« Dans le cas des violences sexuelles et sexistes ou de féminicides avec des auteurs célèbres, les victimes sont systématiquement passées au second plan »

Publié le 14/10/2025

En 1980, le philosophe émérite Louis Althusser étrangle la sociologue Hélène Legotien Rytmann, sa compagne depuis plus de 30 ans. Un féminicide médiatique… du point de vue de son auteur seulement.

« Féminicide », le mot a traversé la salle d’audience, le 1er octobre dernier dans la cour d’assises du Tarn. À la barre, Chloé, meilleure amie de la victime Delphine Jubillar-Aussaguel, convaincue que Cédric Jubillar l’a assassinée de ses mains prononce les mots : « La disparition de Delphine me paraît inaudible (…) Elle n’a pas disparu. Elle est décédée. » Des mots, une expression qui s’est invitée depuis peu dans les tribunaux après avoir commencé de s’imprégner durablement dans les esprits. Un mot, une expression approchant de celle de « faire femmicide » que l’on trouve dans le théâtre de Scarron, sous Louis XII, et qui signifiait alors le désir profond pour un homme de faire du mal à une femme. Un mot, une expression entrée dans le Petit Robert en 2015, 12 ans après l’assassinat de Marie Trintignant par Bertrand Cantat, et qui avait été présenté comme résultant d’un « drame passionnel ».

Les Fragments d’Hélène, Johanna Luyssen

Le 16 novembre 1980, vers 7 heures du matin, dans leur appartement au sein de l’École Normale Supérieure au 45, rue d’Ulm à Paris, Hélène Legotien Rytmann, sociologue et ancienne résistante, âgée de 70 ans, est étranglée par son époux, le philosophe Louis Althusser, très connu dans la sphère intellectuelle germanopratine. Mais avant même que la justice déclare l’intellectuel criminellement irresponsable de ses actes, l’injustice sera là. Au journal de 20 heures d’Antenne 2, le lendemain du meurtre, Patrick Poivre d’Arvor décide de retarder l’annonce de la météo pour évoquer une « affaire extrêmement pénible, la mort de l’épouse du philosophe Louis Althusser, le philosophe qui souffrait d’une profonde dépression depuis plusieurs mois s’accuse du meurtre. Le secrétaire de l’ENS est actuellement hospitalisé à Sainte-Anne. Dominique Laury nous rappelle son itinéraire philosophique et politique ». Une annonce qui sera programmatique de la couverture médiatique de l’événement : de longs portraits sont consacrés au philosophe et à son œuvre. Rien sur la victime. Un an plus tard, on peut lire dans le bulletin des amis de l’ENS : « Nous avons été profondément émus par la tragédie dont a été victime Althusser, dont beaucoup d’entre nous ont en mémoire le calme, l’attention et la gentillesse. » C’est une autre histoire qu’a choisi de raconter la journaliste, Johanna Luyssen dans son livre qui vient de paraître aux éditions Julliard, Les fragments d’Hélène, une enquête en forme de manifeste pour donner à voir la trajectoire d’une femme puissante, réduite au silence par une relation toxique, un meurtre et une couverture médiatique participant au fait féminicidaire. Elle retrace pour Actu-Juridique comment le traitement médiatique de certraines affaires invisibilise la victime au détriment d’un accusé célèbre. Rencontre.

Actu-Juridique : Féminicide. Ce mot s’est invité dans les tribunaux dans des cas – comme le procès de Cédric Jubillar – ou dans les paroles des proches – comme dans le cas de l’assassinat d’Inès Mecellem. Que signifie-t-il pour vous, qui l’utilisez avec parcimonie ?

Johanna Luyssen : Techniquement, le terme de féminicide n’est pas toujours utilisé avec justesse. Il désigne le meurtre d’une femme en raison de son genre. Dans le cas du meurtre d’Hélène Rytmann, on peut plutôt parler d’uxoricide : le meurtre d’une épouse par son mari. Mais j’utilise malgré tout ce terme qui est bien connu du grand public et qui met l’accent sur le fait que le genre de la victime a un lien avec sa mort. En France, contrairement à d’autres endroits du monde, le féminicide n’est pas reconnu dans le Code pénal (contrairement au meurtre sur conjoint, qui est considéré comme une circonstance aggravante par la loi n° 2018-703 du 3 août 2018, NDLR). Mais le simple fait de l’entendre dans les échanges au tribunal – comme c’est le cas dans l’affaire Jubillar – a un grand retentissement : cela met le doigt sur un phénomène social et patriarcal. Cela rappelle que, derrière la chose jugée, il y a une société en marche. Cela met la justice face à l’Histoire, quelques années après le travail de conceptualisation amené par quelqu’un comme Christelle Taraud (autrice de la somme Féminicides, une histoire mondiale, aux éditions de La Découverte). Aujourd’hui, les acteurs de la chaîne judiciaire ont intégré cette dimension.

AJ : Pourquoi le féminicide qui a fait disparaître Hélène Rytmann a-t-il été silencié si longtemps, selon vous ?

Johanna Luyssen : La victime de ce meurtre a été passée sous silence parce que son meurtrier était quelqu’un de très célèbre, de très reconnu. C’était même une icône dans les années 1960, son aura a eu une grande importance sur toute une génération d’intellectuels en France et à l’étranger. On voit de façon très régulière dans les affaires médiatiques que, dans le cas des violences sexuelles et sexistes ou de féminicides avec des auteurs célèbres, les victimes sont systématiquement passées au second plan ou tout bonnement oubliées. Il y a un mécanisme d’invisibilisation des victimes et a contrario de mise en valeur de l’auteur qui se met en place de façon collégiale. Après le meurtre d’Hélène (l’autrice fait le choix de la nommer par son prénom dans son livre, NDLR) Patrick Poivre d’Arvor a présenté les faits comme une nécrologie de Louis Althusser. Il a tué sa femme et voici son cursus honorum, le parcours de la grande figure qu’il est, qu’il fut. Toute la presse refait le match de sa philosophie, on parle de « beau gâchis » : rien ne ternira sa belle image. Elle, qui toute sa vie n’a eu que des noms montrant son aliénation à l’exception de son nom de résistante, qu’elle s’était choisi – Legotien –, elle devient « sa femme », on n’évoque pas son travail, Philippe Sollers va même jusqu’à en faire une ancienne déportée, ce qui est faux (elle était juive entrée en résistance, NDLR). Vie dans l’ombre, mort dans l’ombre.

AJ : L’auteur du crime a été jugé irresponsable de ses actes. Et pourtant, son impunité semble se jouer ailleurs. Comment s’est créé ce que vous appelez une romantisation du meurtre ?

Johanna Luyssen : Il faut imaginer dans les Ve et VIe arrondissement de Paris, à l’époque, la déflagration que cause ce meurtre : on ne pense pas une seconde à celle qui n’était ni riche, ni belle, qui ne collait pas aux standards germanopratins de la femme brillante, mais qui reste dans son coin quand même. C’est une victime qui aurait pu susciter de l’empathie. Et au même moment, se créé une sorte de fascination pour celui qui devient une figure presque mythologique de philosophe fou qui étrangle son épouse de ses propres mains. Une expertise psychologique le compare même à Héraclès « meurtrier de Mégara, retrouvé effondré et confus auprès de son épouse étranglée » et à Œdipe, « poussé sur l’avant-scène et livré au public ». C’est un fantasme presque misogyne : on est fasciné par celui qui transgresse cet interdit moral et désolé au même moment que cela mette un coup d’arrêt à sa trajectoire.

AJ : Cela peut rappeler ce qui s’est joué au moment de l’arrestation à New York de Dominique Strauss-Kahn, en 2011 : on a parlé de sa chute bien avant d’évoquer le sort de sa victime, Nafissatou Diallo. Cette comparaison vous parle-t-elle ?

Johanna Luyssen : Oui, c’est le même mécanisme : quand les auteurs sont particulièrement respectés, on va se désoler du coup d’arrêt que ça peut mettre à leur carrière. En 2022, dans une affaire de viol collectif avec un jeune footballeur américain, on rappelle qu’il était promis à une brillante carrière. Ce mécanisme ne fonctionne pas quand l’auteur des violences est pauvre et racisé, par exemple. Pour en revenir à la question de l’irresponsabilité pénale de Louis Althusser, qui lui a permis de ne pas subir un procès pour le meurtre de Hélène, par contre, je ne la remets pas en question au vu des nombreux éléments que j’ai pu rassembler au cours de mon enquête. Mais à mon sens, cela n’enlève pas le fait que ce meurtre relève de la dimension féminicidaire : on ne peut pas isoler cet acte du contexte d’emprise, de climat de violence sexiste qui existait.

AJ : Dans le livre, vous faites le lien avec plusieurs affaires médiatiques où des violences sexistes et sexuelles ont été passées sous silence soit pendant les faits (comme pour l’affaire Matzneff) soit après le meurtre (comme dans le cas du féminicide de Cécile Poisson, tuée en 2023). Quels sont les liens entre toutes ces affaires ?

Johanna Luyssen : Ces affaires sont à mettre en rapport avec celle d’Hélène à plusieurs niveaux : Matzneff, c’est l’histoire de ce qu’un homme peut se permettre de faire – à l’époque – de monstrueux dans une société qui laisse faire. Cela montre ce que la puissance de l’entregent peut créer. Avec le cas de Cécile Poisson, j’avais besoin d’évoquer cette situation, qui est un uxoricide, parce qu’on se situe dans les mêmes sphères intellectuelles, qu’il y a une envie de l’épouse de partir et que cette émancipation est empêchée par le meurtre. Et la démarche de la famille de Cécile Poisson, qui n’a eu de cesse de mettre en valeur la femme qu’elle était et son œuvre, me parle beaucoup. Car cela montre que notre gestion collective de ce genre d’affaire est à repenser, au-delà du procès, au-delà de la justice. Comment fait-on société quand ce genre d’actes de violence continue d’exister ? Comment raconte-t-on ces faits ? Il est important de se responsabiliser. En tant que journaliste qui traite des faits divers, par exemple, il faut accomplir un grand travail pour nommer les personnes, raconter les victimes et ne pas se concentrer uniquement sur les auteurs. C’est ce que nous avons pu faire à Libération avec la couverture du procès de l’assassin de Chahinez Daoud. Il faut analyser les choses au prisme des victimes aussi et sortir des motifs glamourisés qui anonymisent ou objectifient les victimes comme une joggeuse tuée dans la Vienne (Agathe Hilairet), une infirmière disparue dans le Tarn (Delphine Jubillar-Aussaguel) ou la femme étranglée du philosophe (Hélène Legotien Rytmann). Voilà comment on rend collectivement justice.

Plan