« On peut se reconstruire malgré le meurtre d’un enfant »

Publié le 10/12/2020 - mis à jour le 11/12/2020 à 18H30

À l’été 2014, Marine Dupuy, une jeune femme de 28 ans, était assassinée par son conjoint. Ce dernier a été condamné en appel à 28 ans de réclusion criminelle, en décembre 2019. Pour le père de la victime, Daniel Dupuy, l’histoire ne s’arrête pas là. Cet homme a créé une association, De Cor e d’Oc, pour éduquer les plus jeunes à l’égalité dans le couple et aider les victimes de violences conjugales à se reconstruire. Il raconte aux Petites Affiches  son histoire et son parcours pour se reconstruire.

Les Petites Affiches

Vous nous avez sollicités pour cette interview, pourquoi ?

Daniel Dupuy

Pour interpeller les médias. Je voulais dire comment j’avais vécu et surmonté le drame que j’ai vécu en 2014. S’en sortir est un grand mot mais on peut au moins survivre à cela, se reconstruire, se donner un but dans la vie et avancer, malgré le meurtre de son enfant. Je souhaitais également que celui qui est en prison sache qu’il ne sera jamais tranquille et qu’il entendra toujours parler de ma fille, Marine Dupuy, et de sa famille. Il ne peut pas se contenter d’attendre de sortir de prison.

LPA

Qu’est-il arrivé à Marine ?

D.D.

Elle a été assassinée par son conjoint en août 2014. Son meurtrier lui a donné 18 coups de couteau sous les yeux de témoins qui étaient à un mètre d’elle, et ont été trop apeurés pour intervenir. Il s’agissait pourtant d’ouvriers agricoles, d’une grande force physique. Les circonstances de ce meurtre sont doublement dramatiques, car la mère de ma fille Marine a joué un rôle dans ces événements. Mon ex-femme vit comme moi en Saône-et-Loire. Marine vivait à Narbonne. Son compagnon a passé une dizaine de jours chez la mère et le beau-père de Marine pour faire des travaux, pendant qu’elle était restée à leur domicile. Ces 10 jours ont été déterminants. Le meurtrier est rentré à Narbonne chargé de haine et de violence à l’égard de ma fille. C’était une bombe à retardement. Il l’a tuée le jour de son retour.

LPA

Quel a été le rôle joué par votre ex-femme ?

D.D.

Marine avait un lien particulier avec sa mère, qui l’avait rejetée. J’avais sa garde, mais elle était toujours à la recherche de sa mère. Or le meurtrier de Marine avait tissé un lien étroit avec la mère de ma fille, à tel point que cette dernière a dit, après les faits, qu’elle avait perdu un fils adoptif, sans même avoir un mot pour sa fille. Pendant les 10 jours que son compagnon a passé chez sa mère, Marine ne répondait plus au téléphone. Sa mère lui laissait des messages de menace et d’insulte. Elle lui envoyait des textos auxquels Marine répondait évasivement. Lorsque mon ex-femme et son conjoint ont ramené le meurtrier à la gare, il leur a dit qu’il allait éliminer ceux qui lui avaient fait du mal, et que Marine en faisait partie. Ils l’ont laissé prendre le train et ont appelé Marine pour lui dire qu’elle n’avait pas intérêt à le quitter, et que si elle le faisait, elle ne les verrait plus. Les amis qui étaient avec Marine ce jour-là ont témoigné des violences de sa mère et de son beau-père au téléphone. Elles ont été retranscrites dans les procès-verbaux. L’avocat de la défense a dit que mon ex-femme avait alimenté une faille chez le meurtrier, qui l’avait amené à accomplir cet acte. Pendant le premier procès, le président de la cour d’assises lui a même demandé si l’acte avait été commandité par quelqu’un, soulignant que le processus rappelait celui d’un acte terroriste. De fait, le meurtrier a appelé la mère de Marine après les faits en lui disant : « J’ai fait ce que j’avais à faire », comme si sa mission était finie. Peut-être aurait-il tout de même commis ce geste. Elle avait décidé de le quitter, il le sentait.

LPA

Comment vous êtes-vous rendu compte de cela ?

D.D.

Lorsque Marine a été assassinée, j’ai d’abord cru qu’il y avait eu une dispute suivie de violences. Mon ex-femme m’avait appelée en me disant : « Il est en train de tuer Marine ». J’ai vécu le meurtre presque en direct, à 500 kilomètres. C’est en parlant avec les amis de Marine que j’ai pris conscience du rôle joué par mon ex-femme. Je ne l’avais pas vue depuis 15 ans. Quand je l’ai revue, après le meurtre, elle m’a tout de suite dit que c’était de sa faute. Je ne comprenais pas pourquoi. Nous sommes allés ensemble à la police judiciaire de Narbonne. Les policiers m’ont demandé mon numéro de téléphone, n’ont pas voulu prendre le sien. J’ai compris après coup pourquoi. Une commission rogatoire devait avoir lieu en Saône-et-Loire. Les faits ayant eu lieu au cœur de l’été, elle n’a finalement pas été diligentée. Il a néanmoins été dit, lors du premier procès, que la mère de Marine aurait pu être attaquée, au moins pour non-assistance à personne en danger. Elle a alimenté la violence du meurtrier au lieu de chercher à la calmer. En prenant la parole dans les médias, je voulais également mettre en garde contre les mères toxiques et destructrices. Je crois que mon ex-femme a voulu détruire la fille qu’elle perdait. Car si Marine quittait son compagnon, cela signifiait aussi qu’elle n’allait plus voir sa mère. Je pense que la cellule familiale est très importante dans les affaires de violences conjugales.

LPA

Aviez-vous vu venir quelque chose ?

D.D.

C’est une question qui m’a été posée par un juré. Non, je n’ai rien vu, au contraire. Ma fille était venue en vacances au mois de juillet chez moi. Elle était épanouie, joviale, elle avait maigri. Elle voulait reprendre des études pour enseigner dans une école occitane. Je la trouvais bien. Je crois qu’elle avait pris cette décision d’aller vivre sa vie, de mettre fin à cette relation difficile. Elle nous avait quand même dit qu’elle appréhendait le mois d’août, car son compagnon allait être au chômage. Cela pouvait facilement se comprendre.

LPA

Le procès a eu lieu 3 ans plus tard. Quel souvenir en gardez-vous ?

D.D.

J’en ai des souvenirs atroces. Le fait de ne pas savoir où on allait, de revoir le meurtrier. Surtout, au moment du procès, c’est un monde à part. Vous êtes dans une bulle, dans votre monde. Vous prenez plein d’information, vous n’avez pas le droit à la parole. Vous êtes obligé d’accepter passivement ce qui se dit. C’est un choc énorme. Il faut beaucoup de temps pour s’en remettre. C’est chargé de violence, d’émotion, de haine. On sort vidé d’un procès.

Le meurtrier de ma fille a été condamné à 24 ans de prison. Tout le monde nous disait que c’était juste. On ne parlait pas encore de féminicide à l’époque, la peine était dans l’étiage de celles prononcées pour les violences conjugales. Nous avons accepté cette condamnation. Il a d’abord dit qu’il ne ferait pas appel, son avocat nous avait également rassurés sur ce point. Au bout du dixième jour de la période de réflexion auquel il avait le droit, le meurtrier nous a envoyé un recommandé nous informant qu’il comptait faire appel, car la peine lui semblait trop élevée.

LPA

Comment avez-vous réagi ?

D.D.

Je n’avais plus de jambes. J’ai replongé. Tout ce que vous avez essayé de reconstruire se trouvait balayé. J’étais à bout de forces, physiques et mentales. J’ai arrêté mon travail d’éducateur sportif. Éduquer les enfants ne me paraissait plus servir à rien. J’aurais eu l’impression de mentir si je continuais. C’était difficile également sur le plan financier. Nous avions déboursé 20 000 € pour payer l’avocat lors du premier procès. Il fallait retrouver de l’argent.

LPA

Le deuxième procès a-t-il été moins violent ?

D.D.

On était mieux préparé. On savait ce qui nous attendait. Ma deuxième fille, Léa, la demi-sœur de Marine, m’a dit qu’on devait faire quelque chose. Elle a trouvé les mots pour me réveiller. Elle me disait que Marine aurait attendu cela de moi. Cela voulait dire : « Pense à nous aussi » ! Ainsi est née l’idée de créer une association, de militer pour alerter sur les violences conjugales. La presse est venue, et j’ai compris la force des médias. Déjà, je pouvais m’exprimer, être écouté, et cela m’a fait du bien. Et j’ai pensé aux jurés. Je me suis dit qu’à leur place, je chercherais à me renseigner pour connaître l’environnement des faits que j’avais à juger. J’ai donc essayé, quand je parlais aux journalistes, de ne pas en rajouter mais de faire ressortir la peine que j’avais et ce que j’étais devenu après ça : un autre homme, obligé de se reconstruire.

En rentrant dans la salle d’audience le premier jour, j’étais vide à nouveau. Revoir le meurtrier, affronter à nouveau la mère de Marine et son beau-père… C’était terriblement éprouvant.

Nous avions tous nos avocats. Ceux de mon ex-femme avaient pour mission de la disculper des accusations d’influence dont elle faisait l’objet. Quand ils ont plaidé, ils m’ont chargé. C’était très douloureux. Surtout, on avait peur que la peine du meurtrier soit allégée. C’est ce à quoi on nous avait préparés, mais finalement il a été condamné à 28 ans d’emprisonnement. Il a donc pris 4 ans de plus, dont 18 ans de sûreté. Les journalistes m’ont dit que c’était la première fois que la peine était si lourde pour un cas de féminicide. On m’a dit également que mon engagement avait joué.

LPA

L’ambiance de ce deuxième procès était-elle différente ?

D.D.

Bien sûr. Le procès en appel a eu lieu au mois de décembre 2019, à la fin du Grenelle sur les violences conjugales. J’ai moi-même appris à ce moment-là beaucoup de choses sur les mécaniques qui peuvent mener à ces drames, l’état d’esprit des conjoints qui deviennent meurtriers. Le fait que tout le monde en entende parler, connaisse le danger, nous a aidé et porté. Des associations nous ont accompagnées. Certaines avec lesquelles nous ne partageons rien. Par exemple, des associations militant pour la peine de mort sont venues me proposer de rejoindre leur combat. Mais j’ai toujours été contre, et ce que j’ai vécu n’a pas fait varier mon opinion. D’autres associations m’ont sollicité, qui font un travail nécessaire pour mettre les femmes à l’abri, dans l’urgence. C’est évidemment très important, mais cela ne me correspondait pas…

LPA

Quand est née votre association ?

D.D.

L’idée m’est venue entre les deux procès. Je me suis dit qu’il fallait travailler sur la base, au niveau éducatif. Cela rejoint mon métier de professeur de sport et d’éducateur sportif. J’ai voulu aller dans les écoles, les lycées, les universités. Travailler avec les jeunes, leur faire comprendre que des choses qui peuvent se passer dans leur couple ne sont pas normales, les sensibiliser à l’égalité femme-homme. En plus de ce travail de sensibilisation, je voulais aider les personnes touchées à se reconstruire. Car ce que j’ai vu, en tant que victime, c’est qu’on vous aide seulement au tout début, juste après les faits. On m’a proposé deux séances chez un psychologue, et puis c’était fini. Je crois que l’accompagnement doit se faire sur du long terme. Grâce au sport, à des activités, les victimes vont rencontrer des personnes auxquelles elles vont pouvoir se confier.

LPA

Avez-vous commencé vos interventions en milieu scolaire ?

D.D.

Notre association compte 30 adhérents, dont des enseignants et des psychologues qui nous aident à mettre en place des programmes correspondant à l’âge des élèves auxquels on s’adresse. Nous travaillons avec des présidents de comités et de fédérations sportives, qui souhaitent que l’on intervienne dans leurs clubs et renvoient vers nous en cas de violences sexuelles dans le sport. Nous sommes en lien également avec Lætitia Martinez, la vice-présidente de la région Bourgogne-Franche-Comté, qui veut créer des pôles dans les universités au sein desquels les jeunes puissent trouver une écoute sur la relation de couple. Nombre d’entre eux pensent qu’il est normal que leur partenaire leur demande sans cesse où ils sont, fouillent leur téléphone. Il faut faire évoluer les mentalités.

Nous devions commencer nos interventions au mois de juin dernier, avec une visite dans une école maternelle. Le Covid a bouleversé les choses. En attendant de pouvoir nous rendre dans les établissements, nous faisons des interventions par visioconférence. Nous travaillons sur des sondages que l’on diffuse en milieu scolaire pour faire réfléchir les élèves sur le couple et l’égalité. Nous avons mis en place une cellule d’écoute. Nous répondons par mail et téléphone et nous réorientons vers d’autres associations lorsque cela s’avère nécessaire. Il y a des choses que l’on ne sait pas faire, d’autres organismes sont là pour cela.

LPA

Avez-vous le sentiment que les mentalités changent ?

D.D.

Oui. Les gens comprennent que les violences conjugales n’ont rien à voir avec une dispute. La société dans son ensemble devient consciente qu’elles peuvent mener au drame, car on en parle de plus en plus. Laurence Rossignol m’avait encouragé à témoigner en disant que les jeunes seraient réceptifs à ce que j’avais vécu.

LPA

Comment allez-vous aujourd’hui ?

D.D.

Je passe par des hauts et des bas. Le milieu sportif et le milieu associatif m’ont permis d’évoluer. Grâce à l’association, nous avons l’impression que Marine est toujours là. Nous parlons d’elle, elle est à côté de nous, elle nous porte.

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Référence : LPA 10 Déc. 2020, n° 158a5, p.3

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