Au tribunal de Paris, les voleurs de crypto et la grève du zèle

Publié le 02/04/2026 à 11h21

Trois prévenus ont été condamnés pour association de malfaiteurs et tentative de vol à des peines allant de 10 mois à deux ans de prison. Ils avaient ciblé un couple de riches investisseurs en cryptomonnaie, dans le 16e arrondissement de Paris.

Au tribunal de Paris, les voleurs de crypto et la grève du zèle
Mouvement de défense massive mercredi 1er avril au tribunal de Paris pour protester contre la réforme de Gérald Darmanin (Photo : ©P. Cabaret)

Le tribunal correctionnel de Paris doit juger une association de malfaiteurs constituée dans le but de délester de leurs cryptomonnaies qu’ils possèdent par millions un couple d’investisseurs ; un dossier renvoyé le 22 janvier, et qui échoit, ce mercredi 1er avril, à la 23e chambre 2e section, où bruisse, en ce début d’après-midi, un nombre anormalement élevé d’avocats.

C’est la grève ; la « défense massive » qui se dresse en rempart.

Un aréopage de robes noires fait front au premier rang, dont trois s’avancent pour faire des déclarations. Mes Romain Boulet et Karine Bourdié, pour l’association des avocats pénalistes (ADAP), et Vincent Nioré, au nom du bâtonnier, annoncent solennellement que le barreau de Paris débute une grève du zèle pour protester contre le projet de loi porté par Gérald Darmanin, qui entend instaurer un « plaider coupable criminel ». Le « point d’orgue » de cette grève sera atteint le 13 avril, « qui sera une journée morte : pas de désignation d’avocat », déclare Me Nioré.

Ce à quoi la présidente répond : « l’audience est ouverte. »

Sofiane*, Amadou* et Adama* apparaissent dans le box. Deux avocats se lèvent devant eux. Celui d’Amadou est absent, ce dont la présidente fait peu de cas, puisqu’elle commence à lire les préventions. Brouhaha d’avocats. La présidente agacée stoppe sa lecture. Un avocat s’exclame : « On pourrait prendre ce dossier plus tard.

— Non, répond la juge, c’est un dossier qui va passer en premier.

— Ce Monsieur a quand même le droit d’être défendu !

— Bon, est-ce qu’on a un autre dossier ? »

Il y en a même deux : un prévenu libre qui demande un renvoi, un détenu qui n’a pas un, mais deux avocats commis d’office développant pour lui une ribambelle de nullités (jointes au fond) : la grève du zèle en action.

Puis, Sofiane (23 ans), Amadou (25 ans) et Adama (22 ans), minces jeunes hommes aux visages renfrognés (excepté Sofiane qui semble sourire en coin), reviennent dans le box. Avec un autre homme mineur, ils ont constitué une équipée qui, de Sarcelles au 16e arrondissement de Paris, en passant par Stains, aurait cherché, dit l’accusation, à pénétrer par effraction dans la résidence d’un couple d’investisseurs en cryptomonnaies, afin de les en dépouiller.

Une activité en vogue chez les malfaiteurs, dont certains ont enlevé et séquestré ces nouveaux riches qui ne s’attendaient pas à se faire tomber dessus ainsi.

Il est 5 heures du matin, le 19 janvier, quand Isabelle* aperçoit au visiophone deux jeunes martelant la porte de son hall d’entrée de coups d’épaules appuyés. La police prévenue, ils sont rapidement cueillis, deux dans la cour de l’immeuble, deux dans un véhicule volé stationné dans la rue. Dans le véhicule, un couteau, des gants, des cagoules, des Serflex (copyright).

Après garde à vue et enquête, ils sont renvoyés pour recel de véhicule, association de malfaiteurs, tentative de vol. La présidente demande si les articles du Code pénal sont tenus pour lus, un avocat répond : « Non Madame, nous exigeons que vous les lisiez » (la grève du zèle : 7 minutes de lecture d’articles du Code pénal).

« On va taper une baraque, dedans y’a de la thune »

À Amadou, la présidente demande : « Vous reconnaissez les faits ?

— Tentative de séquestration ?

— Il n’y a pas de tentative de séquestration qui vous est reprochée. La présidente répète : « Association de malfaiteurs et tentative de vol et recel d’un véhicule.

— Je reconnais avoir forcé la porte, pour récupérer un objet.

— Qui vous l’avait demandé ? »

Un homme qu’il refuse de nommer l’avait payé 200 euros pour accomplir cette mission.

La version d’Amadou : il avait planqué un objet dans cette cour dans l’après-midi, et venait le récupérer. Pourquoi à 5 heures du matin ? Pourquoi pas. « C’était quoi l’objet que vous deviez récupérer ?

— Un truc illégal. »

Sofiane, qui n’a pas le permis, a conduit la Peugeot 208 volée pour accompagner Amadou exécuter cette besogne dont il n’avait pas la moindre idée. Il n’avait vu ni les gants, ni le couteau qui pourtant traînait au pied du levier de vitesse.

En exploitant les téléphones et comptes Snapchat de Sofiane et Amadou, les enquêteurs ont extrait des conversations avec celui qui semble être le donneur d’ordre (non identifié), l’informant d’un couple riche en actifs crypto où ils pourraient faire un coup. Sofiane échange avec Amadou, il écrit ces mots : « on va taper une baraque, dedans y’a de la thune » Il répond en disant que ce n’était pas lui derrière ce compte.

Adama est encore plus bref : il n’a rien à voir avec un quelconque projet de vol. Il regardait la finale de la coupe d’Afrique des nations avec sa famille, puis prolongea la soirée tard dans la nuit. Alors que les trois amis traînaient, assis dans un véhicule « prêté », ils ont suivi Amadou quand celui-ci a déclaré avoir quelque chose à faire sur Paris.

Le tribunal peine à croire ce suivisme. Les avocats rétorquent que ça se passe comme ça, entre jeunes qui n’ont rien à faire et tuent le temps en traînant ensemble. Amadou a arrêté l’école en seconde. Il n’a jamais travaillé. Il aimerait faire de la mécanique. Adama est sans emploi depuis 2023, mais une promesse d’embauche l’attend à sa sortie de détention. Sofiane a appris les métiers du BTP dans la société de son frère, mais n’a encore jamais travaillé. Tous ont connu la prison et ont plusieurs condamnations à leur casier.

« Cest une entrée franche dans la grande délinquance »

Après une brève plaidoirie pour les parties civiles (1 000 euros pour le préjudice moral), où l’on apprend que le couple millionnaire a dû fuir le 16e parisien pour les États-Unis, le procureur prononce un non moins bref réquisitoire dans lequel il expose schématiquement, plutôt qu’il démontre, les faits qu’il estime constitués. Quatre personnes défavorablement connues de la justice s’engagent dans un périple depuis la banlieue vers le 16e arrondissement, dans une voiture volée ; ils ont sur eux des cagoules, des gants, un couteau, des Serflex, ils forcent une porte et tentent d’en ouvrir une autre ; ils sont vus (sur vidéosurveillance) en train d’étudier un plan des occupants de l’immeuble. « Aucun ne peut sérieusement prétendre ignorer ce qu’il fait sur place ». Au vu de l’échec cuisant de « l’équipée », il pense devoir ajouter : « Évidemment, on ne peut que constater le grand amateurisme de ces personnes ; j’estime que ça les rend encore plus dangereuses. C’est une entrée franche dans la grande délinquance. » Il demande trois ans et demi contre Amadou, deux ans contre Sofiane et un an contre Adama.

En défense, la grève du zèle occupe l’espace et le temps du tribunal. Pour les trois prévenus, cinq avocats réclament la relaxe pour l’association de malfaiteurs et la tentative de vol (le recel de la 208 est admis), estimant que le scénario de l’accusation est le fruit d’extrapolations, non corroborées, du parquet, qui voit des voleurs de crypto partout. L’un note que s’ils prétendaient séquestrer le couple, pourquoi auraient-ils laissé le matériel dans la voiture ? « Il fallait travailler un peu mieux ce dossier ! »

Le tribunal condamne les trois prévenus à 2 ans (Amadou), 18 mois (Sofiane) et 10 mois (Adama), avec maintien en détention.

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