Le vertige du doute, contre-enquête sur les bébés secoués

Publié le 10/10/2025
Sophie Tardy-Joubert

À l’occasion d’un portrait pour notre revue, Actu-Juridique, Sophie Tardy-Joubert rencontre l’avocat Grégore Étrillard qui vient de remporter le prix du juriste HEC. Elle ne sait alors pas encore que sa vie de journaliste va être bouleversée. En effet, de cette rencontre va naître une enquête journalistique sur le syndrome du bébé secoué, qui va la mener des prétoires aux bureaux des plus éminents spécialistes médicaux, de Paris à la Suède. Pendant 5 ans, elle n’aura de cesse de rencontrer des parents, des avocats, des médecins afin d’être au plus près des faits et des connaissances de la médecine. Pour aujourd’hui publier : Le vertige du doute, contre-enquête sur les bébés secoués, aux éditions des Arènes. Une contre-enquête terrifiante, où le doute ne cesse de vous submerger le long de ces 288 pages. Entretien.

Actu-Juridique : Comment est née l’idée du livre ?

Sophie Tardy-Joubert : Le sujet m’est tombé dessus plus que je ne l’ai choisi. Journaliste spécialisée dans le domaine judiciaire, j’interviewe régulièrement des professionnels du monde du droit, dont des avocats pénalistes. Un jour, on m’a demandé de rencontrer Grégoire Étrillard, qui venait de recevoir le prix du juriste HEC. Contrairement à ce que j’attendais, il ne m’a absolument pas parlé de cette prestigieuse école, ni de son parcours brillant entre la France et les États-Unis. Pendant deux heures, il ne m’a parlé que du syndrome du bébé secoué (SBS), un diagnostic médical au sujet duquel, me disait-il, il existait une controverse médicale. Il m’a expliqué qu’il défendait presque exclusivement des parents et des nourrices accusés, à tort selon lui, d’avoir secoué un enfant. Dans les cas les plus terribles, l’enfant était mort et ses clients comparaissaient aux Assises. J’ai tout de suite senti que j’avais affaire à quelqu’un d’intelligent et de sincère, totalement habité par son sujet. Pour autant, je savais que j’avais face à moi un avocat intervenant en défense. Je l’ai donc écouté attentivement, mais sans prendre son discours pour argent comptant. Après cette rencontre, j’ai commencé à me renseigner et je me suis vite aperçue qu’il existait en effet sur le sujet un débat médical particulièrement houleux et très polarisé. J’ai pris rendez-vous avec les médecins des deux camps : ceux qui pensent qu’en présence de certains saignements, le diagnostic doit être posé de manière certaine et ceux qui pensent que, à procéder ainsi, on court le risque de surdiagnostics qui entraînent des erreurs judiciaires et des placements d’enfants infondés. En France, une association, Adikia, regroupe 1 000 personnes mises en cause dans des affaires de SBS qui se disent accusées à tort et clament leur innocence.

AJ : Ce sujet est aux frontières des sujets juridiques et médicaux. N’avez-vous pas été inquiète de vous immerger dans deux mondes aussi difficiles d’accès ?

Sophie Tardy-Joubert : Je connais bien le monde de la justice. Pour travailler sur le syndrome du bébé secoué en revanche, j’ai en effet dû appréhender celui de la médecine, dont je n’étais pas spécialiste. J’ai dû apprendre des termes a priori techniques, à commencer par le nom des saignements intracrâniens qui permettent de diagnostiquer le syndrome du bébé secoué : l’hématome sous-dural, c’est-à-dire un saignement autour du cerveau, et les hémorragies rétiniennes, au fond des yeux. J’ai dû comprendre aussi les rapports de force et les hiérarchies à l’œuvre dans le monde médical, dans lequel la radiologie occupe une place prépondérante aujourd’hui. Comprendre un univers nécessite du temps, du travail, des rencontres, mais c’est le cœur de mon métier de journaliste. Cela ne m’a pas posé problème. La vraie difficulté était plutôt d’ordre émotionnel. Je fais partie des gens qui pensent, et écrivent, que les enfants ne sont pas assez protégés. Pointer des erreurs de surdiagnostic de maltraitance était pour moi contre intuitif. Et puis, les bébés authentiquement secoués existent : des vidéos des nannycam installées par des parents inquiets de confier leurs enfants, aux États-Unis, le démontrent. En France, des parents ont perdu leur bébé, qui a été diagnostiqué bébé secoué. Savoir que j’allais peut-être raviver leur souffrance était pour moi très inhibant. Mais que dire de celle des parents ou des nounous qui ont perdu un enfant malade, se voient accusés à tort de sa mort, et dans le pire des cas finit en prison ? Au milieu de toutes ces douleurs, j’ai essayé de faire mon travail en gardant la tête aussi froide que possible, et en ayant un souci permanent du contradictoire. Ce qui ne veut pas dire remettre la balle au centre. Je crois que c’est notre devoir, en tant que journaliste, après avoir travaillé de manière factuelle, documentaire, et contradictoire, de dire haut et fort ce que l’on a compris. Au bout de cinq ans d’enquête prudente et nuancée, je me sens légitime à prendre position.

AJ : Le SBS fait-il l’objet d’un consensus médical mondial ?

Sophie Tardy-Joubert : Il existe un consensus mondial sur le fait que les saignements intracrâniens, hématome sous-dural et hémorragies rétiniennes, peuvent indiquer que le bébé a été secoué. Tous les médecins que j’ai rencontrés, sans exception, disent que ce tableau clinique peut être évocateur de maltraitance. Il existe en revanche une âpre controverse, notamment en France, aux États-Unis et au Japon, non pas sur le diagnostic en lui-même mais sur sa fiabilité scientifique et donc sur la manière de le poser.

Pour certains médecins, en France et ailleurs, ce diagnostic peut être posé comme une certitude dès lors que quelques rares pathologies sont écartées. Pour d’autres, que j’appelle les médecins qui doutent, c’est une hypothèse diagnostique parmi d’autres. Ces médecins qui doutent alertent sur le fait que les saignements intracrâniens peuvent être associés à d’autres causes médicales : une infection, une maladie génétique rare, une chute. Certains n’excluent pas non plus que ces saignements puissent être inexpliqués, survenir à certains stades du développement du cerveau d’un bébé, rappellent qu’on ne comprend pas toujours tout en médecine. Une des choses qui m’a étonnée est que, plus on s’approche de la neuropédiatrie, la discipline spécialisée sur les désordres du cerveau des enfants, plus les médecins sont enclins à douter. Même si cette spécialité est elle-même divisée. Ces médecins, parce qu’ils expriment leurs doutes, se font taxer de « négationnistes » à quatre reprises dans les recommandations de la Haute autorité de santé. Cette manière de jeter le discrédit sur toute contradiction est d’ailleurs une des choses qui m’a alertée, en quelque sorte, et donné envie d’entreprendre une enquête.

AJ : Justement, quelle est la position de la Haute autorité de santé en France ?

Sophie Tardy-Joubert : La Haute autorité de santé, sensibilisée par une médecin prenant en charge les enfants handicapés dont certains avaient été diagnostiqués bébé secoué, a produit en 2011 des recommandations destinées à signaler davantage les cas de bébés secoués. Jusque-là, cela ne me choque pas : c’est à mon sens tout à fait normal que les médecins hospitaliers signalent un enfant présentant des saignements intracrâniens dès lors que ces lésions sont considérées de manière unanime comme pouvant signer une maltraitance. Que l’on enquête sur l’environnement, sur des éventuels antécédents de violence, me semble légitime. Là où les recommandations me semblent très problématiques en revanche, c’est qu’elles exhortent les médecins à dire, lorsqu’ils observent deux lésions caractéristiques – l’hématome sous dural et les hémorragies rétiniennes – que le diagnostic est certain, une fois quelques rares causes médicales alternatives évacuées. Cela ne reflète absolument pas l’état de la science sur le sujet. En 2011, les recommandations de la HAS incitaient les médecins à qualifier ce diagnostic de « hautement probable ». En 2017, ces recommandations ont été revues et vont encore plus loin : ce deuxième texte demande cette fois aux médecins de qualifier le diagnostic de « certain ». Sur le plan judiciaire, cela a évidemment d’immenses conséquences. Les enquêteurs qui se retrouvent avec un tel certificat entre les mains vont, en toute logique, nécessairement chercher à trouver un coupable. Ces recommandations de la HAS sur le syndrôme du bébé secoué sont une exception française. Dans aucun autre pays au monde, une autorité administrative n’exhorte ainsi les médecins à poser ce diagnostic, de manière aussi catégorique qui plus est.

La France, par conséquent, diagnostique et signale bien plus de syndrome du bébé secoué que ses voisins européens. La Haute autorité de santé fait une mise à jour de ses recommandations, attendues pour 2026. Il faut espérer que la nouvelle mouture face davantage place au doute et à la nuance.

AJ : Vous semblez surtout critique quant au fait que le même groupe de médecins soit à l’origine des recommandations de la HAS et de la formation des magistrats et des policiers !

Sophie Tardy-Joubert : C’est effectivement une problématique majeure. Les cinq médecins qui ont rédigé les recommandations de la Haute autorité de santé sur le syndrome du bébé secoué sont également experts judiciaires. Ils sont très fréquemment mandatés dans les affaires de SBS, le fait d’avoir participé à l’écriture des recommandations leur donnant, semble-t-il, une légitimité particulière aux yeux de l’institution judiciaire. Résultat : ces experts se retrouvent à rendre des expertises très à charge, en prenant appui sur les recommandations qu’ils ont eux-mêmes rédigées ! Lorsque les affaires dans lesquelles ils sont intervenus se soldent par des condamnations, ces dernières viennent alimenter le panel de cas qui fondent leurs études sur le syndrome du bébé secoué – comme si la vérité judiciaire pouvait permettre d’établir une vérité scientifique. Tout cela est déjà d’une circularité absolument étonnante. Mais il y a plus grave encore : la justice, qui semble tout ignorer de la controverse sur le sujet, fait appel à ces mêmes experts pour former les juges. J’ai eu accès au contenu de ces formations. Les propos qui y sont tenus, que je rapporte dans le livre, sont très choquants. Le débat est totalement confisqué, la nuance et la contradiction effacées, l’objectif affiché par les experts judiciaires devenus formateurs est d’obtenir la condamnation des mis en cause.

AJ : Votre enquête vous a mené en Suède, où vous avez pu constater une évolutions sur le SBS. Pourquoi ? Pensez-vous que nous devrions nous en inspirer en France ?

Sophie Tardy-Joubert : En 2016, la SBU, soit l’équivalent de l’autorité de santé suédoise, alertée par des médecins qui s’inquiétaient que des parents innocents soient poursuivis par la justice, a mandaté six chercheurs pour faire un état des lieux factuel et objectif de la qualité de la science qui sous-tend le diagnostic du syndrome du bébé secoué. Pour mener ce travail de manière aussi objective que possible, elle a veillé à faire appel uniquement à des médecins qui, dans leur carrière, n’avaient jamais eu à poser le diagnostic de syndrome de bébé secoué. Ces six chercheurs ont d’abord recensé la littérature scientifique existant sur le sujet : plus de 3 000 articles. Ils ont examiné leur méthodologie, leur fiabilité d’un point de vue scientifique. Ils en sont arrivés à une conclusion déconcertante : aussi nombreuses soient-elles, aucune de ces publications n’a permis d’étayer le lien de cause à effet entre le fait de secouer un enfant et le tableau clinique censé résulter de ce geste. Il est troublant de voir que la Haute autorité de santé, en France, fait un constat similaire à celui de la SBU. Dans ses recommandations, la HAS recense les études sur lesquelles elle s’est appuyée et reconnaît de manière explicite qu’elles sont de piètre qualité. Curieusement, la HAS estime que cela ne doit pas empêcher de poser le diagnostic avec certitude. D’une même situation, la France fait exactement l’inverse de ce qu’a fait la Suède.

AJ : Pourquoi les études sur le SBS sont-elles considérées comme de mauvaise qualité par la HAS suédoise ?

Sophie Tardy-Joubert : Le syndrome n’a jamais pu être établi selon les standards de « l’evidenced based medecine », ou médecine basée sur les preuves. Ce standard de médecine est atteignable lorsque l’on peut, par exemple, faire des tests, ou produire des études en double aveugle pour comparer deux échantillons de population. Mais on ne peut évidemment pas secouer des bébés pour voir les lésions que ce geste produit. Les chercheurs de la SBU suédoise ont donc estimé que, pour établir un lien de cause à effet entre le geste et les lésions qui en résultent, il ne fallait prendre en considération que les cas qui auraient été avoués, filmés, ou observés par un témoin neutre. C’était, selon eux, la seule manière d’établir de manière fiable le lien entre le geste du secouement et le tableau clinique qui le caractérise. Les études de ce genre étant à l’époque très rares, la SBU a estimé que le diagnostic ne reposait pas sur une science solide et ne pouvait être considéré que comme une hypothèse. Depuis lors, les poursuites au pénal ont cessé en Suède. Le groupe de travail de la Haute autorité de santé, rendu furieux par la publication de cette étude, ne cesse de la discréditer. Plusieurs fois j’ai entendu, lors de procès, ces chercheurs de la SBU suédoise, membres pour certains de l’Institut Karolinska de Stockholm qui remet chaque année le prix Nobel de médecine, être qualifiés de « petite association de médecins dénialistes » !

AJ : Vous citez les magistrats de Nanterre, qui dans une décision affirment (p. 243) : « La vérité judiciaire répond à un processus de constitution qui n’a rien de commun avec celui des vérités scientifiques. Il est nécessaire qu’elle réponde à un principe fondamental de certitude suffisante – autrement dit, que le doute profite à l’accusé », ce qui est un point fondamental en droit pénal, et pourtant…

Sophie Tardy-Joubert : J’ai cité cette décision que je trouve remarquable tant sur le fond que sur la forme. Le tribunal fait dialoguer son office de juge avec la philosophie des sciences, cite notamment Karl Popper qui théorise que la science se caractérise par la réfutabilité de ses énoncés. Sur cette base, ces juges expliquent de manière très explicite pourquoi un tribunal ne peut pas s’en remettre à une expertise médicale. C’est fondamental, car dans la plupart des dossiers que j’ai vus, cette dernière est l’unique pièce à charge du dossier. Dans les affaires de bébés secoués, l’aléa judiciaire me semble énorme. Certains juges s’en remettent complètement aux experts, et prononcent des peines de prison très lourde sur la seule base de leurs avis. D’autres au contraire pointent dans leurs décisions les limites de la science et conviennent que le débat médical est trop sérieux pour que la justice ne condamne sur la base d’éléments médicaux. Le taux d’acquittement dans ces dossiers est important. Le ministère de la Justice ne tient pas de statistiques sur les affaires de bébés secoués, qui sont noyées dans le flot de la délinquance ordinaire – les mis en cause étant, aux Assises, poursuivis pour meurtre ou violences volontaires ayant entraîné la mort. C’est donc très difficile d’objectiver la réponse pénale donnée à ces affaires. En revanche, Grégoire Étrillard tient des statistiques sur ses dossiers. Depuis une dizaine d’années, son cabinet a accompagné près de 400 personnes. Il obtient des acquittements aux Assises dans près de 40 %, des relaxes en correctionnelle pour la moitié de ses dossiers. C’est énorme, quand on pense que les acquittements représentent en général 5 % à 10 % des verdicts des cours d’assises. J’y vois le signe qu’un certain nombre de juges font preuve de prudence et de discernement.

AJ : Les médecins prêtent tous le serment d’Hippocrate qui affirme : « D’abord, ne pas nuire ». Pourtant, à la lecture de votre livre, on se demande si une erreur médicale ne peut pas être la cause d’une erreur judiciaire. C’est assez inquiétant…

Sophie Tardy-Joubert : Pour moi, ce n’est plus une interrogation. La question n’est pas de savoir si des erreurs médicales donnent lieu à des erreurs judiciaires, mais combien. Certains des médecins que j’ai rencontrés parlent de 5 % d’erreurs dans les diagnostics de SBS, d’autres vont jusqu’à dire que 80 % sont de faux diagnostics. Sur 500 signalements par an, depuis une quinzaine d’années, cela fait des centaines de personnes concernées. J’ai à ma petite échelle vu trop de dossiers dans lesquels des enfants ont été retirés à leurs parents, des mois ou des années, trop de procès où des accusés ont été condamnés à des peines de prison sans autre preuve que ces expertises, dont les magistrats ignorent qu’elles sont âprement débattues. Mon intime conviction est que des dizaines si ce n’est des centaines de personnes sont aujourd’hui en prison pour avoir eu un enfant malade.

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