Émeutes du 17 octobre : À Paris, les mandats de dépôts pleuvent en comparutions immédiates

Publié le 20/10/2026 à 7h06

Le 17 octobre 2026, 855 personnes ont été interpellées à Paris, dans le cadre des manifestations. Lundi 19 octobre, six majeurs ont été déférés et jugés en comparution immédiate. La 23ech.1., qui en a jugé 4, s’est montrée particulièrement répressive.

Émeutes du 17 octobre : À Paris, les mandats de dépôts pleuvent en comparutions immédiates
Tribunal judiciaire de Paris (Photo : ©P. Cabaret)

Olivier a volé trois bouteilles de vodka dans un Auchan. « C’était le 17 octobre », dit le procureur. « Non, c’était le 16 octobre », rectifie l’avocat. En effet. Ce n’est donc pas un dossier lié aux manifestations, même pas un tout petit peu, et les journalistes arrêtent de prendre des notes.

Ils ressortent leur stylo quand du fond du box jaillit le jeune Andy M., 23 ans, interpellé samedi soir sur l’avenue des Champs-Élysées, juste après avoir tiré un mortier d’artifice sur les forces de l’ordre, qui l’ont vu et filmé. Andy M. reconnaît et récite d’une voix tremblante l’acte de contrition qu’il a probablement répété pendant ses deux jours de détention, dont un à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.

La présidente est directe : « Pourquoi vous faites ça en fait ?

— J’avais pour vocation de manifester avec le cortège, euh malheureusement ça a dégénéré, malheureusement j’ai fait usage d’un pétard sur un membre des forces de l’ordre. Certes cet acte est condamnable, c’était maladroit de ma part. Je suis pleinement responsable.

— D’accord, mais j’ai posé une question. Pourquoi vous avez fait ça ?

— Sur le moment j’ai pas réfléchi, j’ai vu que ça dégénérait.

— Et donc vous avez décidé d’aggraver la situation ? Vous venez avec un attirail : plusieurs mortiers, les gants, la cagoule ; Vous ne venez pas dans de très bonnes dispositions.

— C’était pour me protéger, et les mortiers c’était pas pour les lancer sur les policiers.

— Mais c’est ce que vous avez fait. Je ne comprends pas pourquoi une personne comme vous jusque-là sans histoire va décider d’en découdre avec les forces de police. Qu’est-ce qui vous a pris ? Vous cherchez quoi ? Les ennuis, le frisson ?

— J’ai pas réfléchi.

— Vous avez suffisamment réfléchi pour récupérer des mortiers, monsieur.

— …

— Je peux pas vous obliger à parler, mais j’aimerais bien comprendre. »

« C’est pas le comportement qu’on attend d’un agent de sécurité »

Un copain l’a convaincu de se rendre à la manif’, Andy a dit OK. Le copain lui a donné des mortiers, Andy les a pris. Et Andy les a tirés. Il n’a pas réfléchi, et il tremble désormais devant ses juges. Comme il est agent de sécurité, la présidente en rajoute : « C’est pas le comportement qu’on attend d’un agent de sécurité. » Le procureur : « Je suis choqué, c’est un mot que j’utilise en tant que représentant de la société ». Il dit : violences avec armes, tout le monde ira en prison. Andy M. a un casier néant, mais le procureur à son encontre requiert 14 mois, dont 8 mois de prison avec sursis et 6 mois de prison ferme avec maintien en détention, interdiction de se rendre à Paris pendant un an, interdiction de détenir une arme pendant 5 ans, et rejette la demande de non-inscription au B2. Son avocate dit que « la procédure le pétrifie », et qu’il n’a pas de chance de passer en premier. Le tribunal le condamne à 12 mois de prison avec sursis, interdiction de manifester et de détenir une arme pendant un an, et accède à sa demande de non-inscription au B2, pour qu’Andy M. puisse continuer à travailler.

L’audience est terminée dans la salle 2.05 (chambre 23e Ch. 3). En 23e Ch. 2 (salle 6.04), un trompettiste venu des Vosges, contrôlé samedi soir, place de la République, avec un casque de chantier, un masque et des gants coqués, mais surtout, une boîte d’allumettes et une clef à molette, est poursuivi pour « participation avec arme à une manifestation. » Il est aussi poursuivi pour outrage à caractère raciste envers un policier noir, lui ayant proposé une banane. L’homme a expliqué qu’i voulait vraiment donner une banane à ce policier « qui avait été très avenant », et que s’agissant des effets retrouvés sur lui, il ne savait pas trop pourquoi il avait ça sur lui – sauf les gants coqués, qui devaient servir à protéger ses doigts de musiciens. La procureure a demandé sa condamnation à six mois de prison aménagés, mais le tribunal l’a relaxé.

L’audience est terminée en 23e Ch. 2, mais elle fait rage en 23e Ch. 1 (salle 6.01), au 6e étage du tribunal judiciaire de Paris. C’est là que la troupe médiatique a établi son campement, puisque quatre dossiers « du 17 octobre » y sont jugés parmi les dossiers habituels, prévenus SDF, livreurs de stupéfiants, fumeurs de crack. Le premier dossier ayant happé l’attention des journalistes a concerné un jeune homme qui fêtait ses 21 ans le jour même, et avait dans son sac, lorsque les policiers l’ont contrôlé aux abords de la manifestation : huit bouteilles en verre, de l’acétone, des chiffons ; dans son téléphone : un historique chat GPT avec le prompt : « comment se protéger des cocktails molotov ? ». Il a dit qu’il avait prévu un barbecue d’anniversaire, le tribunal ne l’a pas cru et l’a condamné à 8 mois de prison, dont 2 mois ferme. Il a prononcé un mandat de dépôt, ce que le procureur n’avait pas requis. Le prévenu est resté parfaitement immobile à l’annonce, de stupeur ; le choc judiciaire avant le choc carcéral.

« Ça va aller prendre la bastille, ça va être la guérilla »

Ensuite, tout s’est accéléré. Trois dossiers de manifestants se sont succédé en un peu plus d’une heure. Un jeune homme de 20 ans, muscles saillants dans un marcel gris, comparaît avec son amie de 19 ans, petite jeune femme enfouie dans un sweat capuche noir. Peu après 10 heures, samedi, ils se trouvaient sur la place de la Bastille, des policiers les ont trouvés suspects et les ont contrôlés. Le jeune homme a un couteau et un poing américain sur lui, la jeune femme détient un masque à gaz. Garde à vue. Dans leur téléphone, on trouve l’échange suivant dans leur messagerie privée Instagram. Lui : « Ça va aller prendre la bastille, ça va être la guérilla, nous notre objectif c’est de tabasser des CRS très honnêtement. » Elle : « vous voulez taper des CRS moi je veux pas enfin si je veux mais je veux pas avoir mal ». Au tribunal, le jeune homme dit : « Mes propos étaient démesurés, je voulais jouer le dur, je n’aurais jamais fait de mal, ce n’était pas mes intentions. » Le couteau lui servait à couper du jambon, et le poing américain à se défendre contre les agressions, dit-il. La présidente regarde la jeune femme : « Et alors Madame, vous voulez bien taper mais vous voulez pas vous casser un ongle hein ?

— Ce n’était pas ce que je voulais dire, je me suis mal exprimée. J’ai été touchée par les violences subies par les lycéens. Je n’y ai pas réfléchi à deux fois. Ça ne représente pas mes valeurs.

— Et le masque ? Vous êtes sûre que c’était pour fumer du CBD, pas pour se protéger des lacry ? », demande la juge assesseuse.

Les deux ont un casier néant. Elle étudie en BTS et travaille à côté, il travaille en intérim et projette de devenir guide de haute montagne, et contre eux, le procureur demande 7 mois de prison ferme, s’interrogeant « sur la sincérité de leur repentance ».

Le tribunal décide : 5 mois avec sursis pour elle, 8 mois dont deux mois fermes pour lui. Le tribunal décerne un mandat de dépôt. Il reste figé tandis que son amie réprime un cri et garde longtemps sa bouche ouverte, hébétée.

« Cela donne un côté insaisissable à ces personnes »

Les trois suivants, âgés de 26 à 33 ans, sont prévenus d’avoir donné un coup de pied dans une moto montée par un policier (violences en réunion sur personnes dépositaires de l’autorité publique), puis d’avoir refusé de donner leurs empreintes et le code de leur téléphone. Ils ont gardé le silence et demandent le renvoi. La présidente dit : c’est votre droit, puis examine leur personnalité. L’un tient un restaurant, l’autre enseigne à l’INALCO, le dernier est investi dans l’associatif. Il a une fragilité psychologique avérée par un suivi psychiatrique, la présidente commente : « visiblement, vous n’étiez pas déprimé au moment des faits. C’est quoi votre vrai visage ?

— Je préfère garder le silence.

— Eh ben vous nous aidez pas. »

Le procureur demande leur placement en détention provisoire, pour éviter tout risque de concertation et garantir leur représentation devant la justice. Ils ont gardé le silence et refusé de donner leurs empreintes : « cela donne un côté insaisissable à ces personnes », dont il a l’air de penser clairement qu’ils sont des factieux d’ultragauche. L’avocat rétorque : « il faut bien répondre aux ordres du ministre », avant de démolir la procédure et le sérieux d’une telle demande formulée contre trois personnes insérées, au casier néant, qui se présenteront à leur procès.

Le procès est renvoyé au 22 décembre. Ils attendront en prison, « en raison de votre comportement » (avoir gardé le silence et avoir refusé de donner leurs empreintes, explique-t-elle).

Le dernier est un étudiant tunisien de 20 ans, petit gabarit moulé dans un maillot de foot … « c’est une équipe africaine ? » demande la présidente. « Oui, de la Tunisie », répond poliment le Tunisien. Il voudrait être jugé aujourd’hui, mais son dossier est arrivé trop tard et la présidente, qui n’a pas pu le lire, renvoi l’affaire d’office.

« Sa place est sur les bancs de l’école »

Youssef, c’est son prénom, a jeté des projectiles sur les CRS. Il le reconnaît. Parmi ces projectiles, il y avait des ballons gorgés d’excréments, le fameux « cacatov ». Youssef est confus. « Comment un étudiant étranger qui est là depuis un an se retrouve à manifester ? » s’étonne une juge assesseur. Youssef explique qu’il a subi les effets négatifs de certaines réformes de l’université, et qu’il manifestait par solidarité.

Son titre de séjour expire le 21 octobre, et Youssef pleure toutes les larmes de son corps quand le procureur, qui craint un risque de fuite en Tunisie, demande son placement en détention provisoire. Un sourire de fierté égaye brièvement son visage baigné de larmes quand son avocat évoque ses résultats excellents à l’université. « Sa place n’est pas dans une maison d’arrêt, sa place est sur les bancs de l’école », et Youssef pleure encore quand il prononce ses derniers mots, des mots d’excuse pour sa famille qu’il a déçue. « Quand j’ai vu les vidéos même moi je ne me suis pas reconnu.

— Vous parlez au sens figuré, j’espère ? »

Et comme 5 des 6 autres prévenus ayant comparu ce jour pour des faits en lien avec les manifestations devant cette 23e Ch. 1, le jeune homme, finalement placé en détention provisoire, dormira en prison ce soir.

Il est 21 heures. Le public encore nombreux paraît un peu éberlué par cette pluie de mandats de dépôt. Un homme en rouge se lève. Il craque. « Merde à la fin, vous croyez que ça va changer quelque chose ? Je sors là ça va. Merde ! » entend-on depuis le sas de sortie.

Mardi 20 octobre, au tribunal judiciaire de Paris, quatre chambres jugeront plus d’une quarantaine de dossiers « du 17 octobre ».

 

 

 

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