« Ce qui est frappant, c’est que plus de 80 % du jeu en France reste un jeu physique »

Au mois de mai dernier, un immense club de jeux d’une surface de 8 000 mètres carrés, ouvert tous les jours de midi à six heures du matin et pouvant accueillir un millier de personnes, a ouvert ses portes près de l’Arc de Triomphe. Une création rendue possible par la loi de finances de 2026, qui pérennise les clubs de jeux. Au départ interdits par principe, les courses et les jeux se sont développés au fur et à mesure de lois dérogatoires jusqu’à faire de la France l’une des principales places de jeux en Europe. Le secteur est cependant fortement réglementé. Depuis 1892, le Service central des courses et jeux multiplie les contrôles pour garantir un cadre honnête aux joueurs et empêcher la mainmise des groupes criminels sur des lieux où circulent de fortes sommes d’argent. Rencontre avec le commissaire général, Stéphane Piallat, à la tête de ce dispositif d’environ 140 agents.
Actu-Juridique : Comment est né le Service central des courses et jeux ?
Stéphane Piallat : Le Service central des courses et jeux — le SCCJ — a été créé en 1892. C’est le plus ancien service spécialisé de la police nationale. Il est né dans la foulée de l’ouverture, en 1891, des paris sur les courses hippiques via le pari mutuel urbain. En France, le principe juridique est depuis toujours celui de l’interdiction du jeu d’argent et de hasard. La loi est venue créer un certain nombre d’exceptions, qui font l’objet de réglementations très exigeantes. Le SCCJ a été créé pour mettre en œuvre la régulation de ces activités, d’abord dans le domaine hippique. Depuis lors, notre compétence n’a cessé de s’élargir avec la multiplication des exceptions légales. Les casinos, les cercles de jeux devenus clubs de jeux, les points de vente de la Française des Jeux, les PMU, sont aujourd’hui autorisés… Le service central des courses et des jeux appartient depuis 2008 à la Direction nationale de la police judiciaire.
AJ : Quels sont les grands piliers d’activité du service ?
Stéphane Piallat : Nous travaillons autour de quatre piliers. Nous avons d’abord une mission de police judiciaire, avec la charge de conduire des enquêtes dans le domaine des jeux et des courses. Le deuxième pilier est la police administrative : le monde du jeu génère tout un système d’agréments, d’audits, de contrôles, dont nous sommes l’acteur central. Le troisième pilier concerne la lutte contre le blanchiment. Nous sommes le seul service du ministère de l’Intérieur à être autorité de référence en la matière pour les casinos et les clubs. Nous avons dans ce domaine un rôle d’encadrement, d’accompagnement et de contrôle de la mise en œuvre de la réglementation. Enfin, nous participons au renseignement, ce qui nous permet de travailler avec d’autres services — notamment Tracfin — et de bénéficier de techniques spéciales d’enquête autorisées par la loi. Notre dispositif compte environ 140 personnes : une soixantaine au service central, et environ 70 correspondants répartis sur tout le territoire qui sont nos yeux, nos oreilles et nos bras en région. Ils se présentent ouvertement comme policiers, et sont chargés à la fois de la police judiciaire, de la police administrative et de la lutte contre le blanchiment.
AJ : La France a-t-elle une place particulière dans le paysage du jeu en Europe ?
Stéphane Piallat : Tout à fait, et cela explique que nous disposions d’une police des jeux qui n’existe pas dans tous les pays. La France compte 205 casinos, ce qui représente 40 % des casinos européens. Nous avons également sur notre territoire 50 % des hippodromes européens. La France a une très grande tradition des courses hippiques. Des monopoles importants existent, comme la Française des Jeux et le PMU. Sur le jeu en ligne, nous avons aussi de grands acteurs français, comme Winamax ou BetClic. Le produit brut des jeux en France représente environ 14 milliards d’euros par an, avec une progression de plus de 3 % l’année dernière. Et ce qui est frappant, c’est que plus de 80 % du jeu en France reste un jeu physique : les gens se déplacent, ils vont au bar-tabac, au casino, à l’hippodrome…
AJ : Le principe de base reste pourtant l’interdiction. Comment expliquer alors qu’un Français sur deux jouerait chaque année ?
Stéphane Piallat : C’est tout le paradoxe apparent. Le principe d’interdiction existe pour protéger le citoyen, d’abord contre la criminalité organisée, si le jeu venait à tomber dans des mains criminelles ou malhonnêtes, mais aussi contre les phénomènes d’addiction. Historiquement, il s’agissait de protéger les ouvriers, les détenteurs de petits salaires, les soldats. D’un autre côté, les jeux génèrent des revenus financiers importants pour l’État et les collectivités locales. La puissance publique doit donc être présente pour garantir la sincérité et la régularité des jeux. L’État veille à ce que tout cela se fasse de façon transparente. Aujourd’hui, on estime qu’un Français sur deux joue au moins une fois dans l’année, dans un cadre légal extrêmement encadré.
AJ : Quelles grandes étapes historiques ont façonné ce cadre légal ?
Stéphane Piallat : La première exception date de 1891 avec la création des paris hippiques. En 1907, une loi autorise les casinos dans certaines localités. En 1920, une loi interdit les casinos à moins de 100 kilomètres de Paris pour protéger les ouvriers et les troupes concentrés dans la capitale. En 1931, une exception est faite pour Enghien-les-Bains, seul casino autorisé en région parisienne. En 1923, les cercles de jeux parisiens sont autorisés sous forme d’associations. En 1987, les machines à sous sont autorisées dans les casinos. En 2010, une loi ouvre le jeu en ligne. En 2017, un régime expérimental crée les clubs de jeux en remplacement des cercles de jeux, qui ont été gangrenés par des groupes mafieux. En 2019, l’Autorité nationale des jeux est créée. Et cette année, la loi de finances a définitivement validé l’autorisation des clubs de jeux, uniquement à Paris.
AJ : Quel était le problème posé par les anciens cercles de jeux ?
Stéphane Piallat : Le problème était considérable. Les cercles de jeux étaient des associations, et non pas des entreprises soumises à une réglementation contraignante. Le contrôle de leur comptabilité était donc très limité. Il y avait une forte présence criminelle, et ces structures servaient de relais pour des financements occultes notamment des groupes criminels corses. Quand, en 2008, le SCCJ est passé des renseignements généraux à la police judiciaire, cela a permis de clarifier la situation et d’agir avec beaucoup plus de rigueur. Dans les années 2010, les cercles ont été fermés les uns après les autres pour des motifs judiciaires. Mais il fallait quand même que les Parisiens aient une offre légale de jeux. Les voyous ne sont pas les seuls à jouer, tout le monde en a le droit. Les clubs de jeux ont apporté une réponse : une offre réduite, sans machines à sous, confiée à des professionnels, le plus souvent déjà opérateurs de casinos, sous contrôle étroit du ministère de l’Intérieur.
AJ : Pourquoi a-t-il fallu attendre la loi de finances 2026 pour pérenniser ces clubs de jeux ?
Stéphane Piallat : C’est une histoire mouvementée. L’expérimentation des clubs de jeux a démarré juste avant le Covid, qui leur a porté un premier coup sévère. Il fallait au moins une année pleine pour en dresser un bilan. Ensuite, des difficultés politiques et institutionnelles se sont accumulées. En début d’année 2025, tous les clubs de jeux parisiens ont dû fermer pendant deux mois faute de cadre légal : nous étions entre la fin du temps d’expérimentation et l’absence d’une prorogation empêchait la poursuite de l’activité puisqu’il n’y a pas de jeu d’argent et de hasard possible en France sans autorisation expresse par la loi. Le ministère ne pouvait prendre de décision temporaire sans qu’une loi l’autorise. Les clubs ont donc été fermés deux mois. Il fallait absolument saisir l’opportunité de la loi de finances pour déverrouiller le dispositif.
AJ : En quoi consistent les enquêtes d’agrément que vous menez en très grand nombre ?
Stéphane Piallat : Les enquêtes d’agrément, 5 000 par an, sont une part importante de notre travail de police administrative. Dans les casinos, tous les personnels du jeu, du directeur au croupier en passant par les caissiers, sont soumis à agrément. Nous vérifions les antécédents judiciaires, l’entourage, et évaluons même la moralité des différents salariés. Nous faisons de même pour les professionnels des courses hippiques : jockeys, entraîneurs, lads, propriétaires, commissaires aux courses sont tous soumis à agrément par les fédérations, et notre service est chargé de conduire les enquêtes. Nous agréons également les gérants de points de vente : il y a en France environ 29 000 points de vente de la Française des Jeux et 14 000 points PMU. Une personne qui souhaite en acquérir un doit déposer un dossier, à la suite duquel nous conduisons une enquête de moralité. L’objectif est d’éviter que des criminels achètent ces points de vente pour blanchir de l’argent.
AJ : Le jeu reste-t-il un vecteur privilégié de blanchiment ?
Stéphane Piallat : C’est toujours une préoccupation centrale. Je peux vous donner un exemple récent : nous suivons en ce moment un délinquant, un des « bras droits » d’un grand trafiquant de cannabis, qui a été incarcéré il y a un peu plus d’un an. Il vivait totalement sous les radars, avec plusieurs identités. L’analyse de ses habitudes de jeux nous a permis de le repérer. En faisant le bilan de son activité, nous avons compris qu’il avait perdu plus de 2 millions d’euros en un an et demi dans les casinos. Son appartement n’était pas à son nom, sa voiture non plus, son abonnement internet non plus. Quelqu’un le déposait à moto. Ces profils-là nous intéressent énormément dans la lutte contre la criminalité organisée. Le casino, pour certains, c’est aussi un moyen de recycler de l’argent illicite.
AJ : Intervenez-vous également sur le jeu en ligne ?
Stéphane Piallat : Oui, et c’est un secteur en plein développement. Il faut le rappeler : les casinos en ligne sont interdits en France. Un Français qui joue sur un site de casino en ligne commet une infraction. Nous avons traité il y a quelques années l’affaire Pronoclub, dans laquelle un jeune Français avait monté toute une escroquerie autour de pronostics sportifs, transformant ses prédictions en promesses de gains garantis dont il faisait la publicité jusque dans le métro. Il y avait 700 victimes et plusieurs millions d’euros en jeu. L’année dernière, nous avons conduit le premier dossier français sur un casino en ligne illégal : une plateforme baptisée Crésus, gérée par des Français installés à l’étranger, avec un bénéfice estimé autour de 300 millions de chiffre d’affaires. Ce sont des dossiers d’une ampleur considérable. Nous sommes aussi très actifs contre les lotos en ligne illégaux, dont certains sont l’œuvre d’organisateurs qui collectent soi-disant de l’argent au profit d’associations caritatives qui n’existent pas ou ne reçoivent qu’une part infime des bénéfices.
AJ : Travaillez-vous également sur les manipulations sportives et le monde du football ?
Stéphane Piallat : Oui, c’est un volet important. Nous travaillons sur les paris sportifs, les matchs truqués, et avons eu de belles affaires de dopage dans les courses hippiques. Et puis il y a le monde des agents de joueurs dans le football. Nous avons travaillé sur les faux agents de joueurs, c’est-à-dire des personnes qui exercent l’activité d’agent sans être agréées par la Fédération française de football, en utilisant des agents officiels comme prête-noms. Cela leur permet de toucher des sommes très importantes, parfois des millions d’euros, sur des contrats qui ne devraient pas les impliquer. Ces dossiers nous intéressent particulièrement car ils nous amènent vers des individus proches de certains groupes criminels dans le sud de la France. Le football, pour certains, est un vecteur d’infiltration.
AJ : Quelle est votre position sur la question de l’addiction au jeu ?
Stéphane Piallat : C’est la grande question. L’analyse de l’Autorité nationale des jeux (ANJ) souligne que s’il n’y avait que des joueurs raisonnables, l’économie du jeu en ligne ne serait pas aussi florissante. De leur côté, les casinos affirment qu’un client en état de jeu compulsif est un client qu’ils finiront par perdre car il n’aura plus les moyens de jouer. Pour notre part, nous ne sommes pas dans une lecture morale du phénomène. Nous avons une approche professionnelle.
Référence : AJU018r8