Me Mario Stasi : « L’antisémitisme doit sortir de la loi de 1881 pour être intégré dans la loi de 1972 »

Publié le 26/03/2026 à 11h00

Son universalisme, sa passion de l’engagement public, Me Mario Stasi les a hérités de son oncle Bernard, énarque, ministre, député, Médiateur de la République, et de son père Mario, bâtonnier de l’ordre des avocats de Paris, militant international pour les droits de l’homme. Président de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme* et avocat, il va s’engager dans la formation contre l’antisémitisme à l’ENM. Il milite pour qu’un antisémite ne soit plus jugé comme le journaliste invoquant sa liberté d’expression, mais comme un raciste puni par la loi de 1972.

Me Mario Stasi : « L’antisémitisme doit sortir de la loi de 1881 pour être intégré dans la loi de 1972 »
« Depuis le 7 octobre 2023, on joue des mots, des codes, pour éviter les condamnations » estime Me Mario Stasi, président de la LICRA (Photo : ©DR)

Actu-Juridique : Le 18 mars, la cour d’appel de Paris a écarté le caractère antisémite dans l’abattage d’un arbre en mémoire d’Ilan Halimi comme, en février, la cour d’assises du Rhône dans le meurtre de René Hadjadj (1). Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Mario Stasi : Cela m’effraie lorsqu’on regarde les faits. Dans le procès du meurtrier de René Hadjadj, le parquet général, donc l’État, n’a pas requis la circonstance aggravante d’antisémitisme. L’avocate générale a déclaré que si, dans le même temps [de la défenestration], il avait mis à la poubelle la Torah et autres objets et attributs juifs qui étaient dans son appartement, cela aurait pu constituer un élément mais ce n’est pas le cas, a-t-elle conclu. Alors qu’on sait que l’accusé avait évoqué le complot d’un sayanim [agent dormant du Mossad, Ndlr], avait déchiré un texte hébraïque de la victime. Il y avait des indices précis et concordants du caractère antisémite.

Actu-Juridique : Qu’en déduisez-vous ?

 M.S. : Disons que la politique du parquet n’est pas stabilisée, cela pose un véritable problème. Les Assises contre l’antisémitisme [les rapports ont été rendus en avril 2025] et le discours du président Macron, qui a eu des paroles fortes, ont défini un arsenal de lutte. C’est un premier pas : il n’y a plus de poussière sous le tapis. Si on passe des paroles aux actes, cela laisse augurer des avancées indispensables et précieuses. Dont la formation au sein de l’École nationale de la magistrature. La diversité d’approche des parquets montre qu’ils sont peu au fait de ce qu’est l’antisémitisme, de ses nouvelles formes, ses nouveaux mots, de l’antisionisme. Il y a un déficit de formation à l’ENM sur le fait antisémite. Nier l’existence d’Israël, c’est de l’antisémitisme. En accord avec des conseillers de l’Élysée et la directrice de l’ENM, Nathalie Roret, nous allons améliorer la formation initiale des magistrats.

Actu-Juridique : Juridiquement, les Assises contre l’antisémitisme ont-elles induit des avancées ?

 M.S : Ces assises ont été très utiles, nous attendons maintenant leur application concrète… L’une des conclusions du rapport est de sortir cette infraction de la loi de 1881 protégeant les journalistes pour l’intégrer à la loi de 1972 qui définit le délit de racisme. Aujourd’hui, on considère, à tort, qu’un antisémite est celui qui a abusé de sa liberté d’expression, ou dérapé ; on doit rattacher l’antisémitisme au racisme. Ce n’est pas un mot malheureux, une opinion, c’est un délit ! Abriter l’antisémitisme derrière la loi de 1881, réservée à la liberté d’expression des journalistes, n’est pas cohérent ! “Les mots sont des fusils chargés”, disait Robert Badinter. Je rajoute que les mots tuent.

Actu-Juridique : Les tribunaux poursuivent toutefois certains propos.

 M.S. : Petit à petit, les gouvernements successifs détricotent le droit pour permettre des comparutions après publication, notamment sur les réseaux sociaux, d’apologie de terrorisme. Mais procéduralement, l’antisémite seul reste traité, à peu de choses près, de la même façon qu’un article de presse, et ce n’est pas normal. C’est un combat que nous menons à la Licra.

Actu-Juridique : Les réseaux sociaux sont du reste un vecteur important de la haine antisémite…

 M.S. : Cela relève d’un continuum. Les prévenus comparaissant devant le tribunal se servent des audiences comme de tribunes politiques puis ils les répercutent sur les réseaux. Le 18 mars, j’ai publié avec Shani Benoualid, fondatrice de l’association contre la haine en ligne #Jesuislà, une note pour la Fondation Jean-Jaurès sur les dégâts qu’ils causent sur les jeunes et l’urgence d’une éducation au numérique: ils ont conscience des fake news qui circulent mais s’y informent en masse. Les procès sont les porte-voix des racistes et ils ont des répercussions sociales, politiques, médiatiques, idéologiques. À tel point qu’ils les recherchent, car ils savent bénéficier de la publicité qu’offre la 17e chambre correctionnelle de Paris [des délits de presse]. Les juges sont piégés, ils laissent le prévenu raciste parler, parler, car la procédure les y contraint. En qualité d’avocat de la Licra, je me souviens d’Alain Soral jugé pour avoir fait une quenelle au Mémorial de la Shoah. L’audience avait duré une journée : à l’époque, Soral savait qu’il ne risquait rien – il a fallu des années pour qu’une peine ferme soit prononcée à son encontre. Le débat avait été absolument odieux et il avait pour témoin Dieudonné. On était éberlués, effrayés, le président muet devant des rescapés de la Shoah encore vivants. On doit absolument les priver du luxe procédural qu’accorde la loi de 1881 !

Actu-Juridique : Caractériser l’antisémitisme devrait être simple, non ?

 M.S. : Oui, mais depuis le 7 octobre 2023 [le pogrom du Hamas], on joue des mots, des codes, pour éviter les condamnations. Le magistrat acculturé à l’antisémitisme qui voit une pastèque près d’un arbre tronçonné sait que c’est une signature. Le fléau, ce n’est pas la haine : c’est l’ignorance.

Actu-Juridique : Faut-il judiciariser l’antisionisme ?

 M.S. : La définition de l’IHRA [l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste], adoptée par le Parlement, permet de caractériser que l’antisionisme, c’est-à-dire la négation du droit d’Israël à exister, est un fait pouvant être constitutif d’antisémitisme. Elle permet donc des poursuites, des condamnations. Mais cela nécessite la mise en œuvre d’une circulaire. En attendant, si l’on établit que ce n’est pas la politique du gouvernement israélien qui est visée mais Israël dans son existence, la jurisprudence peut en principe sanctionner. Faut-il pour autant pénaliser l’antisionisme ainsi que le propose [la députée EPR] Caroline Yadan ? Je suis assez partagé. La solution, selon moi, est de sortir de la liberté d’expression et d’en faire un délit autonome inséré dans le Code pénal. Je comprends l’aspect politique, mais je suis plus réservé sur l’outil procédural.

Actu-Juridique : Le 7 octobre a-t-il constitué un tournant majeur pour la Licra ?

 M.S. : On a constaté un accroissement très significatif de l’antisémitisme. Et une violence de la parole politique, manipulatoire, de récupération, par La France insoumise notamment. On a dû faire évoluer nos statuts pour faire entrer l’apologie de terrorisme dans notre champ de compétence. On a ouvert des centaines de dossiers liés à des faits d’antisémitisme. On a vu exploser l’expression de la haine raciste : il n’y a plus de frontière entre les mondes virtuel et physique. Le 7 octobre a désinhibé totalement les gens. En 2025, nos sections locales nous ont signalé une hausse de 262 % de faits racistes et antisémites. La violence verbale, relationnelle, est alimentée par une parole politique que je trouve criminelle. Il faut changer la loi, comme l’a préconisé le président Macron, pour qu’un personnage public encoure l’inéligibilité s’il a tenu des propos racistes ou antisémites. Même si le juge pourra exclure l’automaticité de la peine, en faire une position de principe me paraît être le minimum.

Actu-Juridique : La Licra est partenaire de l’Éducation nationale. Avez-vous constaté un changement d’état d’esprit des jeunes depuis la guerre contre le Hamas ?

 M.S. : Il y en a certains à qui l’on doit expliquer que les crimes de guerre sont abominables, mais que ce n’est pas obligatoirement un génocide. On a assisté à une cristallisation des clivages. Mais avant le 7 octobre, on avait déjà compris que l’Histoire compte plus que la mémoire, comme le disait Simone Veil. À ce propos, je recommande la série documentaire, “Histoire de l’antisémitisme” sur Arte. Il faut débloquer les préjugés, faire naître l’esprit de doute, ne pas asséner le bien contre le mal, la morale ; être dans l’échange. Je reconnais que c’est beaucoup plus difficile qu’auparavant.

Actu-Juridique : Vous intervenez depuis peu dans les entreprises ?

 M.S. : Oui, nous avons une augmentation des demandes d’entreprises qui veulent être formées aux discriminations, au racisme, au fait religieux. Le monde privé, autrefois préoccupé par l’égalité homme-femme, est rattrapé par la problématique de l’antisémitisme et du racisme. Et tous les secteurs sont touchés. À côté du pôle judiciaire, de l’accompagnement des victimes par 80 avocats qui interviennent bénévolement, il y a désormais notre pôle d’éducation, d’information, de sensibilisation dans les milieux sportifs, les établissements scolaires, les festivals, les universités, etc. Et nous sommes signaleur de confiance auprès de l’Arcom. Nous sommes une association totalement insérée dans la société.

Actu-Juridique : Vous insistez sur l’importance du respect de la laïcité…

 M.S. : Nous expliquons aux jeunes que c’est un espace de liberté. Moi qui suis catholique, qui considère que la transcendance, quelle qu’elle soit, est une richesse extraordinaire, j’ai découvert par militantisme que le lieu de rencontre inévitable pour qu’une société vive ensemble, c’est la laïcité.

Actu-Juridique : Président de la Licra depuis 2017, vous ne pourrez plus briguer un nouveau mandat. Qu’allez-vous faire ?

 M.S. : Depuis plusieurs décennies, à la LICRA, et comme avocat bien sûr, je vis pleinement, avec passion, mon engagement dans la vie publique. Je continuerai à défendre les plus vulnérables, leurs droits, leur dignité.

* Pour tout savoir sur la Licra : https://www.licra.org

 

(1) Le 5 février, Rachid Kheniche a été condamné par la cour d’assises du Rhône à 18 ans de réclusion avec une période de sûreté des deux tiers pour le meurtre de son voisin juif, René Hadjadj, défenestré du 17e étage de son immeuble à Lyon. L’avocate générale avait requis 20 ans mais avait écarté la circonstance aggravante d’antisémitisme.

 

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