Les affaires criminelles de l’Essonne : Jean-Baptiste Delbono

Publié le 05/06/2024

Certains faits divers ont marqué le territoire essonnien. L’histoire de Jean-Baptiste Delbono – aussi écrit Del Bono – qui s’est déroulée à Savigny-sur-Orge en 1933 en fait partie. Sans doute du fait de la gravité des faits, mais aussi de ces mots, prononcés après l’annonce de sa condamnation à mort : « Le jury a bien jugé, je le remercie. La sentence est juste. Je dois mourir. »

Le 3 mai 1933, un homme tue son fils de cinq ans, le grand-père du petit, blesse son ex-compagne et l’un de ses enfants. C’est Roger, 11 ans, qui réussit à désarmer son beau-père. L’enquête révèle un homme violent qui n’a pas accepté que sa compagne le quitte.

Jean-Baptiste et Angèle se sont rencontrés à la fin des années 1920. Née Masson, elle a été mariée et est déjà mère de trois enfants. Moins d’un an après le début de leur histoire, ils ont un enfant qu’ils appellent Jean. Mais Jean-Baptiste Del Bono est un homme violent, physiquement et psychologiquement. Elle le quitte au début de l’année 1932.

Première tentative de féminicide : deux blessés

Le journal L’œuvre du 25 mai 1932 relate comment Jean-Baptiste tente une première fois de la tuer. « Hier soir, il revint trouver sa maîtresse à Savigny-sur-Orge. Il conduisit son fils chez divers commerçants, lui acheta des friandises avec l’espoir d’obtenir de sa mère qu’elle le suivît à Toulon ; mais rien n’y fit : Mme Rouard refusa. » Elle consent cependant à l’accompagner jusqu’à la gare. L’article poursuit : « Quelques minutes avant l’arrivée du train, Delbono renouvela sa demande, mais il obtint la même réponse. C’est alors que, furieux, il tira un revolver de sa poche et fit feu par six fois d’abord sur son ancienne amie, puis sur son fils. » Angèle est touchée au sein gauche, « son fils eut l’oreille droite traversée par le projectile ». Les deux blessés sont conduits à l’hôpital de Juvisy et en réchappent.

Pour les faits contre Angèle et Jean, Jean-Baptiste Delbono est condamné par le tribunal de Corbeil à six mois de prison. Il n’en n’aurait passé que trois derrière les barreaux, bénéficiant d’une remise de peine.

Lors de la séparation, Jean-Baptiste s’attaque aussi à Renée Bourin, avec qui il a une relation. Un matin, on la trouve avec des marques de strangulation dans sa chambre. Jean-Baptiste est envoyé au dépôt. Il reçoit une autre condamnation d’un mois. À sa sortie, il reçoit ordre de quitter le territoire. Nous sommes fin novembre 1932. Delbono n’en fait rien et part s’installer à Paris. Le 24 avril 1933, il croise Angèle et la menace à nouveau de la tuer.

Deuxième tentative de féminicide : deux morts et deux blessés

Angèle vit chez son père, Jules Masson, le 3 mai 1933, quand Jean-Baptiste la surprend dans sa cuisine, au petit matin. L’édition du 4 mai 1933 de l’Excelsior raconte : « Mme Rouard descendait de sa chambre, au premier étage, pour venir faire sa toilette dans la cuisine avant de partir pour son travail. À peine en eut-elle poussé la porte qu’un homme se dressa devant elle. C’était Delbonno (sic). Arrivé la veille à Savigny, le cimentier, qui connaissait parfaitement les lieux, s’était, pendant la nuit, introduit dans la cuisine après avoir brisé une vitre de la porte donnant dans le jardin. »

L’ordre dans lequel les événements se sont déroulés varie selon les sources disponibles dans la presse de l’époque. Jean-Baptiste Delbono finit par tuer Jules Masson d’une balle dans le cœur, Jean, d’une balle dans la tête, blesse Angèle de deux balles, l’une dans l’aine, l’autre dans le cou, et Roger, d’une balle dans la main droite, alors qu’il tentait de le désarmer. Son revolver vide, il prend la fuite, sous les yeux effrayés de la mère d’Angèle.

La traque

Durant plus de vingt jours, Delbono est en cavale. Une traque, menée par la police, qui fait la une des journaux. L’œuvre du 4 mai 1933 détaille : « Informé du drame, M. Laumond, commissaire de police s’est transporté aussitôt sur les lieux où bientôt le rejoignirent M. Cottin, procureur de la République ; Lecharny, juge d’instruction ; le capitaine de gendarmerie Barré ; M. Gabrielli, chef de la première brigade mobile ; et les inspecteurs Norest et Bureau. » Durant sa fuite, Delbono écrit une lettre qu’il transmet aux forces de l’ordre où il dit regretter avoir tué son beau-père et ne pas avoir achevé son ex-compagne, la « cause de tous ses malheurs » : « Si je voulais, je pourrais encore la tuer ! » Il annonce qu’il va se rendre à la clinique pour la tuer, puis qu’il se suicidera. Il est finalement arrêté à Athis-Mons, le 25 mai 1933, après s’être tiré une balle dans la tête.

« L’auteur de la tragédie de Savigny-sur-Orge, qui, sur le point d’être capturé, tenta de se tuer et ne réussit qu’à se rendre aveugle, a été conduit, hier matin, devant M. Lecharny, juge d’instruction à Corbeil, qui lui a fait subir son premier interrogatoire. Le magistrat, ayant demandé à l’Italien s’il avait fait le choix d’un avocat, Delbonno (sic) répondit : « Je n’ai pas besoin de défenseur. Mon compte est si bon qu’il ne me serait d’aucune utilité », lit-on dans Le Petit Journal du 24 juin 1933. M. Lecharny décide tout de même de désigner d’office Me Chatelin pour l’assister.

Durant cet interrogatoire, il livre sa version et présente Angèle comme une femme vénale, qui ne l’aurait aimé que pour son argent. À propos de sa relation avec Renée Bourin, il avoue : « Un jour, au cours d’une scène de jalousie, je tentai de l’étrangler. Pour ce fait, je fus condamné à un mois de prison. » Il raconte ensuite comment, après la première tentative d’assassinat et son séjour en prison, il avait « l’idée bien arrêtée de [se] venger ». Le 3 mai 1933, il se rend chez Angèle « après avoir bu deux litres de vin dans un débit de la localité » : « Au petit jour, lorsque mon amie vint dans la pièce, j’insistai pour qu’elle reprenne la vie commune. Sur son refus, je vis rouge et, sortant mon revolver, je tirai sur elle et sur les membres de sa famille. Vous savez le reste. »

Me Campinchi et Me Hubert à la défense

Lors de son procès, qui a lieu les 13, 14 et 15 février 1935 devant la cour d’assises de Seine-et-Oise, la défense de Delbono est assurée par Me César Campinchi, assisté de Me Delaunay. Il est aussi défendu par Me Raymond Hubert, qu’il a d’abord choisi mais qui avait dû se retirer avant de revenir pour le dernier jour du procès. « Les débats sont présidés par M. Thibierge, conseiller à la Cour. M. Balmary, procureur de la République, soutient l’accusation », précise Le Quotidien du 14 février 1935. César Campinchi est un avocat inscrit au barreau de Paris dès 1907. Membre du Parti radical-socialiste, il est député de la Corse à deux reprises, de 1932 à 1940, puis ministre de la Marine et garde des Sceaux. Il plaide notamment dans les affaires Fieschi contre Léon Daudet, ou le procès Stavisky. Il est parti civile pour Marius Plateau contre Germaine Berton, pour l’Hetman Petlioura. Dans le complot catalan il défend Ricciotti Garibaldi.

Raymond Hubert est inscrit au barreau de Paris depuis 1913. Il a défendu en 1928, devant la cour d’assises de la Seine, le bijoutier Mestorino, qui avait assassiné le courtier Truphème, lui épargnant de justesse la peine de mort. Bien plus tard, il défend devant la cour d’assises Jeanne Le Her-Seznec, meurtrière de son mari, réussissant à la faire acquitter avec les applaudissements du public.

Peine de mort : « une condamnation de principe »

On y apprend que l’homme avait un « passé lourdement chargé, condamné plusieurs fois en Italie pour violences et vols » (L’Intransigeant, 11 février 1935). Une première femme qu’il avait prise en arrivant en France, l’avait quitté après des faits de violence. Les experts ne lui reconnaissent pas de troubles mentaux « susceptibles de l’empêcher de comparaître en justice » mais trouvent chez lui « un certain degré de déséquilibre mental, avec perversion instinctive ». Lui répond : « Non je ne suis pas fou, il ne manquerait plus que cela ! » (Le Journal, 15 février 1935).

Dans Le Matin, le chroniqueur judiciaire s’exaspère : « Le président Tiberge (sic) a beau, si l’on ose dire, présider sec, et décourager ordinairement les bavardages inutiles avec une maîtrise exemplaire, il ne viendra pas à bout de ce hâbleur (sic) insupportable qui tient à raconter toute sa vie, à vanter la générosité de son cœur en laissant à l’arrière-plan des débats les deux cadavres qu’il a faits. » Il ose même se présenter comme une victime d’un « long martyre ». Le Populaire le qualifie de « jouteur de premier ordre ». « Il fait de grands gestes, hausse la voix et ne s’apaise que sur l’intervention de son défenseur, Me Campinchi, qui a toutes les peines du monde à le calmer », écrit Le Quotidien. Pour relater les faits de la tuerie, là, il dit ne plus se souvenir.

Le ministère public, tenant compte de la cécité de l’accusé, requiert la peine de travaux forcés à perpétuité. Les jurés, quant à eux, refusent les circonstances atténuantes : c’est la peine de mort, signant tout de même un recours en grâce. Au Petit Journal, Me Campinchi déclare le 17 février 1935 : « Le jury a prononcé une condamnation de principe. J’ai plaidé que ce serait odieux d’exécuter un homme qui ne verrait même pas la guillotine et que, d’autre part, la justice se rendrait également ridicule en l’envoyant aux travaux forcés où il faudrait attacher un garde-chiourme spécial à sa personne. Alors ! Alors, le jury s’est dit : « Puisque nous avons la quasi-certitude que cet homme ne sera pas exécuté, que par ailleurs il a sur la conscience deux morts, deux blessés et neuf condamnations antérieures, nous n’avons pas à hésiter : prononçons un verdict de principe. » Et ce fut la condamnation à mort. »

Jean-Baptiste Delbono est transféré à la prison Saint-Pierre à Versailles. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité après la décision de la commission des grâces en avril 1935. Il n’ira pas au bagne, en raison de sa cécité, mais en maison pénitentiaire.

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