Mort de Federico Martín Aramburú : retour sur les faits qui seront jugés à partir de lundi aux assises de Paris
Le procès de Loik Le Priol, accusé de l’assassinat du rugbyman Federico Martín Aramburú le 19 mars 2022, boulevard Saint-Germain, et de Romain Bouvier et Lyson Rochemir, poursuivis pour tentative et complicité, s’ouvre ce lundi devant la cour d’assises de Paris. Il doit durer trois semaines. Voici, minute par minute, le déroulé de la soirée tragique.

Le soleil n’est pas encore levé, samedi 19 mars 2022, lorsque les policiers découvrent un homme blessé par balle qui gît, inconscient, sur la voie publique, devant le 144 boulevard Saint-Germain, à deux pas du métro Odéon. Il s’agit du rugbyman internationalement connu Federico Martín Aramburú, 42 ans. Il n’a plus que quelques instants à vivre. À ses côtés, son ami Shaun Hegarty, est en état de choc. Les deux hommes viennent de se faire tirer dessus.
Fin de soirée trop arrosée
Le drame s’est noué quelques dizaines de minutes plut tôt, à la brasserie Le Mabillon, un haut lieu de la vie nocturne de Saint-Germain-des-Prés où les fêtards aiment venir terminer la nuit. À 4 h 48, Loik Le Priol, 28 ans, gare sa jeep militaire devant l’établissement. C’est un habitué. Accompagné de Romain Bouvier, 31 ans, il s’installe en terrasse où les rejoint, dix minutes plus tard, sa compagne, Lyson Rochemir, 25 ans. Loik Le Priol a rejoint l’école des mousses à 16 ans, il choisit le corps des fusiliers marins et intègre les forces spéciales à 18 ans, c’est le plus jeune de sa génération. Nous sommes en 2012, trois ans plus tard, il fait l’objet d’un rapatriement sanitaire à la suite d’un syndrôme post-traumatique lourd déclenché lors d’une mission au Mali qui lui vaudra une invalidité militaire définitive de 60 %. Faute de suivi dans la durée et de traitement, il souffre encore vraisemblablement de cette pathologie en 2022. S’il se confie difficilement sur ce traumatisme, un expert parviendra à lui faire dire qu’il n’a pas supporté d’être confronté à la souffrance des enfants sur un terrain de guerre. Retour à la vie civile. Il descend s’installer dans la propriété familiale à Draguignan et devient oleiculteur, tout en développant une activité d’événementiel. Romain Bouvier, titulaire d’un master de droit à Assas, a monté une autoentreprise de communication. Il habite à 100 mètres du Mabillon. Lyson, enfin, est étudiante en dernière année de licence de diététique, elle vit dans le 16e arrondissement de Paris…. Les deux hommes appartiennent à l’ultra-droite et sont membres du GUD (Groupe union défense, dissout en 2024).
À 5 h 21, Federico Martín Aramburú et Shaun Hegarty s’installent à une table voisine. Le premier est né en Argentine, mais il a effectué sa carrière de rugbyman essentiellement au Biarritz Olympique Pays basque. Il a été sacré deux fois champion de France. Le second, également ancien joueur professionnel, gère une société de tourisme avec lui. Ils sont à Paris pour assister au match France-Angleterre du tournoi des Six Nations.
« Lui, c’est un con »
C’est la fin de la nuit, tout le monde a beaucoup bu. La discussion s’engage entre les tables, le ton est bon enfant. À l’exception d’un consommateur, ivre, qui importune Lyson. À six reprises, Loik Le Priol lui demande de les laisser tranquille. Son ton irrite ses voisins rugbymen qui critiquent la réaction qualifiée de méprisante de l’ancien militaire. Pas de motif raciste donc, contrairement à ce qui a pu être publié au début de l’affaire dans la presse. Shaun Hegarty aurait ensuite pointé Loik Le Priol du doigt en disant « lui, c’est un con ». Ce dernier se lève, s’approche et lui tapote la joue à trois reprises. Un serveur intervient, la situation se calme.
La capuche et la chute
Il est 5 h 59, le bar va bientôt fermer, la mécanique tragique s’enclenche. Shaun Hegarty sort pour fumer une cigarette sur le trottoir. Frederico Martín Aramburú se lève à son tour pour le rejoindre. En passant derrière Loik Le Priol, il tire violemment sur sa capuche et prolonge son geste jusqu’à le renverser par terre. Sans la présence d’un tabouret derrière lui, Loik Le Priol se tapait le crâne sur le sol. Il se relève aussi surpris que furieux et se précipite sur son agresseur. Les deux hommes commencent à se battre sur la chaussée. Romain Bouvier tente d’intervenir et reçoit un coup de Shaun Hegarty. Les serveurs parviennent à séparer les belligérants. Sans leur intervention, ils se seraient faits « tailler en morceaux », confiera Romain Bouvier aux magistrats instructeurs. En clair, ils ne font absolument pas le poids, physiquement, face aux deux rugbymen. Lyson Rochemir monte dans la jeep et démarre, elle veut partir et cherche donc à récupérer son compagnon, mais lorsqu’elle arrive à sa hauteur, rue de Buci, il lui dit de rentrer sans lui. Alors, elle fait un tour de pâté de maisons et revient se garer au même endroit. Pendant ce temps, les rugbymen ont quitté le Mabillon. Il semble que, pour eux, l’incident soit terminé. Ils prennent le boulevard Saint-Germain en direction d’Odéon et s’arrêtent dans un hôtel pour demander une poche de glace afin de soigner leurs blessures. Pendant ce temps, au bar, les serveurs prétendent qu’ils sont partis en taxi, espérant ainsi inciter tout le monde à aller se coucher. Mais Loik le Priol n’en a pas terminé avec cette histoire, il s’éloigne dans la même direction. Les poursuit-il ? Oui, finira-t-il par avouer aux enquêteurs, il les poursuit parce que l’agression était injuste, parce qu’il veut en comprendre les raisons.
Quatre balles
Un serveur prévient alors Romain Bouvier que son ami est parti tout seul pour en « découdre » et qu’il ferait mieux de le rejoindre pour lui éviter de se « prendre une raclée ». Une femme habitant au-dessus de la terrasse qualifie Loik le Priol à ce moment-là de « fou furieux ». Lyson est au volant de la jeep, Romain Bouvier embarque, la voiture démarre. Quelques dizaines de mètres plus loin, « ils sont là ! », crie Romain Bouvier, en désignant les rugbymen. Le véhicule s’arrête à leur niveau. Selon lui, il leur demande juste où est son ami. Romain Bouvier descend de la jeep et se retrouve face à Frederico Martín Aramburú. « Toi, tu es mort ! » lui aurait alors lancé le rugbyman. Romain Bouvier lui demande de reculer et sort une arme – un Sharps calibre 22 d’une capacité de quatre cartouches – et tire les quatre balles. Vers le sol, assure-t-il, à titre dissuasif, parce qu’il a peur. Sa version peut expliquer la balle que reçoit la victime dans la cuisse, note un expert, mais pas celle qui le touche au thorax. Romain Bouvier a fait du tir sportif, il se décrit comme de niveau moyen. Aurait-il raté sa cible à deux mètres ? Étrangement, au lieu de remonter dans la jeep, le tireur s’enfuit à pied. Il n’a pas vu qu’il avait touché l’un d’entre eux à deux reprises, et il est persuadé que ses adversaires sont à ses trousses.
Effet tunnel et légitime défense
Le bruit des tirs a alerté Loik Le Priol qui avait dépassé sans le savoir les deux hommes pendant qu’ils demandaient de la glace à l’hôtel, il revient donc sur ses pas et tombe nez à nez avec eux. Lyson, elle, a redémarré et n’a pas vu son compagnon. Qui provoque qui à ce moment-là ? Loik Le Priol qui cherche son agresseur pour lui demander des comptes ? Ou les rugbymen qui viennent de se faire tirer dessus ? Toujours est-il que Federico Martín Aramburú et Loik Le Priol s’empoignent, tandis que Shaun Hegarty déclare avoir tenté de les séparer ; il frappe l’ancien militaire à la tête, par-derrière, avec sa poche de glace. En vain, impossible de leur faire lâcher prise. S’estimant en danger, seul face à deux adversaires dont il a testé précédemment qu’ils étaient beaucoup plus forts que lui, Loik Le Priol sort l’arme qu’il porte à la ceinture et tire. Pour les magistrats instructeurs, faire usage d’une arme à feu contre des hommes qui se battent à mains nues est une réaction disproportionnée. L’accusé, pour sa défense, invoque un « effet tunnel » lié au stress posttraumatique, ajouté aux réflexes acquis à l’armée : il tire dans un moment de stress intense pour se dégager. Sur les six balles, quatre touchent la victime. Il existe des vidéos de la scène, mais pas forcément très lisibles et donc sujettes à interprétation. Leur analyse sera sans doute au cœur du procès. Car la défense entend continuer de soutenir la thèse de la légitime défense liée à la disproportion du rapport de force, qui n’a pas été retenue au stade de l’instruction. Il est 6 h 09 et dix secondes. Federico Martín Aramburú roule sur le sol. « Je vais mourir » confie-t-il à son ami. Son décès sera constaté à 6 h 48.
Sur Wikipédia, on peut lire dans les notes dédiées tant à Shaun Hegarty qu’à Loik Le Priol que ce dernier « a tiré six balles dans le dos de Federico Martín Aramburú ». En réalité, l’autopsie révèle que la victime a reçu deux balles dans le thorax, deux dans le dos, une dans l’abdomen et une dans la cuisse. Quatre de calibre 7,65, deux de calibre 22. Ce sont les balles de Loik Le Priol qui ont entraîné la mort. Sa défense entend démontrer que les impacts dans le dos sont liés au mouvement des deux hommes qui se battaient en s’aggripant et en tournant sur eux-mêmes.
L’ancien militaire s’enfuit à pied. Lyson Rochemir, qui le cherche toujours, parvient à le joindre au téléphone. Il ne lui dit pas ce qu’il s’est passé, mais lui donne des consignes : ramener les deux véhicules (elle est arrivée au bar dans sa propre voiture) et appeler l’avocat. À 6 h 35, on la retrouve au volant de la jeep, elle s’arrête sur le quai d’Orsay, Loik Le Priol monte à bord. Là encore, ils ne se disent rien sur ce qu’il vient de se passer, assurent-ils. À 9 heures, il est gare de Lyon et s’apprête à prendre un train pour Draguignan.
Loik Le Priol est arrêté à la frontière Hongroise
La jeune femme est la première à être interpellée, le soir même, à 18 heures. Elle est placée en garde à vue, puis en détention provisoire. De son côté, Romain Bouvier appelle un ami à qui il demande de jeter l’arme et les vêtements qu’il portait ce soir-là, puis de l’aider à « se mettre au vert ». Celui-ci le conduit à Sablé-sur-Sarthe, près du lieu où il séjourne ce week-end-là. Dans la voiture, Romain Bouvier, qui se croit seul à avoir tiré et vient d’apprendre la mort du rugbyman, pleure. Il se demande s’il va aller en enfer, lui le catholique pratiquant, alors qu’il n’a pas voulu ce qu’il s’est passé. C’est alors que germe l’idée d’aller se mettre en règle avec la justice de Dieu avant de se rendre à la justice des hommes. Il y a un lieu de retraite tout proche : l’abbaye de Solesmes. Romain Bouvier décide de s’y rendre. Mais, il n’a pas prévenu de son arrivée, le monastère ne peut pas le recevoir. Alors, il descend dans un hôtel à proximité. Plusieurs scénarios se bousculent dans son esprit, du plus simple, se rendre à la gendarmerie, au plus violent, le « suicide by cops », qui consiste à faire en sorte que les policiers ouvrent le feu sur lui. Finalement, il se laisser arrêter sans résistance le 23 mars, cinq jours après les faits, assis au bord d’une rivière. Lors des perquisitions menées chez lui, les policiers découvrent des armes et beaucoup de livres, dont de la littérature classique, mais aussi des ouvrages politiques, parmi lesquels une édition de Mein Kampf. L’appartenance des accusés à l’ultradroite pèse lourd dans le dossier. Au point d’avoir donné une dimension politique à l’affaire dans les premiers articles de presse. Côté défense, on martèle que les opinions politiques n’ont rien à voir avec cette histoire qui n’est qu’une altercation tragique de fin de soirée, sur fond de masculinité toxique et d’alcool. Entre temps, Loik Le Priol, a pris la route au volant de sa voiture en direction de l’Ukraine. Son idée ? Expier son crime en faisant, dira-t-il, la seule chose qu’il sache faire : combattre. Il est arrêté à la frontière hongroise le 23 mars et présenté au juge d’instruction le 1er avril. Il explique qu’il s’est laissé prendre lorsqu’il a appris que sa compagne avait été placée en détention provisoire par sa faute.
Perpétuité encourue
Si ces deux hommes n’avaient pas été armés, rien ne serait arrivé. Loik Le Priol explique qu’il venait de déménager des affaires de chez Lyson Rochemir quelques heures auparavant, et portait son arme à la ceinture parce qu’il ne pouvait pas la laisser dans une jeep ouverte. C’est un colt de 1890 (catégorie D), en vente libre, il n’est pas poursuivi pour détention d’arme. Romain Bouvier, quant à lui, avait reçu des menaces de mort du père d’un ancien chef du GUD que Loik le Priol et lui avaient violenté chez lui en 2015. Ils ont été condamnés pour ces faits. Son arme est aussi de collection, mais lui est poursuivi pour détention d’arme prohibée (catégorie B et C). Tout deux assurent qu’ils ignoraient que l’autre était armé.
Ont-ils tiré pour prendre leur revanche ou simplement dans le but de se défendre, comme ils l’affirment ? Ce sera la question centrale du procès. Devant la chambre d’accusation, la circonstance aggravante de réunion est tombée, dès lors que chaque accusé a joué un rôle dans des scènes distinctes. Mais ils restent poursuivis pour assassinat et tentative d’assassinat, ce qui signifie que les magistrats instructeurs ont retenu la préméditation. S’agissant de Loik Le Priol, la justice relève qu’il était armé, qu’il a vérifié son arme plus tôt dans la soirée en sortant des toilettes, et qu’il est parti à la poursuite de ses adversaires alors que la première altercation lui avait montré qu’il ne pourrait pas avoir le dessus. Le fait qu’il ait tiré seulement au cours de la bagarre « n’impose pas d’écarter la préméditation », note la chambre d’accusation. C’est la brèche que va exploiter la défense pour écarter la préméditation…Il n’est pas parti arme au poing à leur recherche, il n’a pas dégainé dès qu’il s’est trouvé face à eux, il a tiré quand il s’est senti perdu. Il doit répondre également de violences volontaires avec arme contre Shaun Hegarty ayant entraîné une ITT (incapacité temporaire totale) de 28 jours. Pour Romain Bouvier, c’est à peu près le même raisonnement : il s’est lancé aux trousses de ses adversaires avec une arme et il a tiré à quatre reprises en direction de la victime. Quant à Lyson Rochemir, elle est poursuivie pour complicité de la tentative d’assassinat reprochée à Romain Bouvier. Elle devra répondre aussi de la modification de la scène de crime (déplacement de la jeep) et de la destruction de la carte SIM du téléphone de son compagnon. Ils encourent tous les trois la perpétuité. Le quatrième accusé risque trois ans pour avoir prêté assistance à Romain Bouvier en l’aidant à se débarrasser de son arme et des vêtements qu’il portait ce soir-là, et en le transportant en voiture dans la Sarthe. Le procès doit durer jusqu’au 25 septembre.
Référence : AJU506295