathis, tué par un homicide routier en novembre dernier en plein centre de Lille, le conducteur était sous l’emprise du protoxyde d’azote. L’homicide routier est qualifié par le refus d’obtempérer et la vitesse excessive, mais cette circonstance aggravante ne peut pas être retenue.
AJ : Votre bataille actuelle porte donc sur la reconnaissance du protoxyde d’azote comme substance psychoactive ?
Isabelle Mescam Alléno : Le protoxyde d’azote est un gaz utilisé en pâtisserie dans des syphons pour faire de la crème chantilly. Sa consommation détournée est généralisée par les jeunes, qui l’utilisent comme un gaz hilarant. La consommation d’alcool chez les jeunes a baissé, au profit du protoxyde d’azote désormais largement consommé dans les soirées. Les fabricants qui ont décliné ce gaz avec différents parfums le savent bien. Ce produit est commercialisé en supermarché ou vendu en ligne. Bien que la vente soit officiellement interdite aux mineurs, ces derniers n’ont aucun mal à se le procurer. C’est révoltant car les fabricants savent que c’est un produit dangereux, qui en plus de désinhiber et de provoquer des conduites à risques comme celles qui mènent aux homicides routiers, fait des dégâts incommensurables sur le cerveau des jeunes consommateurs et provoquent parfois des décès.
AJ : La création du délit d’homicide routier a-t-elle eu un impact sur les peines prononcées ?
Isabelle Mescam Alléno : Avant l’homicide routier, les peines existaient déjà. Nous n’avons jamais demandé qu’elles soient augmentées. En revanche, nous voulions que les peines existantes soient prononcées car le décalage entre les peines encourues et celles prononcées nous semblait problématique. La moyenne des peines prononcées était auparavant de 18 mois, pour un quantum de 7 ans d’emprisonnement prévu par la loi pour homicide involontaire. Nous commençons à analyser les peines prononcées dans ces affaires et notons qu’elles ont tendance à augmenter et tournent désormais autour de 5 ans, voire 7 quand il y a un cumul de circonstances aggravantes. Nous notons aussi une sensibilité et une écoute différente des familles dans les tribunaux.
Référence : AJU018c1