Jacques Dallest : « Le crime ordinaire est universel, et son auteur est souvent quelqu’un d’ordinaire »

Publié le 16/09/2026

Passionné de justice criminelle, à laquelle il a consacré quarante ans de sa vie professionnelle, Jacques Dallest a exercé presque toutes les fonctions de la chaîne pénale et a été l’un des magistrats à l’origine du Pôle Cold case ouvert à Nanterre en 2022. Également très intéressé par la communication, il a donné plus de 120 conférences pour raconter son métier. Dans son dernier livre, Mémoire criminelle, qui paraît chez Mareuil éditions, il réunit ces deux centres d’intérêt en partageant ses souvenirs de magistrat sous la forme d’un abécédaire. On y trouve les affaires qui l’ont marqué, des considérations sur la mécanique du crime ou l’exercice du métier de magistrat. Mais aussi un certain nombre de propositions pour la justice, pour certaines très innovantes. Rencontre avec un magistrat qui veut faire bouger les lignes.

Actu-Juridique : Vous avez exercé comme juge d’instruction, procureur, avocat général aux Assises. D’où vous est venue cette passion pour le pénal ?

Jacques Dallest : Comme beaucoup de jeunes magistrats, j’étais attiré par le côté enquête et recherche de la justice pénale. Je voulais être juge d’instruction et j’ai commencé ma carrière par ce poste, à Rodez puis à Lyon. Ce n’est pas le crime en soi qui m’intéresse, mais l’être humain derrière. Pourquoi un homme normal, qui n’est pas un sadique, en vient à tuer toute sa famille ? C’est le grand mystère, qu’interrogent les grands romanciers russes ou français. Dans un de mes précédents livres, consacré aux cold cases, j’ouvrais chaque chapitre par un extrait de roman classique où figurait une scène de crime. Je mettais en exergue les mots de Balzac, Hugo, Maupassant, Camus. Cela montre que le crime est intemporel. Rien ne différencie un crime conjugal commis en 1626 et en 2026. On y trouve les mêmes ressorts – vengeance, jalousie –, le même couteau. L’idée que je porte depuis longtemps, c’est que le crime ordinaire est universel, et que son auteur est souvent quelqu’un d’ordinaire.

AJ : Vous avez déjà écrit plusieurs livres sur votre métier. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire celui-ci ?

Jacques Dallest : J’avais déjà écrit un livre en 2015, Mes homicides, dans lequel je racontais mes aventures sur le terrain. Cette fois, j’ai voulu faire une synthèse de ces quarante ans d’expérience professionnelle, en y ajoutant les réflexions que j’ai accumulées depuis que j’ai arrêté d’exercer, il y a quatre ans. Les magistrats ont beaucoup de choses à raconter. Contrairement aux avocats, ils écrivent peu, par souci de garder une distance. Je crois au contraire que la justice doit être incarnée. J’ai voulu restituer cette expérience-là. J’ai choisi la forme d’un « dictionnaire intime », pas académique. J’y parle beaucoup de moi, parce que je pense que le lecteur aime que l’auteur se dévoile. J’ai repris les thèmes qui me sont chers et qui reviennent régulièrement dans l’actualité : la dissimulation de cadavre, l’inceste, le dépeçage, les règlements de comptes. C’est une sorte de paysage du crime et des criminels, contemporain mais aussi historique, avec des choix qui me sont propres. Je mentionne des affaires que j’ai traitées comme juge d’instruction, comme procureur ou comme avocat général d’assises, mais aussi d’autres que je n’ai pas traitées mais qui ont eu lieu dans les ressorts où j’exerçais. Je fais également des ponts avec l’histoire : à la lettre J, dans l’entrée sur les « jeunes tueurs », je montre qu’on parle toujours du rajeunissement des criminels, mais que l’histoire regorge déjà de mineurs ayant commis des crimes très graves. Ce livre me donne par ailleurs l’occasion de glisser ponctuellement des propositions sur le fonctionnement de la justice.

AJ : Vous faites en effet beaucoup de propositions et insistez notamment sur la nécessité de communiquer. Pourquoi ?

Jacques Dallest : Depuis vingt ans, j’incite mes collègues à communiquer. J’ai beaucoup enseigné la communication à l’ENM, j’ai dirigé des sessions de formation. Nous vivons à l’ère des réseaux : si le procureur ne parle pas, d’autres le feront à sa place. Souvent les procureurs n’osent pas prendre la parole de peur de dire des choses fausses. Il est vrai que les informations dont ils disposent peuvent varier en quelques heures, mais à l’époque de l’instantanéité, quand arrive un fait divers médiatique, il faut occuper la place. Les magistrats qui ne sont pas à l’aise avec la communication doivent faire du média training. Cela fait désormais partie du métier. Heureusement, la communication judiciaire progresse. Des audiences peuvent être filmées, il y a l’émission Justice en France, qui propose toutes les semaines une immersion dans les tribunaux français. On pourrait aller plus loin, notamment pour les grands procès…

AJ : Vous le faites en proposant de diffuser des audiences en direct. Comment cela pourrait-il fonctionner ?

Jacques Dallest : Je pense, en effet, que les procès médiatiques pourraient être retransmis en direct sur le web. Cela serait intéressant notamment quand des affaires concernent des milliers de victimes, qu’il est impossible d’accueillir physiquement. Dans l’affaire des implants mammaires PIP que j’ai traitée, il y avait 8 000 victimes : il était impossible de toutes les recevoir. Construire des salles d’audience gigantesques coûte en outre énormément d’argent : cela ne peut être qu’exceptionnel ! En France, le procès Pétain, en 1946, avait été filmé. Depuis, ce n’est plus possible, alors que tout le monde a un smartphone, que les chroniqueurs judiciaires rendent compte des procès en direct sur les réseaux sociaux. Cela crée d’ailleurs des situations absurdes. On demande aux témoins de rester dans une salle à part pour ne pas assister aux débats, mais, quand les procès sont médiatisés, il leur suffit de sortir leur téléphone pour savoir ce qui s’est dit. L’institution judiciaire dispose aujourd’hui d’un outil qui permettrait de filmer avec des plans fixes et de diffuser, quitte à ce que ce soit sur une chaîne fermée, en léger différé. Elle doit avancer. Sur le procès de Nordahl Lelandais, qui a duré trois semaines, entre 500 et 1 000 personnes attendaient chaque jour devant deux salles d’audience. Toutes ne pouvaient évidemment pas y accéder. Or, l’audience est publique, sauf en cas de huis clos. Il est dommage de se priver de retransmissions qui auraient en plus de fortes vertus pédagogiques. J’imagine une véritable chaîne « justice », avec des documentaires, des extraits d’audience, des débats : je suis certain qu’il y aurait un public pour cela, comme il y en a un pour Faites entrer l’accusé. Qui est déjà entré dans un palais de justice ? Très peu de monde. D’après la loi, la justice est rendue « au nom du peuple français ». Il faut donc que ce dernier puisse la voir.

AJ : Parmi vos autres propositions, celles de supprimer le juge d’instruction. Alors que vous avez aimé l’être…

Jacques Dallest : J’ai en effet exercé ces fonctions pendant 10 ans. Je pense néanmoins depuis longtemps que cette institution est à bout de souffle. C’est une spécificité assez française : la plupart des pays l’ont supprimée : la Suisse, l’Italie, l’Allemagne. Les pays anglo-saxons n’en ont bien sûr jamais eu ! Il faut savoir que les juges d’instruction ne traitent qu’une infime part d’affaires réellement sensibles. Le problème, c’est qu’ils sont alors seuls face à leurs dossiers. Cette solitude est dangereuse. Le juge d’instruction est devenu une sorte de totem qu’on n’ose pas toucher bien qu’on en ait vu les limites dans l’affaire du petit Grégory ou dans celle d’Outreau. Il faudra pourtant qu’il y ait une réflexion sur une procédure plus accusatoire, plus équilibrée.

AJ : Vous imaginez que les missions du juge d’instruction soient dévolues au parquet…

Jacques Dallest : Je pense qu’un jour il faudra que le parquet instruise et poursuive, aidé d’un juge de l’instruction – et non d’un juge d’instruction – dont le rôle se limiterait à la mise en œuvre des mesures coercitives et à la garantie des droits de la défense. On m’objectera que le juge est indépendant, contrairement au parquet. Je conviens que, dans les grandes affaires financières, le fait que le parquet ne soit pas indépendant peut poser problème. Faire disparaître le juge d’instruction nécessiterait donc évidemment que le statut du parquet soit consolidé. La Suisse peut tenir lieu de modèle : le procureur général, qui est élu, instruit lui-même les dossiers et va ensuite les soutenir devant le juge à l’audience. Cela le responsabilise. Chez nous, le juge d’instruction transmet son dossier, plus ou moins bien instruit, et a terminé sa mission.

AJ : Pourquoi défendez-vous également dans ce livre le plaider-coupable et les cours criminelles départementales ?

Jacques Dallest : Parce qu’il y a, aujourd’hui, cinq à six mille affaires en attente et qu’on ne peut pas dire aux gens qu’ils seront jugés dans dix ans ! J’ai mis en application le plaider-coupable pour les délits, adopté en 2004. Il était alors contesté par de nombreux collègues. Cette procédure consiste à négocier une peine hors audience, uniquement lorsque les faits sont reconnus et que la victime l’accepte. Pour moi, ce sont de bonnes garanties : rien n’est imposé, ni à l’auteur ni à la victime. L’auteur peut obtenir une réduction de peine et éviter une audience publique. Cette dernière doit rester réservée aux dossiers complexes ou contestés. C’est un mode de traitement plus rapide, qui répond à une réalité : ni la victime ni l’auteur ne souhaitent voir leur affaire s’éterniser.

AJ : N’existe-t-il pas une autre option pour réduire les délais, qui serait de mieux doter la magistrature ?

Jacques Dallest : On ne peut pas se contenter de dire qu’il suffirait de créer davantage de postes de magistrats, d’autant plus que beaucoup ont été créés ces dernières années. Entre 2013 et 2026, le parquet de Marseille, que j’ai dirigé, est passé de 38 à 65 magistrats. Le vrai sujet, à mes yeux, est de limiter le nombre de nouveaux contentieux pénaux. J’ai toujours dit qu’il y a deux robinets : celui des moyens, qu’il faut ouvrir, et celui de l’inflation pénale, qu’il faudrait au contraire refermer. Ajouter des rameurs sur une galère, c’est bien, mais si vous continuez à charger le bateau, il n’ira pas plus vite pour autant. Le plaider-coupable et les cours criminelles départementales sont des soupapes nécessaires.

AJ : Autre préconisation de votre ouvrage : étendre les délais de prescription en cas de dissimulation de cadavre…

Jacques Dallest : La dissimulation du corps n’est pas juridiquement une seconde infraction : on a le droit, en quelque sorte, de faire disparaître un corps. Le recel de cadavre ne concerne qu’une tierce personne qui viendrait aider. Je considère pour ma part que le fait de dissimuler un cadavre est un acte matériel qui devrait décaler le point de départ de la prescription, puisque l’auteur a délibérément cherché à égarer la justice et à priver les proches de la vérité sur le sort de sa victime. L’auteur ne devrait donc pas pouvoir profiter, sur le plan procédural, de sa propre dissimulation. La question a été soulevée au sujet de l’affaire Marie-Agnès Bonfanti, volatilisée le 22 mai 1986 à Pontcharra (Isère). Vingt-cinq ans plus tard, son meurtrier a été interpellé et est passé aux aveux, indiquant l’endroit où se trouvait le corps de sa victime, qui a ainsi pu être inhumée près de quarante ans après sa disparition. Le procureur général près la Cour de cassation avait alors demandé au Conseil constitutionnel de considérer que le délai de prescription devait courir non pas à compter de la commission des faits, mais à compter de la découverte du cadavre ou de la révélation des faits. Le Conseil ne l’a pas suivi. J’espère qu’un jour cette position évoluera. Certains juristes sont très traditionalistes, mais quand une famille sait que le meurtrier de sa mère ou de sa sœur est dans la nature et ne sera jamais jugé alors qu’il a été identifié, c’est une souffrance terrible. La morale et le droit ne se superposent pas toujours, mais ils devraient, ici, se rejoindre. En attendant, les avantages sont grands, pour un meurtrier, de faire disparaître le corps de sa victime. Regardez l’affaire Jubillar…

AJ : Vous défendez enfin l’ouverture des tests ADN généalogiques à des fins d’enquête, alors que le Conseil constitutionnel les a censurés. Pourquoi ?

Jacques Dallest : Les pays anglo-saxons autorisent ceux qui le souhaitent à envoyer leur ADN à une entreprise privée de généalogie pour rechercher leurs ascendants. L’exploitation de cette donnée, dans un cadre contrôlé par l’autorité judiciaire, permet d’élucider des crimes et de mettre hors d’état de nuire des assassins. Aux États-Unis, ce type de recoupement a permis de résoudre des dizaines de cold cases. Nous gagnerions à nous inspirer de ce pragmatisme car il permet d’élucider des affaires. En France, on a l’exemple du « prédateur des bois », mis en examen pour des viols en série (il s’est suicidé en détention, NDLR). Il a pu être identifié par le FBI via une recherche généalogique jusqu’à un cousin éloigné. Pourtant, certains s’insurgent et disent qu’une telle mesure serait attentatoire aux libertés. Je ne vois pas pourquoi ! Les tests généalogiques resteraient bien sûr une démarche volontaire : personne n’ira jamais prélever votre ADN à votre insu. Il faut savoir ce qu’on veut. En 1998, quand on a créé le Fichier national des empreintes génétiques (FNAEG), certains le comparaient à un « contrôle au faciès », voire évoquaient le régime de Vichy. Aujourd’hui, force est de constater que ce fichier sauve des vies : si on l’avait eu plus tôt, deux des victimes de Guy Georges ne seraient peut-être pas mortes, car il avait laissé des traces génétiques. Il faut arbitrer : est-ce plus grave de laisser courir un assassin ou un violeur susceptible de récidiver, ou d’exploiter, sous contrôle judiciaire, une donnée que la personne a elle-même transmise volontairement à un opérateur privé ? Pour moi, la protection de la société doit l’emporter, dès lors que la mesure reste encadrée par un juge. Toute mesure d’enquête est par nature intrusive. Les écoutes téléphoniques et les filatures le sont aussi. Nous sommes tous concernés. Nous pouvons tous croiser la route d’un individu dangereux. Quand ces personnes ne sont pas identifiées à temps, elles recommencent, et les familles des victimes suivantes demandent à juste titre des comptes à l’institution judiciaire.

AJ : Vous montrez, dans votre livre, une grande préoccupation pour les victimes.

Jacques Dallest : J’essaie pour commencer de citer leurs noms autant que possible. Je trouve ça terrible qu’on les efface. On ne peut évidemment pas énumérer les cent trente noms des victimes de l’attentat du Bataclan, mais dans la plupart des affaires, il est possible de nommer la victime. Si on commence à mettre des initiales partout, le récit perd en chair, en réalité. J’ai passé trois ans à participer à l’émission Appel à témoins sur M6, où j’ai rencontré des dizaines de familles éplorées, de tous milieux. Toutes se plaignaient d’une justice absente ou sourde. Ce livre porte, je crois, cette conviction : la réalité, si on prend la peine de la raconter honnêtement, se suffit toujours à elle-même et dépasse la fiction.

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