Karachi : une valise en faux cuir, dix millions de francs et beaucoup de menteurs

Publié le 28/01/2021 - mis à jour le 04/06/2021 à 9H50

Au 4e jour du procès, Edouard Balladur a réaffirmé qu’il n’était au courant de rien. Quant à ceux qui ont géré  les fonds de la campagne, leurs témoignages radicalement contradictoires ne contribuent pas à la manifestation de la vérité.  

Edouard Balladur et ses avocats
Edouard Balladur à son arrivée à l’audience, accompagné de ses avocats François Martineau (à droite), Felix de Belloy (au centre ) et de Hugues Hourdin, son ex-conseiller devenu avocat (Photo : ©P. Cluzeau)

Si cette histoire était racontée par Simenon, elle pourrait s’appeler Maigret et les menteurs. Au quatrième jour du procès Karachi, on a appris que la Banque de France ne remettait que des grosses coupures enliassées, que 10 millions sous cette forme pesaient 20 kilos, tandis que 3 millions 6 kilos seulement. Voilà à peu près les seuls éléments tangibles qui sont ressortis de cette audience interminable. Sur le fond, l’hypothèse selon laquelle Edouard Balladur n’était pas au courant des détails des contrats apparait de plus en plus plausible.  Concernant le Pakistan, le Premier ministre d l’époque ne s’en est pas mêlé. Quant à l’arbitrage de Matignon sur les frégates saoudiennes, le témoignage rigoureux la semaine dernière de Mme Le Lorier confirme que si le le premier ministre a été mis au courant des difficultés de négociation du contrat en raison des difficultés de trésorerie de l’Arabie saoudite, il n’est en revanche pas intervenu  se limitant à avaliser les décisions prises par le comité interministériel. 

L’ hypothèse des fonds secrets

Mais alors, d’où viennent les 10,25 millions de francs déposés en liquide le 26 avril 1995, au lendemain de la défaite du premier tour, sur le compte de l’association de financement de la campagne ? Le matin même de l’audience, le Canard enchainé a remis à l’ordre du jour l’hypothèse des fonds spéciaux, ces fonds alloués annuellement aux ministères qui leur permettaient de rémunérer discrètement pour une grande partie le renseignement à travers la DGSE, mais aussi d’assurer d’autres dépenses plus ou moins confidentielles. Selon le journal, dans une lettre au président de la Cour datée du 12 janvier, Nicolas Bazire, l’ancien directeur de cabinet d’Edouard Balladur, révèle que durant les jours ayant précédé le premier tour, les responsables de la campagne auraient bénéficié de près de 30 millions de fonds secrets.  Si c’est le cas, ce n’est ni moral ni légal, mais c’est hors de la prévention. 

Le président Pauthe a prévu d’entendre ce jour-là Edouard Balladur. Auparavant, il rappelle que le rôle de la Cour consiste à déterminer si les éléments du dossier permettent  d’identifier la provenance des 10,25 millions. Dans l’affirmative, cette provenance est-elle  licite ou non ?  Et enfin Edouard Balladur la connaissait-il  ou pas ? 

J’aurais pris un risque de 600 millions pour qu’on m’alloue 80 fois moins ?

Sanglé dans un costume gris foncé, Edouard Balladur décline la proposition du président de s’exprimer assis (rappelons qu’il a 92 ans) et s’avance vers la barre. Sa ligne de défense, exposée dès le deuxième jour du procès n’a pas varié. Il n’était pas au courant des détails des contrats car il ne s’intéressait qu’à la question de savoir s’ils étaient utiles pour la France et, quand ils étaient signés, s’ils étaient bien mis en oeuvre. Il en profite pour glisser qu’à son arrivée à Matignon il a stoppé les contrats des frégates de Taïwan qui précisément n’étaient pas dans l’intérêt du pays. Quant aux frégates à l’Arabie saoudite et les sous-marins au Pakistan dont il a validé le principe : « Les commissions ont représenté 600 millions de francs, m’a-t-on dit.  Et je n’aurais perçu que 10 millions ? Autrement dit j’aurais pris un risque de 600 millions pour que me soit alloué 80 fois moins, c’est me prêter un comportement d’une irrationalité totale ». 

La cour insiste néanmoins, que savait-il des 10 millions déposés le 26 avril ? « Il s’agit d’1,5 millions d’euros, soit 15 000 euros par département, ce n’est pas un ratio tellement surprenant, je n’avais pas de doute sur ces fonds ». Quand on en vient aux fonds spéciaux, il rappelle que leur usage n’a pas à être révélé mais consent à donner deux exemples. Lors de l’affaire du human bomb, l’homme qui avait pris en otage des enfants à Neuilly, il a prélevé 40 millions pour satisfaire les exigences du preneur d’otages.  En 1994, on l’appelle sur son lieu de vacances pour le prévenir que le terroriste Carlos a été attrapé en Afrique mais que ceux qui le détiennent demandent de l’argent pour accepter de le remettre aux autorités françaises. C’est encore dans les fonds secrets que l’on puise pour payer. « Carlos a été mis en prison et j’espère qu’il y restera ».

Le trésorier assure n’avoir déposé que 3 millions

Lorsque le premier témoin de la journée, René Galy-Dejean, entre dans le prétoire, on songe que, comme les jours précédents, on va enfin obtenir des réponses aux questions que pose le dossier.  Costume sombre, chemise rose et cravate rose plus soutenu, l’homme approche de ses 89 ans, il est à la retraite depuis 10 ans. Si Edouard Balladur et François Léotard n’ont rien su de  « l’épicerie » pour reprendre l’expression de l’ancien ministre de la défense, en revanche ceux qui se sont occupés des finances de la campagne vont forcément éclairer la cour.

Las ! Au fil de l’audition, c’est tout le contraire qui se produit. René Galy-dejean  a connu Edouard Balladur en 67 puis s’est retrouvé à l’Elysée à ses côtés « J’ai eu l’occasion de voir la rectitude morale et intellectuelle dont a fait preuve Edouard Balladur au milieu de intrigues impressionnantes (le témoin fait allusion au moment où Pompidou malade, les ambitions de son entourage se déchainent). J’ai donc été très étonné qu’on ait pu considérer ici ou là qu’il ait pu utiliser pour sa campagne des moyens illégaux, ceci m’est apparu tout à fait impossible ». Ils se retrouvent des années plus tard co-députés du 15e arrondissement. Puis se perdent de vue jusqu’à ce qu’on l’appelle pour être trésorier de la campagne. Ou plus exactement de l’association de  financement de la campagne de Balladur (AFICEB). 

Le 26 avril 1995, au lendemain de la défaite du premier tour,  c’est lui qui est allé porter une valise d’argent au siège du Crédit du Nord boulevard Haussmann.  Mais c’est là que ça se corse : il assure en effet  qu’elle contenait 3 millions et non pas 10. Et comme la banque a enregistré dans ses livres 10 millions, il en manque 7. Le témoin, qui perd par deux fois son équipement auditif, ne peut pas expliquer la différence, mais il s’obstine. L’audience tourne au jeu de la valise sur RTL quand on apprend que selon son assistant parlementaire qui l’accompagnait ce jour-là, la valise en faux cuir mesurant un mètre sur 50 cm  était très lourde. Ce qui donne à penser qu’elle contenait 20 kilos de billets (donc 10 millions).   Le témoin a une explication, 3 millions en petites coupures ça prend plus de place que les belles liasses de grosses coupures bien rangées de la Banque de France. 

La question la plus importante, c’est bien sûr l’origine des fonds. Le témoin y vient. Le lendemain du premier tour, Galy-Dejean est en train de régler les derniers dossiers dans un immeuble de campagne devenu désert quand on l’appelle à 11 heures du matin. C’est Pierre Mongins, le chef de cabinet d’Edouard Balladur. Il se rend à Matignon, où Mongins lui explique : 

« —  Il faut déposer une somme très importante sans quoi Edouard Balladur va se retrouver en péril grave car les comptes vont être déficitaires NDLR : Et donc il risque de ne pas être remboursé de ses frais de campagne). 

— Je suis d’accord pour déposer une somme importante, mais j’y mets une condition : j’espère qu’on ne va pas me demander de déposer des liasses propres et neuves pour ensuite expliquer que ça résultait de dons de militants » rétorque Galy-Dejean. 

Mongins embarrassé lui aurait dit qu’il le rappelait. L’après-midi, il retourne à Matignon où on lui remet selon lui 3 millions de francs en coupures usagées. Il rentre compter avec Evelyne Raulhac qui, elle, a assuré lors de son audition au cours de l’instruction que les billets – plutôt 10 millions que trois – étaient entreposés dans les armoires du siège de campagne, accréditant donc plutôt la thèse des meetings. Mais l’autre n’en démord pas, il a été cherché l’argent à Matignon.Que craignait-il en déposant des liasses Banque de France ? Que convoqué devant le Conseil constitutionnel, il soit obligé de dire qu’il s’agissait de fonds spéciaux et que les comptes ne soient pas validés. Mais en même temps quand on l’interroge pour savoir si financer une campagne avec des fonds spéciaux est ou non licite, il semble penser que c’est légal. Et l’on se demande si tant de confusion est due à l’âge ou à des difficultés avec la vérité.

Je n’ai jamais donné d’argent à Galy-Dejean !

La cour en reste là avec ce témoin et demande qu’on fasse entrer le deuxième . Il s’agit justement de Pierre Mongin. Costume sombre, cheveux gris drus, 66 ans, préfet honoraire, conseiller de banque et administrateur de société. C’est le benjamin de ce dossier archéologique.  C’est surtout l’homme qui, en tant que chef de cabinet du premier ministre à l’époque,  avait procuration à la Banque de France pour prélever des fonds spéciaux. Mais, précise-t-il d’entrée de jeu, il n’avait aucun pouvoir dessus, sa seule mission consistait à aller les chercher pour les remettre aux personnes qu’on lui désignait.

« — Quelle a été votre part d’initiative dans l’association de financement de la campagne ?

—  Totalement nulle. Je n’ai eu aucun rôle j’ai même découvert le nom de cette association dans la presse, je ne savais même pas qu’elle existât ». Il admet cependant avoir recommandé que l’on recrute Mme. Raulhac avec laquelle il avait passé 5 ans à la préfecture de Paris et qu’il a, au minimum confirmé que Jean-Claude Aurousseau ferait un bon président pour l’association de financement.

— Est-ce que la campagne a bénéficié de fonds spéciaux ?

— Pas à ma connaissance.

— M. Galy-Dejean vient de nous dire que vous lui aviez donné 3 millions…

Evidemment chacun s’attend à ce qu’il confirme au moins en partie le récit du témoin précédent. Patatras !

— Je n’ai pas donné d’argent à Galy-Dejean, c’est une fable absurde, qui ne repose sur aucune base rationnelle.  Je suis exaspéré et indigné, c’est sorti de son chapeau, alors  qu’il a changé un certain nombre de fois de versions. Je ne lui ai jamais donné d’argent, cette histoire ne tient pas la route ». 

Avec sa coupe en brosse et son verbe haut et clair, il a la posture d’un militaire, si droit dans ses bottes qu’on est tenté de le croire. 

Seulement voilà, le président Pauthe sort une lettre du dossier. C’est celle de Nicolas Bazire, son supérieur hiérarchique donc, dans laquelle l’intéressé explique pourquoi il ne viendra pas témoigner et dont une partie du contenu a été révélé par le Canard Enchainé le matin même. 

« — Vous étiez en bons termes avec Nicolas Bazire ? commence doucement le président.

— Oh oui.

— Dans cette lettre il explique que c’est vous qui avez recruté  M. Aurousseau, Mme Raulhac et M. Galy-Dejean et que vous les rémunériez par des fonds spéciaux. 

— Les bras m’en tombent. 

— Il dit aussi : M. Mongin a fait vendre le mobilier du siège de campagne par son cousin. 

—Tout ça n’a ni queue ni tête ! »

Lors de la suite de l’audition, bien que plusieurs fois questionné sur les montants qu’il retirait à la Banque de France,  il assure ne pas s’en souvenir. Mais il confirme en réponse à une question du député Didier Paris que la Banque de France ne remettait que des billets neufs, enliassés et essentiellement des grosses coupures.  Même quand Me Felix de Belloy lui rappelle le montant des retraits dont trois d’un montant supérieur à  un million en mars 95 et un de 12 millions début avril, il continue de dire qu’il ne se souvient pas avoir effectué ces opérations. 

La cour n’apprendra rien de plus ce jour-là. Il est 19H30, l’audience est levée. 

Jeudi le président lira les dépositions des témoins qui ne se sont pas présentés, dont celle de Nicolas Bazire et de Renaud Donnedieu de Vabres, hospitalisé. Puis les débats seront clos. 

Devant le mal que se donne la cour pour tenter de se forger une conviction dans ce dossier antique, on ne peut que s’interroger. Personne ne plaindra les prévenus, il y a en a des légions tous les jours en comparution immédiate qui méritent bien davantage la compassion. Mais quelle est l’utilité d’un tel procès un quart de siècle après les faits ? Les prévenus et les témoins encore vivants sont des vieillards, les souvenirs s’estompent, les papiers ont jauni. L’intérêt de sanctionner des hommes depuis longtemps retirés de la vie publique et alors que la législation permissive de l’époque a été corrigée pose donc question. Mais peut-être s’agit-il davantage de chasse au trophée et de symbole que de justice ?. 

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