Au premier jour de son procès, Me Emmanuel Pierrat reconnaît les faits de harcèlement moral et se pose en victime
L’avocat Emmanuel Pierrat, 57 ans, comparaît du 21 au 29 mai pour le harcèlement moral de 16 anciens collaborateurs, au côté de son ex-associée, poursuivie pour complicité. Pour la première fois, il a reconnu les faits qui lui sont reprochés.

Jeudi 21 mai à 12 h 02, le compte X (ex Twitter) @Cabinet Pierrat publie le post suivant : « Cette année encore, Emmanuel Pierrat est classé parmi les « leading lawyers » au sein des meilleurs cabinets d’avocat français en droit des médias ».
Jeudi 21 mai, vers 15 heures, le « leading lawyer » dépose sa minerve sur le banc et s’avance à la barre, un peu raide, les épaules rentrées. La présidente de la 31e chambre correctionnelle, Nathalie Gavarino, lui demande s’il a une déclaration liminaire à faire. Le prévenu répond que oui, puis déclare : « Je reconnais la globalité des faits. Je répondrai à la totalité de vos questions sur chaque cas, chaque propos, chaque geste, mais je ne les contesterai pas.
— Est-ce que vous reconnaissez que ces faits sont constitutifs de Harcèlement moral ?
— Oui. »
C’est une avancée, indéniable, dans la procédure qui oppose l’avocat Emmanuel Pierrat à 16 de ses anciens collaborateurs, qui le mettent en cause pour « harcèlement moral ». Les faits, révélés en 2021 par le journal Libération, ont donné lieu à une procédure disciplinaire conclue le 23 mars 2023, devant la cour d’appel, par une suspension de 18 mois, dont 6 mois avec sursis pour l’avocat dont la cour a relevé le « comportement agressif, insultant et humiliant revêtant un caractère pérenne et systémique ». Elle a également souligné « l’absence préoccupante de prise de conscience de la situation par M. Pierrat ».
« Il n’y a aucune sincérité là-dedans, c’est un menteur patenté »
Parallèlement, les premières plaintes sont déposées le 19 janvier 2023. Placé en garde à vue le 29 avril 2025, il réfute avoir commis les infractions reprochées par les cinq anciens collaborateurs qui, à ce moment-là, décrivent un management par la terreur, des invectives permanentes, un dénigrement, des humiliations ayant conduit certains à des burn-out sévères. Lorsqu’il apprend quelques mois plus tard qu’il est renvoyé devant le tribunal, il s’emporte face aux journalistes qui lui annoncent la nouvelle, et menace de porter plainte pour diffamation et dénonciation calomnieuse. C’est donc avec étonnement et une certaine prudence que les désormais 16 plaignants et leurs avocats ont pris acte de la reconnaissance « globale » des faits, ce qui n’exclut pas un pinaillage dans le détail. Certains y voient une manœuvre évidente. En fin de journée, l’un des plaignants, Nino Arnaud, a exprimé son ressenti : « Il est extrêmement dur de voir Emmanuel Pierrat venir nous dire qu’il a tout compris. Il n’y a aucune sincérité là-dedans, c’est un menteur patenté. »
Ce que veut dire Nino Arnaud, c’est que selon lui, cette reconnaissance opportune des faits sert une stratégie de défense consistant à susciter une certaine empathie pour atténuer la sanction. Pour ce faire, Emmanuel Pierrat met sa souffrance au cœur de son récit. Dans un monologue autobiographique longuement subi par la présidente qui tente, en vain, de le recadrer, il rappelle ses origines modestes (« mes parents ont arrêté l’école à 13 ans », « j’ai fait toute sorte de métiers pour gagner ma vie »), son mérite lorsque, à peine sorti de deux ans de stage chez une avocate tyrannique qui jetait les dossiers par la fenêtre, il loue des locaux de 7 m², sans trésorerie, affaire qui deviendra un « leading cabinet » à force de travail ; il égrène les responsabilités qu’il prend au Conseil de l’Ordre, au Conseil national des barreaux, au musée du barreau de Paris, au Pen club de France, et relate dans le détail le suicide de son père, le 21 mai 2014, qui l’appelle pour lui annoncer sa pendaison imminente (« On l’a décroché de l’arbre avec mon frère ») et lui intime de ne pas prévenir son frère et sa mère, sur qui il le charge de veiller. Après réflexion, dit-il en faisant mine d’avoir bien réfléchi, c’est là qu’il a commencé à se « durcir ». Cela tombe bien, car c’est le début de la période de prévention (qui court de 2015 à 2021).
« C’est pas de l’interprétation, c’est de la menace directe »
Maximisation de sa souffrance, minimisation des comportements fautifs. « J’ai essayé de donner le change, je l’ai fait de manière très maladroite et inappropriée », reconnaît-il désormais. « J’ai cru que j’arriverais à tout gérer, je suis devenu ‘control freak’, je travaillais le week-end et je n’ai pas pensé qu’envoyer des e-mails le week-end pourrait être mal interprété ». « Vous savez qu’il y a des mails, c’est pas de l’interprétation, c’est de la menace directe », le reprend Me Romain Ruiz, qui représente plusieurs parties civiles.
Il dit cela d’une voix plaintive, presque chevrotante, loin de la morgue décrite par les plaignants, celle d’un avocat tout-puissant, irascible, hurlant sur ses subordonnés, et qui avait organisé un système de terreur, « d’aliénation » (Nino Arnaud) ayant conduit de nombreux collaborateurs à l’épuisement psychique ; une assistante a même été hospitalisée en psychiatrie à Sainte-Anne – c’est, justement, Nino Arnaud qui l’y a conduite. Jets de dossiers ; menaces ; invectives : la liste des griefs est aussi touffue que la prose du prévenu, et sera décrite longuement par les parties civiles qui doivent défiler à la barre jusqu’au mercredi 27 mai.
Emmanuel Pierrat, donc, était très occupé et ne s’est pas rendu compte qu’il faisait du mal autour de lui. Il évoque une hernie discale douloureuse qui l’obligeait à rester allongé au sol, « alors que j’aurais dû être arrêté pour six mois. Ça n’excuse pas, mais ça donne un contexte sur la façon dont je me suis durci. » Aussi : « On était avocat de l’Académie française à un moment, donc j’estimais qu’on devait avoir une syntaxe irréprochable. C’était ma vanité », et la raison pour laquelle il humiliait ses collaborateurs en public pour deux virgules mal placées. « J’ai fait des remarques très acerbes par écrit à des gens dont je ne connaissais pas la vie », car constamment en déplacement pour s’adonner aux mondanités qu’il aime tant (« J’étais avec Jean Nouvel en Arabie saoudite »).
« J’ai souffert pour eux »
Le cabinet Pierrat a été liquidé en même temps que sa réputation était ternie par les faits en débats ; là encore, l’avocat ne peut s’empêcher de lier l’un à l’autre. Puis se reprend pour se flageller un coup : « Je ne suis pas du tout en train de faire la victime, j’ai cassé le cabinet, j’ai fait du mal à des gens. Ça s’est passé à cause de mon comportement. Les autres ne sont pas responsables de mes erreurs et de mon management. » L’exercice de contrition culmine lorsque son avocate, Me Caroline Toby, lui demande s’il reconnaît que « ces faits ont eu des conséquences. « Oui, totalement. J’ai souffert pour eux. »
Dans ce procès, le patron qui jetait des cintres et exigeait un Lapsang Souchong servi sur son bureau chaque matin, était secondé par Sophie Viaris de Lesegno, son associée pendant 24 ans. Elle est tout son contraire : travailleuse, experte, une avocate de dossier qui exècre les mondanités. Associée minoritaire, recrutée alors qu’elle était encore étudiante, il a été dit qu’elle était sous sa coupe et qu’en lieutenant n°1, appliquait son management toxique avec le zèle des personnes sous emprise. « Quand il était là, elle était totalement soumise, quand il n’était pas là, elle était totalement acquise », estime Nino Arnaud. Elle est donc prévenue de complicité de harcèlement moral, qu’elle nie. « Emmanuel Pierrat est une personne extrêmement dominante. Mon pouvoir d’opposition était très limité . »
Si Nino Arnaud reconnaît qu’elle était elle-même victime (« Sophie Viaris, il lui parlait comme à un chiffon devant tout le monde »), il déplore sa passivité. « Elle aurait eu 150 fois l’occasion de nous tendre la main. Elle avait la possibilité aussi de s’abstenir de faire des choses. Si elle ne l’a pas fait, c’est qu’elle y trouvait son compte. »
« Au départ j’étais très reconnaissante, et au fil du temps je n’étais plus entendue. Il me reprochait de ne pas en faire assez alors que j’étais dans un épuisement extrême. Puis j’ai vécu les mises à l’écart, les propos déplacés. Il me disait par exemple : ‘Je ne sais pas ce que tu fais, tu ne factures pas assez, on va dans le mur.’ » Sophie Viaris a démissionné le 1er septembre 2021. Elle a choisi de ne pas porter plainte.
L’audience se poursuit ce vendredi avec les auditions de parties civiles.
Référence : AJU505075