Nuit noire, nuit blanche : une série audio percutante sur la judiciarisation du viol

Publié le 25/09/2025

Dans une série audio très bien réalisée, la comédienne Juliette Lamboley revient sur le viol qu’elle a subi adolescente et sur le procès dont elle a pâti, adulte. Une histoire personnelle qui entend mettre un coup de pied dans la fourmilière.

Aujourd’hui, seules 6 % des femmes portent plainte après des tentatives de viol, des viols ou des agressions sexuelles. Selon une étude de l’Institut des politiques publiques portant sur la période allant de 2012 à 2021, 94 % de ces plaintes sont ensuite classées sans suite. Résultat : seuls 1 % des viols aboutissent à une condamnation. Si l’on dit souvent que les choses ont changé après Metoo, que l’on enseigne les notions de consentement dès la crèche municipale ou que l’on forme les officiers de police au dépôt de plainte (80 % des plaintes pour violences dans le cadre conjugal sont classées sans suite par manque d’investigations), le constat reste accablant. Pire : l’écrasante majorité des femmes ont toujours une notion vague de ce que le mot « viol » recouvre. Et, quand d’aventure des victimes se décident à porter plainte, elles sont encore moins nombreuses à savoir comment se déroule une instruction judiciaire et la place active qu’elles devront avoir dans cette épreuve.

Ces dernières années, plusieurs ouvrages passionnants ont permis de soulever le voile opaque entourant le dépôt de plainte après un viol. En septembre 2023, l’avocate Violaine De Filippis-Abate, avocate engagée pour les droits des femmes, porte-parole d’Osez le féminisme et chroniqueuse à L’Humanité, a publié chez Payot : Classées sans suite, Les femmes victimes de violences face à la justice. Elle propose une lecture systémique des blocages expliquant que la majorité des instructions aboutissent à un non-lieu, « héritage d’une justice férocement patriarcale et d’un sexisme fermement ancré dans notre culture », explique-t-elle, ainsi que des pistes d’amélioration à mettre en œuvre pour lutter contre la maltraitance physique, psychologique et judiciaire des femmes dans notre pays. En mars 2021, l’autrice Mathilde Forget publiait chez Grasset son deuxième roman, De mon plein gré, dans lequel elle montrait le parcours d’une jeune femme portant plainte pour viol. Elle dépeignait entre autres les abysses de questionnements, de doute, de culpabilité qui assaillaient le personnage sommé d’expliquer le fait d’avoir suivi son agresseur volontairement, avant qu’il ne la viole. « Elle est expertisée psychologiquement, ses empreintes sont relevées, un avocat prépare déjà sa défense, ses amis lui tournent le dos, alors elle ne sait plus exactement. S’est-elle livrée à la police elle-même après avoir commis l’irréparable, cette nuit-là ? », se demande-t-elle. Le 25 septembre, un nouveau récit – audio cette fois-ci – va s’ajouter à ceux-là grâce au soutien du ministère de la Culture. Dans Nuit noire, nuit blanche, la comédienne Juliette Lamboley (qui a entre autres interprété au théâtre Mademoiselle Else, personnage fort d’Arthur Schnitzler) raconte en huit épisodes très dynamiques et bien montés l’histoire qui est la sienne. Celle d’une jeune adulte qui, au cours d’une soirée avec son amie d’enfance, se souvient brutalement (amnésie traumatique oblige) du soir où son petit ami de l’époque l’avait violée dans une chambre à l’étage, alors que la fête battait son plein et qu’elle était fortement alcoolisée. Elle avait 14 ans. Au fil des épisodes, nous l’accompagnons dans sa volonté de porter plainte au commissariat 15 ans après les faits, le tâtonnement dans un univers – celui de la justice – qu’elle ne connaît pas. La charge de la preuve qui est la sienne avec la recherche de témoignages, de preuves matérielles, l’engagement onéreux d’une avocate, l’expertise psychiatrique, les confrontations et le calendrier… Celui qui rend si difficile le fait de devoir afficher face aux magistrats le visage d’un traumatisme indélébile tout en lui assurant d’être une « victime solide ». Cinq ans de procédure aboutissant à un non-lieu, un casse-tête qu’elle espère faire entendre au plus grand nombre. Elle raconte à Actu-Juridique comment est née l’idée de cette série audio et quels sont ses attentes.

Actu-Juridique : Vous êtes comédienne et vous choisissez pour raconter votre histoire de réaliser une série audio. Comment est née cette aventure ?

Juliette Lamboley : Cela vient du besoin de raconter ces choses en tant que personne qui les a vécues, en y ajoutant des questionnements que j’ai eus a posteriori. Je suis comédienne depuis mes 8 ans. Tout le travail d’apprentissage des textes, d’interprétation des personnages, je le connais. J’ai aussi déjà réalisé des documentaires, l’un en Amazonie sur les Yawanawa et le deuxième, à 25 ans, Le Grand Voyage sur une épopée transsibérienne que j’ai fait avec ma grand-mère de 90 ans et qui questionne la relation à l’âge et à la transmission dans les différentes sociétés traversées. Pour être honnête, je suis le stéréotype de la personne qui a découvert les questions féministes sur le tard, grâce à des lectures et des rencontres. C’était juste avant Metoo. Avant mon parcours judiciaire en tant que victime, j’avais des notions, mais je n’étais pas du tout militante. C’est pour cela que ce projet-là a une place particulière dans ma carrière et dans ma vie. Au-delà du traumatisme du viol, de la procédure judiciaire de la plainte au non-lieu, je voulais parler aussi de cela, le fait que l’expérience traumatisante a permis des rencontres avec le Collectif féministe contre le viol (CFCV), notamment.

AJ : Vous utilisez à plusieurs reprises l’expression « rétablissement de la vérité » dans votre documentaire, que ce soit dans la bouche de votre avocate ou dans la vôtre. Étiez-vous portée par cet objectif-là, après le non-lieu ?

Juliette Lamboley : « Rétablissement de la vérité », c’est une expression judiciaire qui vient de mon avocate et que j’ai toujours beaucoup aimée. J’ai choisi le médium de l’audio parce que j’avais besoin d’être entendue et écoutée. Au-delà du viol conjugal entre deux ados, une situation malheureusement très courante et très peu judiciarisée, je voulais parler de la procédure depuis ma position. Raconter la solitude que cela implique… Alimentée par le fait qu’on ne connaît pas du tout le monde de la justice ! Je m’attendais à un scénario à l’américaine, un univers de série télé où l’on porte plainte et où tout se déroule tout seul, on se retrouve au tribunal, avec une salle grandiose ! Je voulais apporter un témoignage de cette réalité si éloignée, que les personnes qui me suivront sachent à quoi s’attendre. C’était violent de découvrir les étapes les unes après les autres, de comprendre sur le moment que j’allais devoir m’impliquer pour la recherche de témoins, de preuves, trouver l’avocate et payer ses honoraires, tout en étant sommée de relater l’épisode traumatique encore et encore. Quand on part de zéro, que l’on n’a aucune amie, aucun oncle avocat, que l’on ne sait pas qu’il existe de l’aide juridictionnelle, on peut être tentée d’arrêter de chercher la justice, pour des raisons strictement financières !

AJ : Vous avez choisi de mettre en scène une avocate très expérimentée sur ce type de dossier, mais qui malgré ses compétences ne parvient pas à accompagner humainement sa cliente, à cause entre autres de son vocabulaire technique. Est-ce basé sur votre expérience ?

Juliette Lamboley : C’est le seul personnage qui est exagéré. Dans la réalité, mon avocate m’a été d’une grande aide. Mais j’avais envie d’accentuer les traits qui me questionnaient. Comme dans le cadre d’une relation patient/ soignant, il y a une mise à distance qui est liée au vocabulaire employé, aux procédures, aux codes de conduite, aux lieux où l’on rend la justice. J’avais parfois l’impression que la justice s’emparait de mon dossier et que je me dissociais.

AJ : Vous évoquez aussi dans un épisode l’impression d’une injonction contradictoire qui touche les victimes…

Juliette Lamboley : Oui d’ailleurs, je trouve cela important d’être suivie psychologiquement quand on se lance ! Ce qui est compliqué c’est que l’on nous demande de façon implicite ou explicite d’ailleurs d’être traumatisée comme si les faits s’étaient produits hier, être une victime stéréotypée, pour témoigner de la violence que l’on a subie, mais que l’on doit être malgré tout forte, précise, en maîtrise de tous les éléments du dossier. Tout cela alors même que beaucoup de temps passent entre les faits et la plainte, entre la plainte et l’enquête, entre l’enquête et l’instruction… et que vous vous réparez, que vous prenez de la distance avec les faits, que vous allez mieux progressivement, peut-être. C’est presque du jeu théâtral d’être crédible aux yeux des magistrats.

AJ : Vous évoquez aussi quelque chose qui se retrouve souvent dans le cadre des affaires de violences faites aux femmes, l’inversion de la charge accusatoire.

Juliette Lamboley : Oui, par exemple l’expert psychiatre passe beaucoup de temps à parler de ma consommation d’alcool le soir des faits alors même que c’est un fait aggravant pour le mis en cause. L’avocat de la défense met en doute mon témoignage parce que je suis comédienne… C’est quelque chose que j’ai voulu mettre dans les épisodes, en particulier pour faire un clin d’œil aux nombreuses comédiennes – Judith Godrèche, Nina Meurisse entre autres – qui ont dernièrement dénoncé les violences qu’elles avaient subies. Typiquement, dans le cas de l’expertise psychiatrique, je trouve cela problématique de subir ce qui s’avère être parfois une sorte de test de crédibilité face à quelqu’un qui a des arguments contre notre version des faits. Normalement, l’objectif de l’expertise psychiatrique est de démontrer les conséquences du traumatisme… pas de mettre une victime sur le gril. Un fossé que l’on trouve dans l’expression choisie dans le compte rendu : « première expérience sexuelle malheureuse » en lieu et place de « viol ».

AJ : Vous choisissez de retranscrire la parole de l’agresseur avec des voix de chiens ou de loups… Pourquoi ce choix ?

Juliette Lamboley : Je ne voulais pas que l’on entende la voix du mis en cause. Je voulais que ce soit un espace réservé à la parole de la victime. Que sa version soit indirecte, qu’elle passe au travers de ma perception. J’ai choisi les grognements de loups pour faire une référence au Petit chaperon rouge, au conte. Je voulais un conte contemporain, un conte que l’on voudrait entendre jeune fille.

AJ : Vous évoquez la solitude de la victime dans sa démarche et votre personnage décide pour se reconstruire de partir en voyage en solo. Est-ce que travailler sur ce projet, l’annoncer sur vos réseaux sociaux, c’est une façon de vous réapproprier la solitude, de la rendre puissante ?

Juliette Lamboley : Que l’on soit entourée ou non, c’est quelque chose que l’on vit seul. Il faut parfois lutter contre ses amis d’enfance, sa famille. Dans une scène, je décris mon agresseur accompagné de personnes qui font du télétravail pendant la confrontation avec la juge… Une scène absurde mais qui montre que parfois les agresseurs sont plus accompagnés, car en posture de défense. J’ai fait face à beaucoup de questionnements que je voulais retranscrire : j’ai trouvé du soutien là où je ne l’attendais pas, n’en ai pas trouvé là où j’en attendais… Ma solitude, oui, c’était important de me la réapproprier pour revenir plus forte. C’est ce que doivent comprendre les auditeurs de ma série : c’est dur mais c’est possible. Et il existe des associations, des collectifs, des aides qui peuvent permettre de ne pas affronter cela toute seule.

AJ : Quelle suite allez-vous donner à ce projet ?

Juliette Lamboley : J’aimerais comparer, à travers une table ronde par exemple, ce qui est fait dans d’autres pays. Par exemple, en Belgique, où l’accusé doit prouver son innocence, ou en Australie où des accompagnants neutres assistent les victimes, comme l’a montré l’autrice Jeanne Broucq, dans son livre Zéro virgule neuf pour cent, qui a déposé plainte pour viol en Australie et montre comment les choses peuvent être faites.

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